Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 17:03

XII

 

  Ce jour-là, dès le matin, flottait dans l'air un élément nouveau qui chavirait les cœurs. Même Lalla Kanza, la chouafa, personne austère s'il en fût, chantait un couplet à la mode. Je l'écoutais de notre fenêtre. Sa voix chevrotait un peu mais les mots : cœur, œil de gazelle, lèvres de rose parvenaient jus­qu'à mes oreilles. Ces mots me rappelaient des objets neufs et précieux qui auraient sommeillé longtemps sous un matelas de poussière. Ils s'éle­vaient, libres, dans le ciel blanc de l'été, secouant allégrement des ailes où s'attachaient encore de minuscules et persistantes toiles d'araignées. Longtemps, je répétai dans une sorte de béatitude: œil de gazelle, lèvre de rose! Je trouvais jolis ces mots qui, pour moi, n'avaient aucun sens. Je ne savais pas comment était fait un œil de gazelle ni même une gazelle tout entière. Lèvre de rose évoquait une image plus accessible à mon imagination. D'ailleurs, je finis vite par admettre qu'une chanson n'avait pas besoin d'avoir un sens. Je me promis de composer plus tard des chansons. Cela ne me paraissait pas difficile. Le vocabulaire m'en était déjà familier. Je parlerais de la nuit, de fronts couleur de lune, de dents pareilles à des perles enfi­lées sur un brin de soie, de lèvres de rose ou de corail. Il était toujours question aussi d'un nom de femme. Lequel choisirais-je ? Je cherchai un long moment. Aïcha se concrétisait vite en une femme grosse et babillarde : Lalla Aïcha, l'amie de ma mère. Rahma habitait avec nous. Son prénom ne pouvait m'inspirer. Zoubida, c'est ma mère. Il n'était peut­être pas très correct de mettre le nom de sa propre mère dans une chanson, Zineb me faisait trop de misères, Fatma ! Je la voyais de ma place pétrir son pain au milieu de sa chambre. Personne ne peur chanter le nom d'une femme qui, à genoux, à même le sol, pétrit la pâte dans un plat de poterie!

Peut-être choisirais-je Zhor ou Khadija. Plutôt Zhor.

 Doux souvenir!

Visage fardé, bouche souriante!

  Mes joues s'enflamment au souvenir de la caresse de ta main!

Zhor, qui en savait si long sur le mariage de la fille du coiffeur Si Abderrahman, occupait encore mon esprit. Je lui avais ménagé dans mon être un nid douillet.

 Rahma entama à son tour une cantilène. Sur un air mélancolique elle appela tous les saints à son secours. Elle se plaignit de sa maigreur et de ses insomnies. Point maigre du tout, elle ronflait, au dire de sa fille, à faire trembler les bols de faïence sur leur étagère.

Je ne compris pas la suite du poème consacrée aux yeux de je ne sais quel jouvenceau, des yeux pareils à des étoiles surmontées de sourcils comme des sabres recourbés.

Kanza, la chouafa, et Rahma la femme du fabri­cant de charrues avaient donné le ton. Fatma Bziouya suivit leur exemple. Ma mère, timidement, puis d'une voix de plus en plus ferme, remplit la maison de ses roucoulements. Je décidai d'apporter ma modeste contribution à ce concert. Pour y parti­ciper, on n'était contraint à aucune règle, on ne devait remplir aucune condition spéciale. Chacun se laissait simplement aller à son inspiration.

Mon répertoire se réduisait à deux mots :

    O nuit ! O lune !

Je me lançai:

    O nuit ! O lune !

  Si le poème pouvait paraître maigre, je jure par le Tout-Puissant que les combinaisons musicales qu'il m'inspira mériteraient de rester gravées dans les mémoires. Toutefois, un cerveau humain aurait eu une peine infinie à enregistrer la somme des variations, des fantaisies audacieuses, des rythmes imprévus que, dans ce moment de liberté totale, enfanta mon délire lyrique.

   Au milieu de cette ivresse, éclata comme le tonnerre par un beau soleil d'avril, un coup de mar­teau à la porte d'entrée. Un silence de mort obscurcit la maison. Au deuxième coup,    

 Rahma cria:

- Qui est là ?

   Une voix fragile d'enfant miaula une phrase incompréhensible. Le sang déserta mes joues. Je me penchai à la fenêtre. Tante Kanza invita l'enfant à pénétrer dans le patio. Après deux minutes d'atten­te intolérable, parut la silhouette souffreteuse d'un petit garçon d'une dizaine d'années. Je le reconnus, c'était Allal El Yacoubi, un élève de notre école cora­nique. Pris de panique, je me précipitai derrière le lit, cherchant une cachette. Mes membres tremblaient, mes dents claquaient dans ma bouche, le froid s'insinuait dans ma poitrine, s'y établissait pour jamais.

      Ma mère parlait. Elle disait:

- Il va mieux. Tu remercieras le fqih de t'avoir envoyé prendre de ses nouvelles, tu lui diras qu'il n'est pas encore assez bien portant pour retourner au Msid. Va, mon fils, qu'Allah t'ouvre les portes de la connaissance.

La maison se replongea dans un silence épais. Ma mère appela:

- Sidi Mohammed ! Ya , Sidi Mohammed ! Où es­-tu?

Je ne répondis pas.

  Elle s'énerva.

- Où es-tu, fils de chien ? Ne peux-tu plus répondre?

Incapable d'ouvrir la bouche, j'opposai à ces insultes un mutisme offensant.

Elle se lamenta, prit à témoin de son infortune le ciel, la maison, la noble communauté islamique.

- Malheur ! Malheur ! Etre abandonnée de son mari et vivre avec un fils affublé d'une tête de mule est un si triste sort qu'on n'oserait pas le souhaiter à son ennemi, fût-il un Juif ou un Nazaréen! Dieu! Ecoute mes pleurs! Exauce mes prières.

 La porte du ciel devait être grande ouverte. Zineb, partie faire une commission, revint toue essoufflée. Tout le monde l'entendit crier de la ruelle.

- Mère Zoubida ! Mère Zoubida ! Je t'apporte une bonne nouvelle, une bonne nouvelle!

 Une bonne nouvelle?

   Ma mère s'arrêta de vitupérer contre moi. Zineb, suffoquée par l'émotion, se planta au milieu du patio, tenta sans y parvenir d'expliquer ce dont il s'agissait. Personne ne comprit le motif de son exci­tation. Les femmes avaient abandonné leur ouvrage. Elles regardaient qui par une lucarne, qui par une fenêtre, Zineb gesticuler au milieu de la cour. Je quittai ma cachette. Zineb s'immobilisa épuisée. Toutes les femmes se mirent à l'interroger. Elle rele­va la tête en direction de notre chambre et parvint Il dire enfin:

- J'ai vu dans la rue ... le Maâlem ... Abdeslem ! Un silence incrédule accueillit cette déclaration.

  Rahma le rompit:

- Que racontes-tu, petite menteuse?

-J'ai vu Ba Abdeslem non loin du marchand de farine, près de la mosquée du bigaradier. Il tient deux poulets à la main. Je l'ai laissé en train de bavarder avec un campagnard qui a une figure longue comme une gargoulette.

Kanza de sa chambre dit:

- Si ce que raconte Zineb est vrai, nous en sommes toutes très heureuses et nous souhaitons au Maâlem Abdeslem bon retour.

   Ma mère ne disait rien. Elle me rejoignit dans notre chambre et restait au milieu de la pièce les bras ballants. Elle avait quitté la terre, elle nageait dans la joie au point de perdre l'usage de sa langue.

 Je me précipitai vers l'escalier. Je ne savais pas au juste où je me dirigeais. J'avais parcouru une dizaine de marches lorsque la voix de mon père monta du rez-de-chaussée.

- N'y a-t-il personne, puis-je passer? Le timbre n'en avait pas changé.

- Passe, Maâlem Abdeslem. Aujourd'hui est un jour béni. Dieu t'a rendu aux tiens, qu'il en soit loué, répondit Kanza la voyante.

- Dieu te comble de ses bénédictions, dit mon père

Je rebroussai chemin. Je voulais le voir entrer dans la chambre. L’escalier me paraissait un lieu sombre, il n'était nullement indiqué pour revoir mon père au retour d'un aussi long voyage. Ma mère n'avait pas bougé. Elle me parut un peu souffrante. Moi-même, je ne me sentais plus très bien. Mon front se couvrit de gouttelettes froides et mes mains tremblaient légèrement. Le pas pesant de mon père résonnait toujours dans l'escalier. Une ombre obscurcit la porte de notre chambre. Mon père entra.

- Le salut sur vous.

- Sur toi le salut, murmura ma mère. As-tu fait bon voyage?

- Louange à Dieu, je n'ai eu aucun ennui, mais je suis un peu fatigué ... Sidi Mohammed, viens que je te regarde de plus près.

 Je m'approchai de mon père. Il se débarrassa des deux poulets. Il les posa à même le sol. Ils avaient les pattes liées par un brin de palmier. Ils se mirent à battre des ailes, à pousser des gloussements de terreur. Mon père m'intimidait. Je le trouvais changé. Son visage avait pris une couleur terre cuite qui me déconcertait. Sa djellaba sentait la terre, la sueur et le crottin. Lorsqu'il passa ses mains sous mes aisselles et me souleva à la hauteur de son turban, je repris entièrement confiance et j'éclatai de rire. Ma mère sortit de sa torpeur. Elle rit comme une petite fille, s'empara des poulets pour les emporter à la cuisine, revint aider mon père à vider son capuchon qui contenait des œufs, sortit d'un sac de doum un pot de beurre, une bouteille d'huile, un paquet d'olives, un morceau de galette paysanne en grosse semoule. Prise d'une fièvre d'activité, elle rangeait nos richesses, soufflait sur le feu, allait, venait d'un pas pressé sans s'arrêter de parler, de poser des questions, de me gourmander gentiment.

   Installé sur les genoux de mon père, je lui racontais les événements qui avaient meublé notre vie pendant son absence. Je les racontais à  ma façon, sans ordre, sans cette obéissance aveugle à la stricte vérité des faits qui rend les récits des grandes personnes dépourvus de saveur et de poésie. Je sautais d'une scène à une autre, je déformais les détails, j'en inventais au besoin. A chaque instant, ma mère essayait de rectifier ce que j'avançais; mon père la priait de nous laisser en paix.

 Les voisines faisaient à haute voix des vœux pour que notre bonheur soit durable et notre santé prospère.

 Des you-you éclatèrent sur la terrasse. Des femmes venues des maisons mitoyennes manifestaient ainsi, bruyamment, la part qu'elles prenaient à notre joie. Ma mère ne cessait de remercier les unes et  les autres.

Driss El Aouad arriva de son atelier. Sa femme le mit  au courant du retour de mon père. Il appela:

- Maâlem Abdeslem ! Nous sommes très heureux de ' te voir de retour parmi les tiens.

- Monte un instant, Driss.

   Driss, le fabricant de charrues, avait le même âge que mon père. Tous les deux frisaient la quarantaine. Ils  se connaissaient depuis longtemps et s'estimaient beaucoup. Driss El Aouad monta cheznous.

 Les deux hommes, après les salutations d'usage, discutèrent familièrement. Ils  parlèrent de la qualité des récoltes, des prix des denrées, des amis communs.

Driss dit à mon père:

 - Tu viens d'arriver et peut-être même les gens de ta maison ne le savent-ils pas encore. Le divorce entre Moulay Larbi et la fille du coiffeur a été prononcé hier devant notaire.

- Louange à Dieu ! Moulay Larbi va pouvoir enfin retrouver la tranquillité de l'âme, la paix des hommes bénis. Je savais que la folie  de Moulay Larbi serait passagère. N'est-ce pas folie de vouloir, conduire plusieurs attelages à la fois ? Il est déjà si difficile de s'entendre avec une seule femme, de vivre en harmonie avec les enfants de sa chair. Moulay Larbi a goûté au fruit amer de l'expérience, le voici de nouveau parmi les hommes normaux, il convient d'en louer le Seigneur.

Ma mère m'appela à voix  basse:

- Sidi Mohammed! Viens chercher le plateau. J'allai la retrouver à la cuisine. Le plateau pesait lourd à mes bras J'enfant. Je m'acquittai de cette fonction avec un Certain orgueil. Mon père versa le thé.

  La conversation des deux hommes reprit. Elle se transforma peu à peu en ronronnement. La fatigue envahit mes membres. Je me sentis triste et seul. Non! Je ne voulais pas dormir, je ne voulais pas pleurer. Moi aussi, j'avais des amis. Ils sauraient partager ma joie. Je tirai de dessous le lit ma Boîte à Merveilles. Je l’ouvris  religieusement. Toutes les figures de mes rêves m’y attendaient.

 

                                                                                                                   

                                                                       Fès, 1952.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 17:02

XI

 

    A grands coups de torchons, Lalla Aïcha  chassait les mouches. Elle les gourmandait comme des enfants terribles.

- Allez, sortez, misérables bestioles; vous salissez tout ce que vous touchez ; lorsque je tente de me reposer, vous m'importunez par votre agitation et vos bourdonnements.

Elle s'aperçut de notre présence au seuil de la chambre. Son bras resta suspendu ; un sourire éclaira son visage.

- Soyez les bienvenus. Entrez, asseyez-vous, pour vous détendre. Ces mouches deviennent insupportables. La chaleur et les mouches, autant de calamités qu'Allah envoie à ses fidèles pour éprouver leur patience. Parle un peu, Zoubida , ne reste pas muette.

  Ma mère aurait bien voulu satisfaire le désir de notre hôtesse, mais comment placer un mot ? Comment engager une conversation avec une personne prise d'une fièvre d'extermination qui court d'un coin de la place à  l'autre, agitant un immense chiffon en guise d'étendard? Les mouches, il est vrai, la narguaient un peu. Elles s'abattaient en paquets sur un coussin, l'attendaient en faisant sem­blant de procéder à de minutieuses ablutions, mais dès  qu'elles la voyaient approcher, elles entonnaient un chant de guerre, prenaient leur vol, tournoyaient un  moment aux environs du plafond et piquaient droit sur le lit ou sur un matelas.

 Lalla Aicha abandonna la lutte. Elle s'éclipsa une seconde pour aller dans sa cuisine chercher la bouilloire de cuivre et le brasero. Le plateau déjà préparé trônait au centre de la pièce. Un voile brodé d'or le recouvrait. Là-dessous, par transparence, j'apercevais la théière d'étain et les verres. Enfin, Lalla et ma mère entamèrent une vraie conversation, je veux  dire un dialogue. Il commença, comme tous les dialogues de femmes, par des questions sur leur santé mutuelle. Elles s'étaient vues la veille. Elles l’avaient échangé les mêmes questions et les mêmes réponses. Pas tout à fait pour être exact: Lalla AIcha avait eu du mal à dormir au début de la nuit, mais elle s’était vite aperçue que cela provenait seulement  de la dureté du matelas. Elle changea de lit, dormit comme une pierre.

- Est-ce que les pierres dorment ?> demandais-je d'un air faussement innocent.

- Tais-toi, me dit ma mère, ou bien pose des questions raisonnables.

  Cet incident rappela à ma mère l'histoire de Zineb, la fille de notre voisine. Elle avait laissé tomber une pierre sur son gros doigt de pied, le pied droit, précisa ma mère.

- Allah! Cela s'est-il passé longtemps après mon départ? demanda Lalla Aïcha manifestant des signes d'inquiétude.

- Non, répondit ma mère, cela s'est passé il y a deux ans; je me souviens de ce jour comme si c'étaie hier. Je hachais de la mauve sur la terrasse quand je l'entendis crier ...

Juste à ce moment, un cri de bébé remplit la maison. Ma mère écarquilla les yeux, interloquée. Nous nous regardâmes tout surpris et éclatâmes d'un grand rire. Moi, je riais tellement que les larmes m'inondèrent les joues.

- Louange à Dieu ! Louange à Dieu ! Le rire est un bienfait de Dieu, prononça une voix d'homme.

  Je me retournai pour voir le visiteur qui osait entrer ainsi dans une pièce   bavardaient deux femmes qui n'étaient ni ses épouses ni ses parentes. Une femme se tenait dans l'encadrement de la porte.

  Avais- je bien entendu ? Je regardai tour à tour  ma mère et Lalla Aïcha, mais aucune ne partageait mon étonnement.

- Sois la bienvenue, Salama, dit Lalla Aïcha. Ma  mère posait déjà des questions à la nouvelle venue sur sa santé, la santé de ses amis et de ses enfants. Elle n'avait pas d'enfants comme je l'appris plus tard. Salama était marieuse professionnelle. Lalla Aïcha se tourna vers ma mère.

- C'est la surprise que je t'avais réservée, lui dit-elle

- Mais, quelle agréable surprise ! Il y a si longtemps que je n'ai pas eu la joie de rencontrer Salama. La  dernière fois que nous nous sommes vues, c'était  au  mariage de la cousine d'Aïcha, la femme du marchand de nattes. Ce fut un très beau mariage !

-Aujourd'hui, Salama a des choses à  nous raconter ; as-tu deviné de quoi il s'agit?

- Non vraiment, je ne sais pas.

    Je connaissais bien ma mère. Ses yeux ne disaient pas entièrement la vérité.

Salama ne daigna pas jeter un regard sur ma modeste  personne. Je devais lui paraître ridiculement   petit, ridiculement chétif. Salama appartenait à cette race disparue qui a donné naissance  à la légende des géants. Elle avança d'un pas majestueux vers le  grand divan, s'installa à  la place d'honneur.  Le buste droit, les mains à plat sur ses genoux, elle resta muette, statique comme un bloc de granit.

Pas un muscle de son visage ne bougeait; ses yeux  seuls  se posaient avec lenteur sur chaque objet. J'en avais vaguement peur. Elle m’attirait à la fois et me mettait mal à  l'aise. Pelotonné contre un coussin, j’attendais qu'elle parlât. Ses grosses lèvres que surmontait une légère moustache bougèrent imperceptiblement. Aucun son n'en sortit. Le désir de l'entendre parler me faisait trembler. Je ne me rendais même plus compte si ma mère et Lalla Aicha se taisaient ou bavardaient comme de coutume. Elle ferma les yeux, les rouvrit et de sa voix d'homme déclara qu'après le thé, elle aurait tout le temps d'entretenir ses petites sœurs des événements qui se préparaient. Elle ajouta:

- Je peux vous affirmer que de grands événements se préparent.

Un petit rire drôle, d'une folle gaîté, échappa à Lalla Aicha. Ce rire était si jeune, si frais, si printa­nier que Lalla Aïcha rougit de confusion. Elle se leva en hâte, alla chercher le sucre et la menthe.

  Ma mère se lança dans le récit de ses souvenirs sur les mariages auxquels elle avait assisté. Le thé fut préparé en un temps record. Lalla Aïcha servit tout le monde. Elle me tendit mon verre avec, au fond, deux doigts de thé. Je protestai. Je réclamai un verre bien rempli comme j'en avais chez nous.

   Ma mère fronça les sourcils, se mordit la lèvre inférieure pour me signifier sa désapprobation. Salama remarqua enfin ma présence. Elle sourit. De larges dents jaunes, mais solidement plantées, illuminèrent son visage.

- Donnez du thé à ce jeune homme, moi, je vais lui offrir un gâteau.

   Elle fouilla dans la poche de son caftan, en tira un mouchoir brodé. Il contenait deux sablés et une corne de gazelle. J'eus la corne de gazelle et les femmes se partagèrent les sablés.

Après un nouveau silence, Lalla Aïcha et ma mère, dévorées de curiosité, demandèrent d'une seule voix:

- Raconte, Salama, ne nous fais pas languir.

Raconte.

- Oui, je ferais bien de commencer. Aurez-vous la patience de m'écouter jusqu'au bout?

- Raconte, Salam a ! Raconte! réclamèrent avec avidité les deux femmes.

- Je connais vos deux cœurs, ils sont nobles et ouverts à la compassion. Lalla Aïcha, j'ai été très fautive envers toi, pourras-tu jamais me pardonner?

  Lalla Aïcha fit de la main un geste de protestation. Elle poussa un long soupir. Ma mère, à son tour poussa un profond soupir. Avant de reprendre son récit, Salama soupira aussi. Je ne pouvais pas ne pas faire comme tout le monde, une plainte expira sur mes lèvres. Personne ne le remarqua. Salama parlait déjà.

- Dieu a voulu (et toute chose est voulue par Lui) que je fusse l'intermédiaire dans ce mariage qui nous a tous rendus malheureux. Toi, Lalla Aicha, parce que tu as perdu momentanément l'affection de ton époux, Lalla Zoubida a souffert parce qu'une longue amitié vous lie, Sidi Larbi s'est aperçu assez vite qu'il s'était inutilement compliqué l'existence, quant à la fille du coiffeur, de jeune fille elle sera bientôt femme divorcée. Elle aura toutes les difficultés à trouver un mari. Ainsi  s'exprime la volonté de notre Créateur. Il nous a mis sur cette  terre pour souffrir et pour adorer.

Tout le monde soupira de nouveau et Salama poursuivit :

- Tout commença le jour où Kebira, la fille de mon vénéré maître Moulay Abdeslem, me chargea de lui acheter du henné. J'étais à peine arrivée au souk des épices que quelqu'un me toucha discrètement l'épaule. Je me retournai, Moulay Larbi se tenait devant moi, souriant et affable comme à l'ordinaire. Nous échangeâmes les salutations d'usage. Nous parlâmes longuement du mauvais temps qui avait sévi, si  vous vous en souvenez bien, un mois durant. Je lui demandai de tes nouvelles, Lalla Aïcha !

- Elle va bien, me dit-il. Il baissa ensuite les yeux et prit une attitude résignée.

- Qu'as-tu, Moulay Larbi ? Me cacherais-tu quelque chose de grave sur les gens de ta maison?

- Non, répondit Moulay Larbi, je ne te cache rien, mais tu l'as deviné, je suis bien tourmenté. Si tu le voulais, tu pourrais m'aider à calmer mon âme.

Comme vous le pensez, j'étais de plus en plus intriguée. Un âne chargé de sacs de sucre passa entre nous deux, nous sépara. Je me plaquai contre le mur et fis signe à Moulay Larbi de me rejoindre. Il échangea quelques insultes avec un passant qui l’avait bousculé et vint finalement tout près de moi pour m'entretenir de ce qui le préoccupait.

- Oui, me dit-il, tu pourrais m'aider. Ma situation prospère de jour en jour. Je gagne largement de quoi faire vivre une famille et même plusieurs ménages. La grande douleur de ma vie, c'est de n'avoir pas d'enfant. Bien sûr, j'estimeet je respecte Lalla Aicha, mon épouse actuelle; cette estime et ce res­pect, je les crois partagés, mais je ne peux envisager avec sérénité l'avenir tant que je n'ai pas d'héritier.

Je l'interrompis pour lui conseiller de voir un médecin.

- Ne m'interromps pas, Salama, me dit-il, je ne crois  ni aux médecins, ni aux remèdes. Dans mon cas, il n'y a qu'un seul remède, et si tu voulais, tu pourrais m'aider à me le procurer.

   J'ouvris de grands yeux et fis celle qui ne comprenait pas.

- Le remède, poursuivit Moulay Larbi, consiste à me trouver une seconde épouse.

- Je ne peux faire cela, Moulay Larbi, j'aime trop Lalla Aïcha pour être à l'origine de son chagrin.

- Lalla Aicha n'aura pas de chagrin, elle souhaite me voir père d'un enfant. Pourtant, je te demande­rais de tenir secrète notre conversation. Il ne serait pas convenable de la mettre au courant d'un événe­ment dont les conséquences pourraient blesser son amour-propre.

   Avant que j'aie pu répondre à son argument, il me glissa entre les doigts une pièce d'argent toute neuve. Il s'en alla en nie recommandant de bien  réfléchir à cette affaire et de passer le voir à son atelier dans le courant de la semaine. Quelques jours plus tard, je passai près de l'atelier ...

 Le récit de Salama me passionnait, mais un pres­sant besoin m'obligea à l'interrompre pour deman­der à ma mère si je pouvais descendre au rez-de­-chaussée me soulager.

Mon interruption fut accueillie avec colère. Ma mère me cria d'aller où je voudrais et de ne plus ennuyer la société par des mots incongrus. Je partis à regret Je dégringolai les escaliers. La porte des cabinets se trouvait dans un angle du rez-de-chaus­sée. Elle était fermée. Je me jetai dessus pour la défoncer. Quelqu'un toussa à l'intérieur. Il fallait patienter. Je me mis à pleurer à haute voix. Je dan­sais d'un pied sur l'autre, tout en clamant mon mal. La porte s'ouvrit brusquement. Je ne pris même pas le temps de regarder le visage de l'occupant et je m'enfermai dans le petit réduit. Je ne tardai pas à le  quitter, le visage réjoui, heureux à la pensée d'aller écouter la suite de l'histoire passionnante de Moulay Larbi.

  Je mettais le pied sur la première marche de l'es­calier quand une femme m'interpella d'une voix pleine de colère:

- Enfant mal élevé, ne peux-tu fermer la porte des cabinets après usage ? Va la fermer ! Ici tu n'es pas chez toi, tu es un invité. Les invités doivent être polis et se tenir convenablement dans une maison étrangère.

Je baissai le nez. J'allai d'un air guindé fermer la porte. Ce fut avec un air tout aussi guindé que je me permis de répondre à cette femme calamiteuse.

- Ici, je ne suis pas un invité, je suis le fils de Lalla Zoubida, l'amie de Lalla Aïcha. Lalla Aïcha ne serait pas contente si je lui disais que tu m'as appelé « enfant mal élevé ».

- Tu es un enfant mal élevé, va le lui dire, garçon impoli ! Chétif morveux ! Crois-tu que ta Lalla Aicha va me faire trancher la tête? Si tu continues à me regarder de cette façon, je vais prendre mes ciseaux et je te couperai les oreilles.

 Je poussai un hurlement.

- Maman ! Lalla Aïçha ! Cette femme veut me couper les oreilles! Oh ! mes oreilles ! mes oreilles !

Lalla Aicha s'était penchée à la fenêtre.

- Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?

 La femme du rez-de-chaussée essaya de lui expli­quer la situation, mais je criais si fort que sa phrase ne parvenait pas jusqu'à l'étage. Elle me faisait des signes de la main pour m'inviter à me taire. Je conti­nuai à brailler, à trépigner. La tête de ma mère surgit à côté de  celle de Lalla Aicha. Toutes les deux demandaient des explications. Des voisines étaient sorties de leur pièce pour venir en aide à mon ennemie.

   La voix de Salama calma tout le monde.

 - Ce n'est qu'un enfant, dit-elle, personne ne doit lui tenir rigueur d'un oubli ou d'une maladresse. Il ne serait pas raisonnable qu'une dispute éclatât à cause d'une gaminerie. Sidi Mohammed, finis de pleurer et monte vite, j'ai trouvé encore dans ma poche une corne de gazelle qui te fera sûrement plaisir.

Je m'essuyai le visage dans le bas de ma djellaba. Je montai fièrement l'escalier.

 Les femmes avaient repris leurs besognes. La maison retrouva son silence. A mon entrée dans la chambre de Lalla Aïcha, ma mère ne put se retenir de me lancer un regard qui en disait long. Je redoutais ce regard plus que tour au monde. Il me fou­droyait, me réduisait à néant.

 Salama m'offrit sa protection. Elle étendit son bras vers moi, me sourit de toutes ses dents. Sur le plateau, la corne de gazelle m'attendait. Je m'en emparai, mais je fus incapable de la porter à ma bouche.

 Lalla Aïcha s'activait à préparer de nouveau du thé. Niché entre deux coussins, je tâchais de me faire oublier. Je me tenais les yeux baissés. J'entendis ma mère qui disait, s'adressant à Salama :

- Qu'avait-elle, cette viande ? Etait-elle réellement trop maigre ou bien pas assez fraîche ?

- Au dire de tous les gens du quartier, elle était d'excellente qualité. Seulement, la fille de Si Abderrahman cherchait un prétexte. Moulay Larbi a l'âge de son père. D'autre part, ses moyens ne lui permettent pas de satisfaire toutes ses fantaisies ; puis, je vous liai déjà dit, cette fille est folle. Depuis quand a-t-on vu la fille d'un coiffeur exiger de son mari l'achat d’une paire de bracelets d'or? Réclamer de l'argent, en espèces, pour se payer des futilités? Organiser des thés pour ses soi-disant amies? Jouer du  tam-tam à tout

propos ?

 Lalla Aïcha risqua une question.

- Mais, ne travaillait-elle pas? N'a-t-elle jamais appris un métier?

« Elle brode des empeignes de babouches.

   Moulay Larbi lui confia un travail ou deux, mais son ouvrage traînait longtemps sur le métier, il était mal exécuté et elle en voulait toujours le double du prix normal pratiqué par les autres brodeuses. Moulay Larbi cessa de la faire travailler. Elle l'accusa alors d'avoir des relations incorrectes avec des femmes dans des quartiers éloignés. Sous prétexte sans doute de leur confier des empeignes, il en profitait pour avoir avec elles des conversations indignes d’un Croyant.

« Nous savons que Moulay Larbi ne se livrerait jamais à de telles pratiques. Ce sont là les paroles mensongères d'une fille stupide et jalouse.

« Tout ceci serait sans conséquence si sa mère ne se mêlait pas à chaque instant des affaires du ménage. Elle vient trois ou quatre fois par semaine renifler chaque objet, donner des conseils, manifester son mécontentement à propos de ceci ou de cela, inciter sa fille à se montrer plus exigeante, flatter son orgueil en lui répétant qu'elle est bien trop jolie pour un vieux barbon qui sent la sueur et le cuir et qui se montre incapable de gâter sa jeune épouse comme elle le mérite.

« Le pauvre Moulay Larbi subit naturellement les répercussions de ces mauvais conseils. Ah ! Il est bien à plaindre, Moulay Larbi ! Il n'a rencontré dans ce mariage que tristesse et peine. Il vient rarement te voir, Lalla Aïcha, parce qu'il a conscience d'avoir commis une faute grave à ton égard. Il n'a pas oublié ce que tu as fait pour lui. Ni sa mère, ni sa sœur ne lui auraient porté secours dans l'adversité comme toi tu l'as fait si généreusement. Mais les hommes sont des êtres faibles!

« Depuis que sa situation s'était trouvée amé­liorée, il n'avait plus qu'un rêve, celui d'avoir une jeune épouse pour égayer sa vie de travail et de lutte. Notre époque devient de plus en plus étrange. Les jeunes filles d'aujourd'hui ne sont plus celles d'hier. Elles manquent de réserve, ignorent la pudeur, font fi de leur dignité pour obtenir une satisfaction pas­sagère. Elles préfèrent épouser des jeunes gens sans cervelle qu'elles gouvernent à leur guise.

« Moulay Larbi est un homme, il lui faut donc une femme à sa mesure. Cette femme, c'est toi, Lalla Aicha. Son erreur a été de l'oublier momentanément. »

   Tous les regards se dirigèrent vers la porte. Nous venions d'entendre un toussotement discret.

- Qui est là ? dit Lalla Aicha.

- Un proche.

- C'est toi, Zhor ? Entre donc!

    Zhor montra son petit visage très maquillé.

- Puis-je avoir un brin de menthe?

- Voici de la menthe, mais prends le temps de boire avec nous une gorgée de thé.

- Merci, je vais en faire, mon mari ne va pas tarder à arriver.

- Il n'est pas encore là, alors, reste avec nous jusqu'à son arrivée.

    Zhor se décida à franchir la porte.

 Elle éclatait de jeunesse et de fraîcheur. Elle por­tait des vêtements de couleurs voyantes. Elle avança à petits pas, tendit la main à ma mère, porta son index à ses lèvres, retendit la main à Salama, refit le même geste. Je désirais qu'elle s'assît près de moi. Mon vœu fut comblé. Elle s'assit à mon côté. Sa petite main me caressa la joue.

 

 

   Après les questions et les réponses habituelles relatives à la santé des unes et des autres, Zhor entra dans le vif du sujet. Elle voulait savoir si le divorce entre Moulay Larbi et la fille du coiffeur avait été prononcé. Comme toutes les femmes manifestaient leur ignorance par des mimiques diverses, Zhor sourit largement. Fière de devenir le point de mire de tous les regards, elle se lança dans un brillant monologue.

- Mère Salama ne doit pas ignorer ce qui se passe dans ce ménage, mais tout le monde connaît sa discrétion. Pourtant, tous les habitants du quartier El Adoua sont au courant des difficultés que rencontre quotidiennement Moulay Larbi auprès de sa jeune épouse. D'ailleurs cette fille est folle ou possédée. Pour un rien, elle menace son entourage de tout casser dans la maison, monte sur la terrasse dans l'intention de se jeter dans la rue par-dessus le mur. Je tiens mes renseignements de source sûre.

 Ainsi, mardi dernier, elle demanda à son mari de lui acheter pour le soir même, un foulard brodé à longues franges. Moulay Larbi revint deux heures plus tard avec un splendide foulard grenat à dessins multicolores. La fille du coiffeur le regarda à peine, le prit entre le pouce et l'index, le jeta dans la cour de la maison avec une grimace de dégoût.

- Pour qui me prends-tu? dit-elle à son mari.

   Pour une fille de la campagne? Comment as-tu osé m'offrir un foulard de couleurs aussi vulgaires ? Certes, tu ne dois pas l'avoir payé bien cher! Sache que lorsqu'un vieux barbu comme toi prend comme épouse une fille qui pourrait être sa fille, il doit céder à tous ses caprices et ne lui offrir que ce qui coûte le plus cher. Je te fais don de ma jeunesse et de ma beauté, et en échange, tu m'apportes un foulard tout juste assez joli pour coiffer une tête de négresse.

   Moulay Larbi, très en colère, se mit à l'insulter très violemment. La fille du coiffeur se saisit d'un verre, le cassa sur le rebord de la fenêtre et, avec le morceau aigu qui lui restait dans la main, elle tenta de se couper la gorge. Moulay Larbi se précipita pour arrêter son geste. Elle se mit à pousser des hur­lements, à prendre à témoins les voisins, prétendant que son mari la battait, que sa situation devenait intolérable, qu'elle n'avait jamais assez à manger et qu'elle devait se contenter de vêtements rapiécés, tant l'avarice de son mari était grande.

Salama avoua qu'elle n'était pas au courant de cette scène.

- Qui t'a raconté cela, ma petite sœur?

- Des gens! A Fès, personne n'ignore rien sur personne. Je sais aussi que la fille du coiffeur est particulièrement paresseuse. Elle ne quitte pas ses couvertures avant la prière de Louli. Lorsque Moulay Larbi passe la nuit auprès d'elle, le matin, il part sans déjeuner, sans même boire un verre de thé.  Souvent viande et légumes attendent jusqu'au soir que Lalla, fille du coiffeur se décide à les faire cuire. Moulay Larbi ne supportera pas longtemps une telle vie. Déjà, il lui arrive de dormir dans son atelier plu­tôt que de rejoindre sa jeune femme. Il a trop de pudeur pour parler de tout cela à Lalla Aicha qui le reçoit, comme il convient, très froidement depuis son mariage.

  Un murmure s'éleva parmi les auditrices. Ma mère tenta de dire quelque chose puis se ravisa, soupira, se replongea dans son silence. Tout le monde soupira avec conviction.

Zhor n'avait plus rien à dire.

Soudain, toutes se mirent à parler à la fois. Elles parlaient de la fille du coiffeur, du coiffeur lui-même, de sa femme, de feue sa mère (que ses os aillent entretenir les flammes de l'Enfer). Elles se rappelèrent maintes histoires arrivées dans cette famille, qui ne s'étaient pas toujours terminées à l'avantage de ses membres. A les entendre, le coiffeur, sa mère, sa femme et sa fille représentaient le rebut de la société; à leur mort, les chiens même ne voudraient pas de leurs charognes. C'étaient à peine des êtres humains et presque pas des Musulmans.

  Sur toute la surface de la terre, il n'y avait pas de peuple plus généreux, plus franc, plus pudique que le peuple du Prophète (que le salut et les bénédictions les plus choisies soient sur lui). Des individus pareils n'avaient pas de place dans une aussi noble communauté. D'autre part, ni les Chrétiens ni les Juifs n'en voudraient.

Le ton de cette diatribe s’était fort élevé. La voix de Salama roulait comme le tonnerre, celles des autres femmes imitaient tantôt le bruit d'une chute d'eau, tantôt le déplacement des feuilles sèches par un vent de fin d'automne.

Ce qu'elles disaient glissait sans laisser de trace dans mon esprit. Je ne comprenais pas le sens de tous les mots. Il m'importait peu de comprendre. J'étais attentif à la seule musique des syllabes. J'écoutais si intensément que j'oubliai le verre de thé que je tenais à la main. Mes doigts se relâchè­rent. Le thé se répandit sur mes genoux. L'ivresse verbale prit fin brusquement. Tout le monde me regarda dans un silence terrifiant. La surprise et la fureur brillaient dans tous les yeux braqués sur moi. En vain, je  cherchai dans mon cerveau désemparé l’ombre d’une excuse. Aucune explication ne pouvait me sauver. Pleurer ne servirait à rien. Je regardai chaque femme, levai les yeux au plafond et poussai un profond soupir.

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 17:01

X

 

   Nous n’avions eu aucune peine à trouver la maison de Si El Arafi. Les gens du quartier Seffah, fiers d'être les voisins d'un homme aussi illustre, s’empressèrent de nous renseigner. Un enfant de mon âge s'était offert de nous accompagner. Il nous guida à travers un dédale de rues de plus en plus étroites, de plus en plus sombres, de plus en plus encombrées de tas d’ordures et de chats efflanqués. Nous aboutîmes enfin à une petite place inondée de soleil. Sur cet espace  lumineux s'ouvraient les entrées de deux moulins à eau, de trois portes de maisons vétustes et une bouche d'égout. Des nuages de  poussière et de mouches tournoyaient dans l'air. Diverses odeurs s’y  livraient bataille: ordures ménagères, pissat d'âne, cuisine maigre, benjoin et encens y  mêlaient leurs effluves!

L'enfant qui nous accompagnait, pointa son index  droit vers la porte centrale, fourra l'index gauche dans sa narine et s'en alla sans rien dire. La porte s’ouvrit. Une vieille femme au visage découvert portant sur la tête une corbeille de roseaux sortit. Elle nous dévisagea calmement, hocha la tête. Elle se dirigea vers le boyau noir par lequel nous étions arrivés. Nous nous engageâmes à la queue ­leu-leu dans le couloir d'entrée. Nous battions le sol du bout de nos babouches avant de poser le pied. Il faisait nuit dans le couloir. Le pavé en était irrégulier. De temps en temps, ma mère ou Lalla Aïcha appelait le Prophète à son secours. Elles butaient à tour de rôle sur le même obstacle, un pavé mal ajusté, une brique qui traînait là par mégarde.

 Le couloir tourna à gauche. La lumière du patio nous éblouit. Nous soupirâmes de contentement : un pied de vigne grimpait le long du mur qui nous faisait face. Les feuilles, d'un vert dense, éclataient, sur la blancheur de la chaux qui couvrait tous les murs de la maison. Cette cour respirait une paix monacale. Des pigeons roucoulaient et des tourterelles répondaient dans leur langage. En vain, je cherchai des yeux ces oiseaux qui nous accueillaient joyeusement. Ils devaient nous épier de leurs cachettes pleines d'ombre et de fraîcheur. .

 Il n'y avait personne dans le patio. Pendant quelques minutes, nous restâmes là, ne sachant à qui nous adresser. Ma mère osa appeler:

- 0 gens de la maison !

 Une voix de femme demanda :

- Qui voulez-vous voir ?

Ma mère reprit:

- 0 gens de la maison, est-ce chez vous qu'habite Sidi El Arafi ? Nous désirons le consulter.

La tête d'une petite fille négroïde surgit d'une lucarne. Des yeux, elle nous indiqua l'escalier qui se trouvait à notre droite.

- Montez, dit-elle, Sidi El Arafi habite au premier.

A peine avions-nous grimpé trois marches que Lalla Aicha se mit à respirer comme un soufflet de forge:

- Montez tous les deux, nous conseilla-t-elle, vous m'attendrez sur le palier.

Du palier, partaient en tous sens plusieurs couloirs et plusieurs autres escaliers tout aussi usés. Les marches usées ne facilitaient pas la montée.

Au bout de l'un des couloirs s'ouvrait la chambre de Sidi El Arafi. Un rideau à grandes bandes jaunes et  rouges en défendait l'accès.

Lalla Aïcha nous rejoignit, suant, s'étouffant, hoquetant des lambeaux de prières et des formules d'appel à la miséricorde divine. Je soulevai le rideau pour laisser passer mes deux compagnes. Ma mère risqua un oeil à l'intérieur de la pièce et demanda:

- C'est bien ici que demeure Sidi El Arafi ?

- Oui, c'est ici, n'ayez aucune crainte d’approcher, pèlerins que Dieu a envoyés vers nous. Je suis El Arafi, le pauvre aveugle. Je ne refuse jamais de  recevoir les hôtes de Dieu.

 Nous entrâmes, l'un derrière l'autre, abandon­nant nos babouches dans le couloir.

Lalla Aicha, ponctuant chaque mot d'un profond soupir, déclara:

- Nous sommes les hôtes de Dieu, ô notre maître! Mais nous sommes aussi tes hôtes.

- Soyez les bienvenus! Soyez les bienvenus! Et si vous êtes assoiffés, nous avons de l'eau qui rafraîchit les gorges desséchées. Approchez et asseyez-vous. Mes yeux ne peuvent vous voir mais mon cœur me dit que vous êtes des gens de bien. Il y a parmi vous un enfant. Mon oreille perçoit le bruit de ses pas sur la natte. Est-ce une fille ou un garçon?

- Un garçon, répondit ma mère. S'adressant à moi elle ajouta:

- Embrasse la main du chérif, mon fils, et demande lui de te bénir.

      L'aveugle tendit la main droite dans l'espace et dit:

- Dieu te bénisse, mon fils ! Dieu te bénisse! Viens près de moi !

  Sa figure rayonnait de bonté. Il avait le visage long et maigre, couleur de pain brûlé. Les globes lai­teux qui remplissaient ses orbites ne m'inspiraient aucune frayeur. Je m'avançai. Je mis ma main dans la sienne. Je posai mes lèvres sur ses doigts. Il me sourit et m'attira doucement sur ses genoux. Sa main passa légère sur mon visage. Elle en tâta chaque volume et chaque creux. Elle s'arrêta sur mon front, glissa vers les oreilles, aboutit à la nuque.

Pendant toute cette exploration, il ne cessa de répéter: « Que Dieu bénisse! Que Dieu bénisse! »

II saisit un chapelet qui se trouvait à portée de sa main et me le passa sept fois sur le dos. Tout en procédant à cette cérémonie, il récitait des versets du Coran que je connaissais, mais je les savais imparfaitement. Il s'arrêta enfin et me dit:

- Tu dois savoir le verset du Trône; récite-le souvent, il te protégera contre toutes les mauvaises influences.

 Sidi El Arafi portait une chemise de cotonnade très ample. Sur sa tête était juché un bonnet de laine tricoté qui avait certainement rétréci au lavage.

 Après lui avoir embrassé, encore une fois, la main, J'allai m'asseoir quelques pas plus loin. Sa femme vint à son tour nous souhaiter la bienvenue. Elle nous offrit de l'eau très fraîche qu'elle versait d'une cruche en terre cuite. J'avais l'impression d'avoir déjà vu, cette femme. Peut-être au bain maure. Elle avait une peau café au lait, plus café que lait. Elle parlait avec l'accent du Tafilalet. Les gestes étaient menus et pleins de grâce. Je me souviens encore de son visage aux yeux très rapprochés, au nez minus­cule, mais aux lèvres généreuses. Je revois aussi ses dents, frottées à l'écorce de noyer, des dents larges, solidement enfoncées dans la chair couleur de dattes tirs gencives.

 Sidi El Arafi ne nageait certes pas dans l'opulence. Les matelas reposaient sur une natte de jonc.

   La natte, d'un jaune brun, ne résisterait pas longtemps encore à la décrépitude. Les couvertures de cretonne, très propres, souffraient de vieillesse. Il y avait une étagère au mur. Au-dessus trônait, solitaire, un sucrier en fer-blanc peint en rouge orné de dessins à l'encre d'or, à moitié effacés. La djellaba de Sidi El Arafi pendait à la tête du lit.

Sidi El Arafi demanda à sa femme de lui apporter son panier. Ma mère, Lalla Aïcha et moi restions silencieux. Il allait se passer quelque événement d'importance. Je le sentais. Une vague d'inquiétude me submergea. Je frémissais aussi de curiosité.

 La femme de Sidi El Arafi posa devant son mari un panier rond en sparterie surmonté d'un grand couvercle conique. L'aveugle tendit le bras, rencontra le couvercle et le souleva lentement. Je tendis le cou. J'avais vaguement peur. Je m'attendais à voir surgir un monstre hideux, peut-être un nuage de fumée qui se serait transformé sous nos yeux en un démon prêt à satisfaire nos moindres caprices.

 Le panier ne contenait rien de semblable. Il dégageait une douce odeur de benjoin et d'encens. Je regardai de plus près les objets que la main de Sidi El Arafi s'apprêtait à prendre. Je souris.

Le panier de Sidi El Arafi rappelait ma Boîte à Merveilles. Il connaissait le « secret». Bien sûr, tout le monde disait qu'il était très savant. Un vrai savant doit nécessairement posséder une boîte à merveilles.

 Je comprenais maintenant. Malgré sa cécité, il était gai et de caractère paisible. Il ne voyait pas le soleil, les fleurs et les oiseaux, mais sa nuit s'animait parfois de la joie des personnages que chaque objet de son panier pouvait évoquer. Je tendis moi aussi la main pour toucher les menus objets. Un regard de ma mère arrêta mon geste.

  Sidi El Arafi récita à voix basse une longue prière. La main, les doigts écartés, planait sur le contenu du panier comme un oiseau qui s'apprête à se poser dans son nid.

Il s'arrêta et s'adressant à nous il dit:

- Ne vous attendez pas à ce que je vous dévoile l'avenir. L'avenir appartient à Dieu, l'omnipotent. Ces coquillages et ces amulettes m'aident à sentir vos peines, vous rapprochent de mon cœur. Quand je  vous parlerai, c'est mon cœur que vous entendrez. Sidi Mohammed, n'est-ce pas là le nom de l'enfant qui vous accompagne?

- Oui, répondit ma mère d'une voix timide. Le voyant reprit:

- Sidi Mohammed sait que c'est vrai ce que je vous dis. Un enfant pur fait partie encore des légions angéliques, ces êtres de lumière. La vérité étant lumière ne peut lui échapper… Approche, Sidi Mohammed, plonge ta main dans ce panier et saisis un objet sans le voir.

 Je suivis à la lettre ce qu'il m'ordonna de faire. Une boule de verre, de la grosseur d'un œuf, se logea dans le creux de ma main. Elle était agréable au toucher et d'une couleur aquatique. Je la regardai avant de la lui remettre. Dans sa masse transparente brillait une grosse bulle d'air. De minuscules satellites menaient une ronde autour de cet astre.

Les doigts de Sidi El Arafi caressèrent longtemps la boule de verre. Il ne disait rien. Sa figure devint grave. Il parla enfin lentement, détachant chaque syllabe.

- Ecoute, enfant de bon augure et souviens-toi. Le diamant s'appelle, dans le langage des connaisseurs, l'orphelin, le solitaire parce qu'il est rare et qu'aucune autre pierre ne peut rivaliser avec lui en dureté et en beauté. Chaque homme peut s'appeler comme le diamant, l'orphelin ou le solitaire. Désormais, ne sois plus triste. Si les hommes t'abandonnent, regarde en dedans de toi. Me comprends-tu bien, fils? Que de merveilles, que de merveilles recèle ton cœur ! Quand tu oublies de contempler tes trésors, ta santé en souffre et tu deviens débile. Regarde la boule que tu viens de me remettre. A l'intérieur de cette masse transparente, il y a l'image du soleil. Là elle est à l'abri de toute souillure, là elle est inaccessible à tout ce qui n'est pas lumière. Sois comme cette image, tu triompheras de tous les obstacles. Dieu te bénisse, mon enfant! Dieu te bénisse! Approche ton front de mes lèvres.

Il m'embrassa sur le front. Ensuite, nous récitâmes à haute voix, tous les deux, une courte prière.

 L'émotion m'étranglait. Mes yeux se remplirent de larmes. Je nageais dans la pure félicité.

Cette scène avait produit sur ma mère et sur Lalla Aïcha une forte impression. Elles restaient silencieuses dans une attitude de respect. Sidi El Arafi écarta le panier et demanda à boire. Sa femme lui remplit d'eau un bol en terre poreuse et s'éclipsa. Le voyant s'essuya la bouche avec une petite serviette éponge qu'il roula ensuite en boule et mit sous l'un de ses genoux. Enfin, il s'adressa aux deux femmes:

- Dieu vous a envoyées vers moi parce que vous avez le cœur blessé. Je ne suis qu'un humble esclave mais le Seigneur m'a choisi pour aider mes frères et soulager leurs maux. Que l'une de vous répète le geste de cet enfant béni et plonge la main dans le panier.

Lalla Aïcha soupira, tout en allongeant le bras vers le panier. Elle saisit un minuscule coquillage. Elle le remit à Sidi El Arafi et soupira de nouveau.

Le petit coquillage paraissait d'un blanc miraculeux entre les doigts bruns de Sidi El Arafi. Il se transformait en un bibelot de fine porcelaine, une création gratuite d'un céramiste génial dans un moment de béatitude. Sidi El Arafi le passa d'une main dans l'autre, le caressa, l'approcha de ses lèvres avec dévotion. Il parla:

- Comment t'appelles-tu, femme au cœur généreux ?

- Aïcha, ô cheikh.

- La femme préférée du Prophète se nommait ainsi. Je peux te conseiller de bannir toute tristesse de ton visage; mais tu as tant souffert et tu souffres encore beaucoup, alors tu ne prêteras qu'une oreille distraite à mes propos. La blessure semble profonde, pourtant la guérison est proche. Sais-tu, femme, que toute peine annonce une joie, que toute mort précède une résurrection, que toute solitude fait place à des flots de tendresse? Nous n'avons pas à nous révolter, nous n'avons pas à demander des comptes au destin. Sur cette terre, nous subissons des lois que nous ne sommes pas en mesure de comprendre. Acceptons ce que Dieu nous envoie. La tempête emporta le pauvre nid dans ses tourbillons mais, avec l'aide de Dieu, le nid sera de nouveau reconstruit. Il y aura de nouveau un printemps et des fleurs sur les branches des amandiers.

 Lalla Aicha poussa un gémissement et se mit à pleurer. Ma mère sortit son mouchoir pour s'essuyer les yeux. Moi, je me sentais heureux et délivré. Les paroles de Sidi El Arafi avaient trouvé un terrain fertile. Leurs racines plongeaient dans le sang de mes veines. J'entendis murmurer Sidi El Arafi pour lui-­même cette étrange chanson:

             Au rythme nonchalant des jours,

            Au rythme lent des nuits,

           Le chapelet des lunes neuves

           Dénombre les saisons.

Il s'adressa de nouveau aux deux femmes:

- Les larmes produisent l'effet d'une rosée bienfaisante. Si la rosée est trop abondante, les fleurs se flétrissent et meurent. Cessez vos pleurs et récitons ensemble la fatiha.

En chœur, nous répétâmes dans un bourdonnement :

 

      Au  nom du Dieu clément et miséricordieux

      Louange à Dieu, Maître de l’Univers.

      Le clément,  le miséricordieux.

     Souverain au jour de la rétribution

     C'est toi que nous adorons, c'est toi dont nous implorons le secours.

     Dirige-nous dans le sentier droit

     Dans  le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits

    Non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni de ceux qui s'égarent.

    Amine!

 

  Après un moment de silence, ma mère tendit son bras dans un geste timide vers le panier. Elle remit à Sidi El Arafi le produit de sa pêche. C'était une perle noire à dessins multicolores.

Le voyant sourit et demanda à ma mère son nom.

- Zoubida, répondit-elle,

- Il y a longtemps, ô ma sœur, j'ai perdu mes yeux. Ma douleur s'était répandue en nappes tièdes sur mes joues. Je n'étais plus que cendre. Il n'y avait plus de place pour reposer mon corps. Il n y' avait pas assez d'eau sur la terre pour étancher ma soif. Le soleil avait disparu et sur le monde régnait un éternel hiver.

 

                        Du soleil et de l'eau Seigneur !

                        Du soleil et de l'eau Seigneur !

 

 Le Seigneur a écouté ma plainte. La terre est redevenue cendre et maternelle. Je suis allé sur la colline réchauffer mes os. J'ai trempé mes membres dans les sources claires. Mon gosier rafraîchi a retrouvé les accents oubliés. 0 ma sœur, garde-toi de ne voir que malheur là où s'exprime la volonté de Dieu. Les Saints de Dieu qui veillent sur cette ville t'accordent leur protection. Visite leurs sanctuaires. Souviens-toi que lorsque quelqu'un fait des vœux pour un absent, l'ange gardien lui répond : Que Dieu te rende la pareille.

   Si El Arafi termina par cette sourate:

 

                         Dis: "Dieu est un

                        C'est le Dieu à qui tous les êtres s'adressent dans leurs besoins

                        Il n'a point enfanté et n'a point été enfanté

                        II n'a point d'égal en qui que ce soit."

 

 Tout le monde se replongea de nouveau dans un silence méditatif. Mû par je ne sais quel sentiment, je me précipitai brusquement sur la main de Sidi El Arafi et je l'embrassai. Ce fut la fin de la séance. Les deux femmes ajustèrent leurs voiles. Elles se levèrent péniblement, arrangèrent leurs haïks. A tour de rôle, elles se penchèrent sur Sidi El Arafi pour lui baiser l'épaule et lui glisser discrètement dans le creux de la main une modeste pièce d'argent. Nous quittâmes la chambre, accompagnés jusqu'à la porte par les vœux de Sidi El Arafi. Dans la rue, je me sentis allé­gé d'un grand poids. Le monde s'offrait à mon regard dans sa propreté originelle. Le soleil jouait sur les vieux murs, sur les étalages des boutiques, sur les turbans et les djellabas avec allégresse.

  Les prédictions de Sidi El Arafi, me disais-je, se réaliseront. Mais quelles prédictions ? Il a parlé en termes si voilés! Ai-je bien saisi le sens des mots? Je  comprenais tout, en présence de cet homme. Il n'était plus là, mais il me restait une sensation de liberté que je ne connaissais pas jusqu'alors. Ses paroles que j'avais bues avec avidité, s'étaient transformées dans mes entrailles en pure musique. La fatigue ne pesait plus sur mes épaules. Je me mis à danser. Ma mère et Lalla Aicha ne me voyaient plus. Elles marchaient côte à côte plongées dans leurs réflexions.

Brusquement, je cessai de gambader pour courir me cacher dans les plis du haïk de ma mère. Ce mouvement réveilla son attention.

- Qu'as-tu? Tu es blanc comme un linge.

Qu'est-ce qui peut t'effrayer? Parle donc!

Je persistai dans mon mutisme et me serrai davantage contre ma mère.

Lalla Aïcha intervint :

- Qu'a-t-il donc? Peut-être souffre-t-il de maux de ventre?

- Il ne veut rien me dire. Il tremble comme une feuille. Parle, tête de mule!

Je quittai les plis du haïk et je respirai profondément. Je dis enfin:

- J'ai eu peur.

- De qui as-tu eu peur ?

- J'ai vu passer le fqih, mon maître. Il a tourné à gauche, il est parti par la petite rue. Il aurait pu me voir.

- Qu'est-ce que cela pouvait faire s'il t'avait vu.

N'es-tu pas malade? N'es-tu pas accompagné de ta mère? Un enfant qu'accompagne sa mère ne peut pas être accusé de vagabondage.

- Oui, répondis-je, mais un enfant malade ne se promène pas dans la rue, même accompagné de sa mère.

- Si nous avions rencontré le fqih je lui aurais expliqué que je t'avais amené voir un médecin.

- Simple excuse, aurait-il pensé et à mon retour au Msid, il m'aurait fait payer cher ma promenade.

Ma mère soupira et dit à l'adresse de Lalla Aïcha:

- On ne peut plus faire entendre raison à cet enfant, il discute comme un homme.

- Dieu le bénisse! répondit notre amie.

Nous cheminâmes en silence. Au pont de Bin Lamdoun, un marchand de grenades s'était installé pur terre et avait ouvert son couffin. Les grenades ne devaient pas être mûres. L'écorce en était encore verte. Je me plantai devant lui. Ma mère comprit vite mon attitude. Elle me cria d'assez loin:

- Tu peux prendre racine à cet endroit, tu n'auras pus de grenades. Elles sont encore vertes. Je ne tiens l'as à te soigner si tu attrapes des maux d'yeux.

- J’en veux une seule pour goûter.

- Tu n'en auras pas un grain. Allons viens!

 Elle me saisit par le bras et m'entraîna malgré ma résistance. Je me mis à pleurnicher. Mes reniflements durèrent un assez long moment. Sans raison mon chagrin s'évanouit. Je m'essuyai les  yeux dans les manches de ma djellaba. Le spectacle de la rue m'absorba. Ce que je voyais suscitait en moi des réflexions que j'exprimais à haute voix. Je jacassai sans interruption jusqu'à la maison.

  Ma mère ne souffla mot à nos voisines de la visite que nous avions faite à Sidi El Arafi. Nous habitions avec une chouafa. Normalement, ma mère aurait du la consulter en premier lieu. Mais elle n'avait aucune confiance en ses talents. J'étais tacitement de son avis. Les pratiques de Kanza, la principale locataire, relevaient du domaine démoniaque. Elles étaient compliquées, exigeaient une mise en scène, entraînaient à de multiples dépenses. Nous n'étions pas assez riches pour nous permettre de gaspiller de l'argent à nous procurer des parfums agréables aux narines des djinns. Ajoutez à toutes ces considéra­tions la méfiance de ma mère, la peur de voir ses pauvres secrets divulgués. Personne dans la maison n’ignorait notre situation, ma mère, pourtant, s'imaginait le contraire. Elle raconta que nous nous étions rendus avec Lalla Aïcha dans un quartier éloigné de la ville (elle ne pouvait pas ne rien racon­ter) mais elle évita toute indiscrétion en prétendant que nous étions partis faire un pèlerinage aux sanc­tuaires de la ville. Ma santé l'exigeait. Les remèdes humains restent inefficaces s'ils ne sont pas sancti­fiés par les effluves spirituels des hommes de Dieu.

Le lendemain de notre sortie avec Lalla Aicha, ma mère me fit part de son intention de me garder à la maison durant toute l'absence de mon père. Elle invoqua deux solides raisons. La première: je n'étais plus qu'un paquet d'os et mon teint rappelait l'écorce de grenade; la seconde: ma mère se sentait de plus en plus seule, ma présence lui faisait oublier ses malheurs.

   Autant pour se distraire que pour attendrir les saints de la ville sur notre sort, ma mère décida de m'emmener chaque semaine prier sous la coupole d'un Saint. Notre ville foisonne de tombes qui abri­tent les restes de chorfas, de chefs de confréries, de pieux législateurs auxquels la foi populaire reconnaît des pouvoirs. Chaque santon a son jour de visite particulier : le lundi pour Sidi Ahmed ben Yahia, le mardi pour Sidi Ali Diab, le mercredi pour Sidi Ali Boughaleb, etc. Tout cela, je le savais, tout le monde le savait. Nous trouvions simple, naturel, harmonieux, parfaitement sage ce que nos ancêtres avaient établi. Personne ne se serait avisé d'en rire. Les jours avaient un sens. Pour moi, ils possédaient même une couleur. Le lundi s'associait dans mon imagination au gris clair, le mardi, au gris foncé, un peu fumeux, le mercredi brillait d'un éclat doré comme un soir d'automne, le jeudi froid et bleu contrastait avec le jaune rutilant du vendredi, la pâleur du samedi annonçait le vert triomphant du dimanche. Je n'avais jamais entretenu personne de ces découvertes. Si j'avais été femme, si j'avais été riche, j'aurais porté chaque jour une robe de la couleur qui convenait. Ma vie en aurait été plus belle, plus équilibrée, plus heureuse. Mais je n'étais pas femme et nous n'étions guère riches, surtout depuis  le départ de mon père. Ma mère faisait une cuisine maigre, mêlai de la farine d'orge au pain de froment. Elle riait moins, ne racontait plus d'histoires. Il nous restait les longues promenades que nous faisions pour nous rendre aux divers sanc­tuaires deux ou trois fois par semaine. Nous formu­lions les mêmes plaintes, demandions la réalisation des mêmes vœux. Nous  versions toujours les mêmes larmes indigentes et nous repartions vers notre demeure. Ces visites me  fatiguaient. Je ne pouvais pas refuser d'y participer. La présence d'un enfant rendait les hommes de Dieu plus attentifs et plus favorables.

Un matin, nous nous préparions pour sortir, quand quelqu'un frappa à la porte de la maison. Il demanda si c'était bien là qu'habitait le maalem Abdeslem, le tisserand. Les voisines lui répondirent par l'affirmative. Kanza, la chouafa, appela ma mère.

- Zoubida ! Zoubida ! Quelqu'un « vous » demande.

 Ma mère avait naturellement tout entendu déjà.

Elle avait pâli. Elle restait au centre de la pièce, une main sur la poitrine, sans prononcer un mot. Qui pouvait bien nous demander? Etait-ce un messager de bon augure ou le porteur d'une mauvaise nouvelle? Peut-être un créancier que mon père avait oublié de nous signaler! La petite somme d'argent que mon père nous avait laissée avant son départ, avait fondu. Les quelques francs qui nous restaient étaient destinés à l'achat de charbon.

Enfin, ma mère répondit d'une voix qui tremblait légèrement :

  - Si quelqu'un désire voir mon mari, dis-lui, je te prie, qu'il est absent.

Kanza fit la commission à haute voix à l'inconnu qui attendait derrière la porte de la maison. Un vague murmure lui fit écho. Kanza, pleine de bonne volonté, nous le traduisit en ces termes:

Zoubida ! Cet homme vient de la campagne, il t'apporte des nouvelles du maalem Abdeslem. Il dit qu'il a quelque chose à te remettre.

Ma mère reprit courage. Un sourire illumina sa face.

- C'est exactement ce que je pensais, dit-elle en se précipitant vers l'escalier.

Elle descendit les marches à toute allure. Pour la première fois de ma vie, je la voyais courir. Je la suivis. Je ne pouvais pas espérer la gagner de vitesse. Quand j'arrivai dans le couloir d'entrée ma mère discutait déjà par l'entrebâillement de la porte avec un personnage invisible. L'ombre disait d'une voix rude:

- Il va bien, il travaille beaucoup et met tout son argent de côté. Il vous dit de ne pas vous inquiéter à son sujet. Il m'a donné ceci pour vous.

Je ne voyais pas ce qu'il remettait à ma mère par la fente de la porte. Ma mère retroussa le bas de sa robe et serra précieusement dans ses plis le trésor que lui remettait l'inconnu.

- Il y a encore ceci, dit la voix. C'est tout. Je quitte la ville demain matin, je verrai le maalem Abdeslem dès mon arrivée au douar. Que dois-je lui dire de ta part ?

- Dis-lui que Sidi Mohammed va beaucoup mieux.

- Louange à Dieu! Sa santé l'inquiétait beaucoup. Je  m'en vais; restez en paix.

- La paix t'accompagne, messager de bon augure.

 La porte se ferma. Ma mère traversa le patio et monta précipitamment l'escalier.

   Déjà, les questions fusaient de toutes les chambres. Rahma se pencha à la fenêtre, Kanza qui lavait près du puits lâcha ses seaux et son savon, Fatma Bziouya abandonna son rouet, toutes interrogeaient à la fois ma mère sur la santé de mon père, sur son nouveau travail, sur l'endroit où il se trouvait. Mais ma mère répondait par des mots vagues suivis d'un cortège de formules de politesse. La curiosité de nos voisines se montrait tenace. Elles désiraient toutes savoir ce que mon père nous avait envoyé. Je sentais que ma mère tenait à les faire languir. Quand j'arrivai dans notre chambre, je trouvai, posés sur la petite table ronde, une douzaine d'œufs, un pot de terre ébréché plein de beurre et une bouteille d'huile d'un brun sombre. Je regardai ma mère, elle rayonnait de joie. Ses yeux étaient remplis de larmes.

- Regarde, me dit-elle, ce que ton père nous a envoyé! Il ne nous a pas oubliés. Il est loin, mais il veille sur nous. Il nous a même fait parvenir de l'argent. Regarde! regarde!

Elle ouvrit la main. Je vis trois pièces d'argent jeter leurs reflets de clair de lune.

  Ce monologue fut murmuré à mi-voix, mais les oreilles qui guettaient cet instant surprirent le mot argent.

  Le mot magique voyagea d'une bouche à l'autre. Nos voisines à demi satisfaites reprirent leur ouvrage. Elles savaient fort bien que ma mère ne leur cacherait pas longtemps sa bonne fortune. Moi, je pensais surtout à notre promenade qui paraissait très compromise. Je ne la regrettais pas. La gaîté de ma mère me gagna. Tout se mit à chanter en moi et autour de moi. « Nous sommes riches ! Nous sommes riches ", répétais-je pour moi-même. Une semaine auparavant, je n'osais même pas penser à l'étendue de notre pauvreté. La misère habitait nos murs, suintait du plafond, imprégnait de son odeur jusqu'à notre linge. Le messager invisible a surgi ce matin dans notre existence, il a balayé nos craintes, nos appréhensions, nos inquiétudes. Nous pouvions, ma mère et moi, faire confiance à notre bonne étoile et patienter.

- Sidi Mohammed, va jouer sur la terrasse si cela  te fait plaisir, me dit ma mère; aujourd'hui, j'ai trop à faire pour te conduire sur la tombe de Sidi Ali M’zali, Nous irons, s'il plaît à Dieu, la semaine prochaine ou l'une des semaines à venir.

  Je n'avais nulle envie de monter sur la terrasse. Le soleil, d'un blanc métallique, la transformait en géhenne. Je me penchai à notre fenêtre. Kanza lavait toujours près du puits.   Le chat de Zineb, terrassé par la chaleur, dormait dans un coin du patio étendu de tout son long. J'entendis ma mère parler à Fatma Bziouya sur le palier. Fatma la remerciait, faisait des vœux pour notre prospérité. Le dialogue avec Rahma que ma mère alla trouver dans sa chambre, dura plus longtemps. Ce fut enfin le tour de la chouafa. Elle s'enferma avec ma mère dans la grande pièce de réception. Leur conversation se termina tard dans la matinée.

Sur la table ronde, il ne restait plus que six œufs.

Ma mère avait partagé équitablement avec nos voisines. J'adorais les œufs, leur vue me faisait sali­ver abondamment. Avant de préparer le repas, ma mère monta sur la terrasse. Je l'entendis bavarder avec la négresse qui habitait une maison mitoyenne. Le soir, tout le quartier savait qu'un messager était venu d'une lointaine campagne, chargé de richesses diverses qui nous étaient destinées.

  Lalla Aïcha arriva à l'improviste. Je ne m'en étonnai pas. Sa présence était pour moi liée à toutes les manifestations familiales. Notre joie, surtout celle de ma mère, ne serait pas complète si elle ne la partageait pas avec sa vieille amie.

Ma mère se hâta de mettre la table. Elle sacrifia les six œufs. Nous les mangeâmes brouillés.

  Durant le repas, elle raconta en détail l'événement du jour. Elle décrivit le physique de l'envoyé de mon père (elle l'avait à peine aperçu dans l'ombre), parla de sa surprise, de ses appréhensions, remercia Dieu de ses dons et le pria avec ferveur de veiller sur ses humbles serviteurs dont nous étions les plus humbles.

- Et toi ! demanda-t-elle à Lalla Aicha, comment vont tes affaires ?

- Louange à Dieu ! Louange à Dieu ! Viens demain me voir, je te réserve une surprise.

- Se peut-il que ton mari soit revenu à la raison?

- Il en prend le chemin et paie cher les souffrances qu'il m'a infligées. Mais viens demain matin, tu en sauras bien plus long. Maintenant, il faut que je te quitte. Je suis passée, juste pour te demander de venir demain.

Lalla Aïcha se leva, s'enveloppa dans son haïk et se dirigea vers l'escalier.

 

 

 

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 17:00

IX

 

  Il n’a rien mangé depuis son déjeuner d'hier. Cette phrase prononcée dans un soupir suffit pour me réveiller. Une pénombre dense remplissait notre chambre. Ma mère chuchotait. Elle s'adressait à une silhouette indécise, debout au milieu de la pièce. La forme ne bougeait pas. Un vague murmure s'en échappait de temps à autre. Des syllabes dépourvues de sens me parvenaient dans mon lit. Les deux formes, m'abandonnèrent. J'essayai de bouger, le tambour qui battait dans mon crâne redoubla d'ar­deur. Il se mêla à l'ombre des traînées impalpables de cendre rouge. Une nuée de minuscules étincelles tournoya autour de mon visage.   Silencieuses et froides, elles transformaient le décor qui m'était familier en une atmosphère irréelle. Une douleur sourde se propagea dans mes os et me tira un gémissement.

  Ma mère revint, s'approcha à pas furtifs de mon lit, se pencha légèrement sur moi et resta dans cette attitude un long moment, si silencieuse qu'elle ne semblait pas respirer. Elle formait devant mes yeux une masse noire aux contours pelucheux. Je m'attendais à la voir s'effilocher et se dissoudre à l'exemple de ces fantômes qui me visitaient par mes nuits d'insomnie.

  Elle finit par soupirer et recula d'un pas.

- Je suis réveillé, lui dis-je, mais j'ai mal.

- Cela va mieux puisque tu me parles.

- Pourquoi fait-il si sombre? demandai-je.

- C'est le soir, répondit ma mère ; je n'ai pas voulu allumer la lampe pour ne pas gêner ton sommeil. Tu as eu la fièvre toute la nuit dernière et toute la matinée. Mes yeux n'ont pas cessé de couler. Hélas mes larmes ne peuvent soulager ta souffrance.

- J'ai faim.

- Voilà une bonne nouvelle, louange à Dieu! Je vais te chercher un bol de bouillon.

Elle me quitta un moment. Le bol de bouillon qu'elle m'apporta resta sur mes genoux quelques minutes. Rien que l'odeur de la nourriture me soulevait le cœur. Ma mère m'exhorta en vain à y goûter. Elle m'avait soutenu le corps à l'aide de coussins. La pièce roula, tangua, fut emportée à travers l'espace, tournant sur elle-même, subissant la loi immuable des astres et des météores. Ma mère eut juste le temps de rattraper le bol qui commençait à se répandre sur les couvertures et m'allongea avec d'infinies précautions. Les battements de tambour sous mon crâne s'exaspéraient.

 Les objets peu à peu ne partaient plus à la dérive. Ma mère vint s'asseoir non loin de mon lit sur un matelas très bas.

La femme du fabricant de charrues l'interpella:

- Zoubida, comment va Sidi Mohammed ?

Couvre-le bien et donne-lui à boire du thé chaud, sans doute a-t-il attrapé froid.

Fatma intervint de sa fenêtre.

- Je crois plutôt qu'il souffre d'une insolation. Il faudrait lui entourer la tête d'écorces de citron et de feuilles de menthe.

- Vous avez peut-être raison toutes les deux, mes sœurs, mais si Dieu ne daigne pas soulager ses souffrances, tous mes soins resteront superflus. J'essaierai tous les remèdes pour hâter la guérison de mon enfant.

Mon père s'annonça à la porte d'entrée de la maison. Il arrivait plus tôt que d'habitude. Pendant qu'il grimpait l'escalier, ma mère s'empressa d'allumer la lampe à pétrole. Notre chambre fut inondée de lumière jaune. Mon père entra. Il vint se pencher sur moi. Ses orbites creusaient deux trous noirs dans son visage qui me parut pâle et fatigué. Il me toucha doucement le front, hocha la tête et me tourna le dos sans rien dire.

Ma mère disposa la petite table basse pour le dîner. Ce fut, je crois, le dîner le plus triste de leur vie.

De mon lit, j'apercevais le plat de faïence brune. Je n'arrivai pas à identifier la nourriture qui s'y trouvait. Je savais qu'il y avait une sauce au safran, des légumes et de la viande. L'odeur du safran me don­nait des nausées. Mon père et ma mère, chacun abîmé dans ses pensées, ne mangeaient pas, ne parlaient pas.

 Le chat de Zineb surgit de l'invisible, s'avança à pas feutrés de la table, regarda les formes immobiles des deux convives et miaula d'étonnement. Il miaula timidement, d'une voix plaintive, serrant sa queue entre ses pattes de derrière et rentrant son cou dans ses épaules. Son miaulement s'étouffa dans l'atmosphère comme dans un tampon de coton. La frayeur s'empara de lui. Il écarquilla ses yeux jaunes, rabattit ses oreilles en arrière, cracha un horrible juron et s'en alla tous poils dehors.

 Mes parents n'avaient pas remué le petit doigt, n'avaient pas ouvert la bouche. Une angoisse de fin du monde s'appesantit sur toutes choses. Je fondis en sanglots. Mon père se secoua de sa torpeur et me demanda:

-Où as-tu mal, mon enfant ? Tout hoquetant, je lui répondis:

- Je n'ai pas mal, mais pourquoi ne parlez-vous pas?

- Nous n'avons rien à dire. Repose-toi et ne pleure plus.

Ma mère se réveilla à son tour, prit la table et se dirigea vers sa cuisine. Elle revint, les mains chargées du plateau et des verres pour le thé. Elle trouva mon père debout, se préparant déjà pour dormir.

- Tu ne prends pas de thé ? lui demanda ma mère.

- Non, et dorénavant, tu feras attention à ne pas trop gaspiller ton sucre.

- Suis-je une femme qui gaspille?

- Telle n'est pas ma pensée. Je veux simplement te dire qu'à partir de demain, il nous sera difficile d'avoir du sucre et du thé tous les Jours.

Ma mère devint toute pâle. J'ouvris grands mes yeux pour ne rien perdre de la scène. Elle posa le plateau, se redressa, regarda mon père bien en face.

- Je pressens un grand malheur, dit-elle d'une voix brisée.

 Mon père resta silencieux, les paupières baissées. Brusquement, un claquement sonore me fit sursauter dans mon lit, me tira un gémissement de douleur. Ma mère s'était appliqué sur les joues ses deux mains avec la force du désespoir. Elle s'assit à même le sol, s'acharna sur son visage, se griffa, se tira les cheveux sans proférer une parole. Mon père se précipita pour lui retenir les mains. Ils luttèrent un bon moment. Ma mère s'écroula face contre terre.

- 0 femme! Ne crains-tu plus la colère de Dieu? dit doucement mon père. Aie confiance en sa miséricorde. Dieu ne nous abandonnera pas. Ce qui nous arrive, arrive tous les jours à des milliers de musulmans. Le croyant est souvent éprouvé. J'ai perdu dans la cohue des enchères aux haïks tout notre maigre capital.

   J'avais mis l'argent dans un mouchoir. J'ai dû laisser le mouchoir tomber par terre, croyant le glisser dans ma sacoche.

Ma mère avait relevé la tête. Elle ne disait rien.

Mon père, de sa voix calme, continuait:

- Pourquoi se lamenter? Nous devons louer Dieu en toutes circonstances.

Enfin, ma mère sortit de son silence.

- Qu'allons-nous faire?

- Je vais travailler.

- Combien as-tu perdu?

-Tout mon fonds de roulement. Je n'ai pas même de quoi payer mon ouvrier qui n'a rien touché cette semaine. Je dois aussi un mois de loyer au propriétaire de l'atelier. Je pensais régler toutes ces dettes et acheter du coton.

- Les marchands ne pourraient-ils pas te faire crédit? Tu es connu honorablement.

- Jamais je ne m'abaisserai jusqu'à mendier du coton à l'un de ces voleurs. Je ne veux pas non plus du misérable salaire d'un ouvrier. Je suis un montagnard et un paysan. La saison de la moisson commence à peine, on embauche des moissonneurs. J'irai travailler aux environs de Fès.

-Tu oserais m'abandonner avec un enfant malade ?

 - Préférerais-tu mourir de faim ? Aimerais-tu devenir un objet de pitié pour tes amies et tes voisines? Je serai à deux jours de marche de la ville. Sidi Mohammed ira mieux demain. Fais-lui une soupe à la menthe sauvage; couvre-le bien afin qu'il transpire abondamment. Aujourd'hui, il a moins de fièvre que la nuit dernière.

- C'est un châtiment de Dieu qui nous accable. Ce sont ces maudits bracelets qui ont semé le malheur dans notre maison. Pourquoi ne les vendrais-tu pas ?

- Je compte les vendre. Je vous laisserai cet argent pour vous nourrir pendant mon absence. Driss le

teigneux nous reste fidèle, il viendra tous les jours faire les courses. Donne-lui à manger, il n'a personne.

Mon père se recueillit un moment.

- Je vous laisserai seuls pendant un mois. Je tâcherai de ne rien dépenser de mon salaire, il me sera possible de remettre l'atelier en marche dès mon retour.

Un grand silence s'établit, un silence lourd, moite, huileux et noir comme la suie. J'étouffais. Je désirais de toutes mes forces qu'une porte claquât, qu’une voisine poussât un cri de joie ou un gémissement de douleur, que quelque événement extraordinaire survînt pour rompre cette angoisse. Je voulais parler, dire n'importe quelle sottise mais ma gorge se serra et une plainte expira sur mes lèvres.

 Mes parents ne bougeaient pas, se transformaient peu à peu en personnages de cauchemar. Plus j'écarquillais les yeux pour les voir, plus ils devenaient fluides, insaisissables, tantôt transparents, tantôt d'un noir agressif, mais sans contours précis. Pour la première fois, j'eus la sensation du vide absolu, de la solitude sans miséricorde. Mon cœur se remplit de peine. Une boule dure se forma dans ma poitrine, gênant ma respiration. Je fermai les yeux. Je priai avec ferveur. Je me sentais abandonné aux portes de l'Enfer.

Non ! je n’ai pas encore oublié ces instants. Seigneur! Je me souviens. Je me souviens de cette solitude vaste comme les immenses étendues des planètes mortes, de cette solitude où le son meurt sans écho, où les ombres se prolongent dans des profondeurs d'angoisse et de mort. Et le cœur qui saigne ! Source intarissable de peine, torrent surchauffé par les feux de mes chagrins et de mes douleurs ; cri de ma chair écrasée sous le poids de ta malédiction. Je n'étais qu'un enfant, Seigneur! Je ne savais pas que le jour naissait de la nuit, qu'après le sommeil de l'hiver, la terre sous la caresse du soleil souriait de toutes ses fleurs, bourdonnait de tous ses insectes, chantait par la voix de ses rossignols.

 Mon père nous quitta le surlendemain à l'aube. Il partit, avec pour tout bagage, une sacoche de berger, en palmier nain, dont il avait fait l'acquisition la veille, une faucille neuve et un sac en toile, avec une fermeture à coulisse. Ma mère l’avait confectionné dans un morceau de haïk de coton et l'avait bourré de provisions : olives noires, figues sèches, farine grillée et sucrée, deux pains parfumés à l'anis et dix qarchalas. Nous appelons ainsi des petits pains ronds sucrés, parfumés à l'anis et à la fleur d'oranger et décorés de grains de sésame.

 J'étais réveillé quand mon père partit. Ma mère lui fit quelques recommandations et resta après son départ, prostrée sur son lit, le visage caché dans ses deux mains. J'eus la sensation que nous étions abandonnés, que nous étions devenus orphelins.

Tout le monde dans le quartier devait être au courant de nos ennuis matériels et du départ de mon père. Ils manifesteraient à notre égard une pitié ostentatoire plus humiliante que le pire mépris. Mon père parti, nous restions sans soutien, sans défense.            

 Le père, dans une famille comme la nôtre, représente une protection occulte. Point n'est besoin qu'il soit riche, son prestige moral donne force, équilibre, assurance et respectabilité.

 Mon père venait le soir seulement à la maison, mais il semblait que toute la journée se passait en préparatifs pour le recevoir. Je comprenais ce qui tourmentait ma mère, ce matin, dans la lumière du jour à peine naissant. Elle se rendait compte dans le tréfonds de son cœur que ses préparatifs seraient vains.

  Personne le soir ne pousserait plus notre porte, n'apporterait de l'extérieur la suave odeur du travail, ne servirait de lien entre nous et la vie exubérante de la rue.

    Pour ma mère et pour moi, mon père représentait la force, l'aventure, la sécurité, la paix. Il n'avait jamais quitté sa maison; les circonstances qui l'obligeaient ainsi à le faire prenaient dans notre imagination une figure hideuse.

La maison se réveillait peu à peu, saluait le soleil et ses bruits familiers. Je me sentais mieux ce matin. Je m'assis dans mon lit. Ma tête ne pesait rien sur mes épaules, mes bras n'étaient agités d'aucune fièvre.

Maman, dis-je, est-ce que c'est long un mois?

Ma mère se secoua de sa torpeur, regarda à droite, puis à gauche, comme pour reconnaître l'endroit où elle se trouvait et me fixa avec des yeux étonnés.   .

- As-tu parlé, Sidi Mohammed?

- Oui, maman ; je te demande si un mois est long.

- Un mois dure un mois, mon fils, mais pour nous, le mois à venir sera une éternité.

- Je sais attendre; toi, tu ne sais pas encore ou plutôt, tu l'as su autrefois mais tu as dû oublier. Ma mère parut abasourdie par cette réflexion.

- Qu'est-ce que tu attends?

- J'attends d'être un homme. Toi, tu n'attends plus rien puisque tu es une grande personne.

Je me tus un moment avant d'ajouter:

- Quand tu étais une petite fille, tu ne pouvais pas faire tout ce que tu voulais, tu as attendu d'être une femme pour réaliser tes projets, acheter les vêtements dont tu avais envie, sortir avec Lalla Aicha ton amie, préparer les plats que tu aimais manger. Moi, je mange ce que tu me donnes, je ne sors jamais seul, je porte souvent des chemises qui ne sont pas à ma taille.

L'étonnement de ma mère grandissait. Elle ne savait quoi me répondre; elle me considérait avec curiosité.

Calmement je murmurai :

- Quand je serai un homme, je porterai de belles djellabas blanches qui seront lavées tous les jours, je mangerai tous les matins au moins une livre de beignets très chauds avec beaucoup de beurre, parfois avec du miel. J'aurai quarante chats qui m'obéiront toujours. Ils ne feront jamais de saletés dans les coins. D'ailleurs, nous habiterons une autre maison avec un bigaradier dans la cour.

Un sourire éclaira le visage de ma mère.

- Jamais ta femme n'acceptera de veiller sur ton troupeau de chats.

- Je ne me marie pas, toi, tu aimes les chats, tu pourras t'en occuper.

Elle éclata franchement de rire. Sa gaîté soudain me rendit toute ma confiance. Je ris plus fort qu'elle; je battis des mains. Ma mère mit son index sur les lèvres et me dit:

- Que diraient les voisins s’ils t’entendaient rire de la sorte le jour du départ de ton père ?

- Mon père reviendra bientôt et nous serons de nouveau très riches.

- Mais nous n’avons jamais été riches.

- Si, nous n’avions pas faim ; et notre chambre n’est-elle pas la plus jolie de la maison ?

- Repose-roi, mon petit ; tant que je serai vivante, tu n'auras jamais faim, dussé-je mendier.

Quelqu'un gratta timidement à la porte. Ma mère se leva.

- Qui est là ? dit-elle tout en se dirigeant vers le couloir d'entrée. Suivit un long conciliabule, tout en murmures et en chuchotements. J'entendis finalement ma mère dire d'une voix pressante:

- Entre, Fatma ! Entre et donne-le-lui toi-même; à moi il refusera, il est si entêté! Entre donc!

  Fatma Bziouya parut. Elle tenait à la main un bol fumant. Elle s'approcha de moi, me fit un large sourire et me demanda:

- Comment te sens-tu ce matin, fqih !

Je ne répondis rien. Je ne voulais engager aucune conversation avec cette femme qui venait m'amadouer afin de me faire avaler quelque breuvage infect.

- J'ai préparé pour toi du tadeffi ! Ne voudrais-tu pas y goûter?

D'ordinaire, j'aimais le tadeffi, ce potage parfumé à la menthe sauvage. Par principe, je détournai mon

visage du côté du mur. Je pensais mettre ainsi fin à toute tentative de persuasion. Ma mère vint au secours de notre voisine.

- Je suis sûre que tu l'aimeras, cette soupe. Après, j'enverrai Zineb t'acheter un beignet.

 Je me fis encore prier un moment. Je finis par me mettre sur mon séant. Je pris le bol, le humai d'une narine méfiante, regardai les deux femmes penchées sur moi avec sollicitude et déclarai que je n'aimais pas la soupe piquante.

Toutes les deux me répondirent de concert, avec un ensemble émouvant, qu'il n'y avait pas dans cette soupe la moindre parcelle de piment ou de poivre. Je regardai ma mère dans les yeux et lui demandai à brûle-pourpoint comment elle pouvait le savoir puisqu'elle n'avait pas goûté à cette soupe. Elle tenta de me répondre, chercha sa phrase, s'embrouilla, soupira, leva les yeux au plafond pour prendre à témoin les solives enfumées et partit se réfugier dans la cuisine.

Fatma insistait,

-Moi, je t'affirme qu'il n'y a pas d'épices dans ce tadeffi. D'un geste, je lui collai le bol dans les mains. -Tout le monde sait que le tadeffi sans épices est absolument immangeable. Ce n'est pas parce que je lis malade que tu vas me faire manger de la colle de farine.

Fatma perdit patience.

- Je te dis que c'est bon! Goûte d'abord avant de dire de telles sottises. Prends vite.

 Je boudais toujours. Fatma devint tendre. D'une voix caressante elle m'appela: bonbon acidulé, petit fromage blanc, vermicelle au lait. Je ne pouvais pas résister à des mots si câlins, je repris le bol de tadeffi. J'avais passablement faim, je bus cette bonne soupe à grandes goulées.

 Je demandai ensuite à ma mère de me débarbouiller. Je changeai de chemise, me vêtis de ma djellaba. Je me sentais guéri mais pas encore assez fort pour retourner à l'école.

Pendant quelques jours, j'allais jouir de vraies vacances.

Rahma m'aperçut à la fenêtre et me salua joyeusement :

- Louange à Dieu ! Sidi Mohammed ! Te voilà rétabli. Nous étions bien inquiets à ton sujet. Promets-moi de ne jamais tomber malade, j'en perds l'appétit, je le jure par Dieu et par ses saints vénérés.

- Qu'Allah vous conserve toi et les tiens en excellente santé, Rahma, qu'il vous donne bonheur et prospérité, répondit ma mère du fond de sa cuisine.

Rahma s'accouda à la grille de sa fenêtre décidée à poursuivre le dialogue.

- Amine, Ô ma sœur Zoubida. Est-ce que Sidi Abdeslem est parti ce matin ? Je l'ai entendu descendre l'escalier.

- Oui, il doit être déjà loin.

- Dieu vous le ramènera sain et sauf.

 Rahma s'adressa à toute la maison pour déclarer:

- Les temps deviennent durs pour les pauvres gens que nous sommes, mais sachons louer Dieu dans la joie comme dans l'adversité.

Pour toute réponse, quelqu'un éternua très fort au rez-de-chaussée. Il éternua trois fois, puis se moucha avec conviction. Le bruit de ses narines me rap­pela le son de la trompette du Ramadan. J'éclatai d'un rire joyeux.

 Ma mère me prit par les épaules, me ramena vers mon matelas. Elle me conseilla d'une voix ferme de m'allonger. Je n'étais pas encore assez fort pour me livrer à des excentricités. Je devais rester au lit. Elle me recommanda de réciter quelques versets du Coran afin de ne pas oublier tout ce que j'avais appris et pour attirer la bénédiction sur notre maison et sur la tête de mon père, parti vers l'inconnu.

Je m'installai sur le matelas, l'air renfrogné. Je n'avais pas envie de réciter des versets du Coran, je n'avais plus envie de rien. J'écoutais d'une oreille distraite les papotages ordinaires des femmes de la maison. Je ne prêtais aucune attention à leurs propos. Malgré le soleil, tout me paraissait sombre. La saleté des murs que j'apercevais par notre fenêtre me dégoûtait. Enfin, ma mère servit le déjeuner. Le menu se composait de deux beignets qui m'étaient destinés, de beurre rance, d'olives noires et d'une botte de radis, cadeau de Fatma Bziouya ou plutôt de  son mari, Mohammed le jardinier.

 J'entamai un beignet. Il devint dans ma bouche pâteux et sans goût. Je le mâchai, le remâchai, le promenant d'une joue à l'autre; je finis par l'avaler sans plaisir. La table débarrassée, ma mère posa à même le bois, une petite théière d'émail dont nous ne nous servions jamais et deux verres. Sans plateau, sans bouilloire dans la pièce, sans le rituel habituel qui présidait à la préparation du thé, une impression de dénuement flottait dans l'atmosphère. Seuls, les ménages misérables procédaient de la sorte.

A mes réflexions, ma mère répondit qu'elle ne pouvait plus passer son temps à faire briller le pla­teau, laver les verres, astiquer la théière d'étain. Qu'allait-elle donc faire de son temps ? Je ne savais.

Après déjeuner, ma mère me recommanda d'être bien sage, prit son haïk et partit rendre visite à Lalla Aicha son amie. Elles avaient tellement de choses à se dire.

Je me souviens encore des heures affreuses passées à attendre. Sans oser me mettre à la fenêtre, réprimant l'envie que j'avais de courir dans l'escalier, de sauter au soleil sur la terrasse. Je jetai un coup d'œil dans ma Boîte à Merveilles. Ce n'était plus une boîte à merveilles mais un cercueil où gisaient les pitoyables cadavres de mes rêves. Je fis une atroce grimace. Les voisines ne devaient pas m'entendre pleurer. Je me mouchai dans un vieux chiffon qui traînait par terre. Couché sur le dos, je contemplai fixement les taches squameuses qui constellaient les murs de notre chambre. Elles ne bougeaient plus. Elles organisaient autrefois en mon honneur des ballets à ravir les yeux. Je passais des heures à suivre les évolutions de ces formes changeantes. Maintenant, elles n'étaient plus que des taches figées qui me donnaient la nausée.

Mon cœur se mit à battre de tristesse, d'angoisse, de dépit et de colère. Il battait surtout de peur. Malgré les discussions des voisines, le bruit familier des petits balais de doum, les crépitements des étincelles, les ronflements des soufflets, j'avais peur. Epuisé par mes larmes silencieuses, je finis par m'endormir. Quand ma mère revint, j'avais de nouveau la fièvre. Elle me couvrit chaudement, s'assit à côté de mon lit et pleura longtemps. Elle chantonnait doucement, s'interrompait de temps à autre pour se moucher, reprenait son murmure.

 Le soir, elle ne prépara pas de dîner, elle se coucha tôt. J'avais de la peine à m'endormir. Je m'agitais dans mon lit, me tournais, me retournais sans réussir à sombrer dans le sommeil.

  Brusquement l'orage se déchaîna. Le vent fonça sur la maison avec des hurlements de fureur. Les portes claquèrent. Au milieu des gémissements, des pleurs et des chuintements de la rafale, s'éleva un chant timide de flûtiau. Ce n'était pas une flûte humaine, semblable à ces roseaux à sept trous qui font danser les fantômes à la lumière des étoiles, c’était, à n'en pas douter, quelque instrument d'une matière luisante et froide, forgé sans bruit au fond des eaux par un djinn atteint de démence. Elle parlait un langage à  la fois déchirant et suave, parfois incompréhensible, grimaçant, maléfique, parfois d'une nostalgie farouche. Il y avait des appels, des supplications, des reproches, des rires d'hyène, de longs cris de douleur, des mots d'amour et des phrases de colère.

Le vent riait, jouait avec les portes, les cognait de fureur. Pour conjurer ces forces obscures, je récitai trois fois la sourate de l'Unité. Tremblant de tous mes membres, j’enfouis mon visage dans un coussin ; Je finis par m'endormir.

Ma vie s'écoulait dans deux mondes opposés. Le jour je subissais toutes sortes de contraintes, je prenais part à des drames que je ne comprenais pas, la nuit me servait d'appât à ses monstres, me lançait dans le vide de ses abîmes, me faisait don de fruits que mes mains ne pouvaient saisir. Vie double, semée d'embûches, de mirages, de farces, mais à laquelle je finis par m'habituer. Je n'agissais pas, je subissais. Chaque fragment du devenir couvait une parcelle de mystère. Les instants se succédaient avec chacun sa charge de joie, hélas! trop éphémère, avec son poids de peine qui imprimait dans ma chair sa meurtrissure. Au gré de l'humeur des uns et de la fantaisie des autres, mes jours me paraissaient sombres ou radieux, mes nuits, un havre de repos, un lieu de torture, un moment de félicité, le douloureux calvaire des âmes damnées de toute éternité.

Ceci me donna par la suite le goût de l'aventure, à  savoir: le goût de la mort. Je mourais chaque soir pour renaître instantanément dans un univers sans dimensions. Je ressuscitais chaque matin pour retrouver le soleil, le chant des moineaux, le pain, le blé et la fraîcheur de l'eau de source. Le pain et l'eau avaient bon goût et je me réjouissais d'être sur une terre où ils ne manquaient pas. Cependant, dans les heures de chagrin et de solitude, ils me paraissaient amers, fades, durs pour mon gosier trop étroit.

  Bien sûr, je préférais le jour à la nuit, les jours en principe se tenaient, obéissaient à la à logique du temps, se succédaient en apparence bien en ordre. Les nuits enfantaient des personnages, des sites, des événements, lesquels créaient leur espace et leur temps. Mes parents, les voisins, les enfants du Msid , le  maître et sa baguette de cognassier habitaient la terre ensoleillée mais il m'arrivait la nuit de les rencontrer dans des pays lointains privés de lumière, dans  des sentiers hérissés de dangers. Nos rapports, souvent n'étaient plus les mêmes que pendant le jour. Maintes fois, j'essayai de les éviter, mes efforts s’avéraient toujours vains. Je ne pouvais leur échapper, ­ ni dans ce monde, ni dans aucun autre. Il leur était donné de me choyer ou de me tourmenter selon leur bon plaisir. Plus tard je me défendrai. Maintenant, je n'étais qu'un enfant, un enfant couché en chien de fusil qui ronflait discrètement alors que tous les hommes étaient déjà partis au travail, alors que toutes les voisines avaient déjà procédé à leur toilette.

Ma mère me réveilla.

- Sidi Mohammed, tu es mal couché, tu vas attraper le torticolis.

J'entr'ouvris péniblement mes paupières. Le jour inondait notre chambre.

- Lève-toi et va faire tes ablutions, pendant ce temps, je vais te faire cuire un œuf.

- J'aime beaucoup les œufs à l'huile avec du piment rouge et du persil.

- Je sais, je mettrai du piment rouge et du persil et même une pincée de cumin.

Cette phrase n'échappa pas à l'oreille de Rahma.

Elle se mit à sa fenêtre et cria:

- Nous appelons ce plat une omelette juive, c'est délicieux.

Ma mère répondit :

- Sidi Mohammed est encore malade, il a des envies comme une femme enceinte.

 Toutes les voisines se mêlèrent à la conversation.

Les unes riaient, les autres faisaient des vœux pour mon prompt rétablissement. Tante Kanza, la chouafa, raconta un de ses souvenirs: elle avait connu une jeune femme enceinte qui, un jour, se rendant au bain, avait vu dans une boutique de laitier de beaux fromages blancs. Elle désira en goûter, mais le laitier, un avaricieux, un disciple de Satan, refusa de lui en offrir la moindre miette. L'enfant arriva au monde quelques mois plus tard. Sur son ventre, se détachait bien visible un morceau de fromage blanc.

Tante Kanza l'avait vu, de ses yeux vu.

- Heureusement, dit une voix, sans la moindre ironie, que le morceau de fromage ne pendait pas à son front ou à l'une de ses joues.

    Driss, le teigneux, appela de la porte d'entrée. Ma mère lui demanda de patienter une seconde, elle allait descendre. Elle coupa un gros quartier de pain, courut à sa cuisine l'enduire de beurre rance, empa­queta dans un papier graisseux une poignée d'olives noires et s'engouffra dans l'escalier. Avant de remon­ter, elle emprunta le seau de tante Kanza, le remplit d'eau du puits et grimpa péniblement les marches. A la porte de notre cuisine, trônait depuis toujours la jarre d'eau potable en terre poreuse. Ma mère y versa le seau. Elle revint vers moi et me dit:

- Je vais me préparer, nous allons sortir ensemble; nous passerons prendre Lalla Aïcha qui nous attend. Aujourd'hui, je t'emmène voir quelqu'un que tu ne con nais pas. N'es-tu pas content de sortir un peu ? Nous allons très loin ...

 Tout en parlant, elle s'enveloppait dans son haïk, serrait son voile, secouait la poussière de ses babouches .

- Tu ne connais pas le quartier Qalqlyine, tu verras, c'est un joli quartier avec des derbs étroits qui descendent en pente, des maisons aux plafonds peints et un ou deux figuiers qui sortent des murs et se penchent sur la ruelle. Tu aimeras tout cela. Mouche-toi, qu'as-tu fait de ton mouchoir ? Mouche-toi donc !

Je tournais en rond à la recherche de mon mouchoir, je le découvris enfin sous un coussin tout froissé et collé. Je tirai dessus pour avoir une surface suffisante pour y placer mon nez. Je me mouchai fort, si fort que mes doigts furent tout mouillés. Je jetai le mouchoir et m'essuyai les doigts à même ma djellaba.

Nous nous disposions à quitter la chambre quand Fatma Bziouya interpella ma mère.

- Lalla Zoubida ! Où vas-tu ?

- Lalla Aicha nous a invités à passer la journée, avec elle, elle est si seule!

- Que devient son mari, Sidi Larbi ? N'a-t-il pas encore répudié la fille du coiffeur ?

- Non, mais je sais qu'il paie actuellement son ingratitude envers Lalla Aïcha. Sa belle-famille lui rend les jours amers, l'accuse de laisser sa jeune femme souffrir de faim.

Ma mère enleva son voile qui la gênait pour parler. La maison était tout oreilles. Quelle aubaine d'en savoir plus long que les autres ! Quelle magnifique occasion de montrer à routes ces envieuses dans quelle estime la tenait Lalla Aicha. Elle lui confiait tous ses secrets! A la fin, elle laissa entendre qu'elle en savait beaucoup plus long, mais que les convenances lui interdisaient de tout révéler. Nous partîmes enfin. Je marchais devant, dévorant des yeux les étalages. Arrivés à Sidi Ahmed Tijani, ma mère se dirigea vers le tronc aux offrandes. Dans un mur couvert de mosaïques, s'ou­vrait un trou, à hauteur d'homme, surmonté d'une grille en bronze ouvragé.

Ma mère ne déposa aucune offrande dans le trou.

Elle y introduisit simplement sa main, frotta sa joue contre la boiserie qui l'entourait et murmura une vague prière, J'étais trop petit pour atteindre le trou, je collai mes lèvres sur la mosaïque froide du mur. Cette manifestation de respect pour Sidi Ahmed Tijani fit plaisir à ma mère.

- Viens, mon petit œil, et qu'Allah te préserve de tout mal! Me dit-elle.

 Je la suivis. Nous fîmes quelques pas. Un marchand de poivrons et de tomates s'était installé

dans l'angle d'une ruelle. Il exposait par terre ses légumes en petits tas bien ordonnés, de forme pyramidale.

- Combien vends-tu tes tomates ? lui demanda ma mère. Elle se courba, tâta par ci, toucha par là, mélangea poivrons et tomates, sema le désordre. Le marchand, furieux, lui répondit que cette marchandise n'était pas à vendre, surtout à une cliente aussi ennuyeuse.

 Très digne, ma mère se leva et lui conseilla de ramasser ses ordures s'il n'avait pas l'intention de les vendre. On ne devait pas permettre à des fainéants  de cette espèce d'encombrer la rue et de gêner la

circulation. Elle allait sûrement continuer sa diatribe mais je m'emparai de sa main et la forçai à me suivre. Nous abandonnâmes le marchand secoué de colère.

 A notre gauche, se dressait un portail mon mental orné de clous et de marteaux de bronze d'un très beau travail,

- Mé! Dis-moi à qui appartient cette maison?

- Ce n’est pas une maison, c’est un bureau de Chrétiens.

- Je vois des Musulmans y entrer.

- Ils travaillent avec les Chrétiens. Les Chrétiens, mon fils, sont riches et paient bien ceux qui connaissent leur langue.

- Est-ce que je parierai la langue des Chrétiens quand je serai grand ?

- Dieu te préserve, mon fils, de tout contact avec ces gens que nous ne connaissons pas.

  La rue Zenqat-Hajjama s'ouvrait à main gauche, face à l'ancien marché aux esclaves. Dés l'entrée de la maison, ma mère appela Lalla Aïcha, Elle nous souhaita la bienvenue de sa chambre du deuxième étage et nous pria de monter. Elle nous attendait, assise devant sa bouilloire qui lançait des jets de vapeur. La chambre offrait l'image de la désolation. Elle suait la misère et l'ennui. Je l'avais connue en des jours meilleurs. Plus de cretonne sur les matelas, plus de carpettes aux couleurs gaies ! Les étagères de bois peint avec leur cargaison de bols de faïence et d'assiettes décorées avaient disparu, l'horloge laissait à sa place une tache claire sur le mur. Le nombre des matelas n'avait pas changé mais ils étaient bourrés de crin végétal au lieu de laine. Le crin s'était tassé, les matelas étaient froids et durs. D'ailleurs, toute la pièce paraissait froide et dure. Une sorte d'angoisse imprégnait l'atmosphère. La maison me parut morte. Les locataires silencieux se tenaient tapis, sans aucun doute, dans les coins les plus sombres de leurs pièces. Un petit chat miaulait désespérément sur la terrasse. Il avait dû miauler pendant des jours. Sa voix saignait à chaque appel.

Lalla Aïcha prépara le thé. Elle le servit dans un petit plateau de cuivre jaune aux gravures effacées. Elle s'acquittait de ses devoirs d'hôtesse avec beaucoup de dignité.

 Personne ne disait rien. Chacun de nous trois poursuivait son rêve particulier, s'absorbait dans ses pensées. Lalla Aïcha rompit le silence.

- Nous irons plutôt dans le quartier Seffah, le fqih de Qalklyine est en voyage dans le djebel. Il paraît qu’il a encore de la famille dans un village perdu. Sidi El Arafi que nous irons consulter est aveugle. Je tiens les renseignements de Khadouj Lalaouia qui l'a consulté deux ou trois fois. Elle m'a affirmé que tout ce qu'il lui avait prédit s'était réalisé point par point.

J'ai de l'espoir, Zoubida ; avec l'aide de ce voyant, je suis sûre d'atteindre le but. Nous sommes de très faibles créatures, le bonheur est chose fragile. Mon nid a été saccagé, je n'aurai de repos que le jour où il redeviendra ce qu'il était.

Ma mère hochait la tête, moi je soupirais parce que je savais que dans de telles circonstances il conve­nait de soupirer. Le silence s'établit de nouveau.

Ma mère dit enfin:

-Lalla Aicha j'ai, moi aussi, grand besoin de conseils. Je tremble pour ma maison, pour mon mari, pour mon fils. Quand la colère de Dieu se déchaîne sur les gens pauvres comme nous, elle les réduit en cendres. Les personnes qui « savent  nous sont d'un secours précieux. Sidi El Arafi a bonne réputation, il nous aidera sûrement.

- II est permis à l'esclave de faire ce qui est en son pouvoir pour remédier à sa misère, ensuite il doit s'en remettre à son seigneur pour l'accomplissement de ses desseins. Ayons confiance.

  Lalla Aïcha, qui n'avait rien perdu de son embonpoint, s'arracha péniblement du sol, prit son haïk.

 

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:59

VIII

 

   Après les jours de liesse de l'Achoura, la vie reprit son cours normal, c'est-à-dire retomba dans sa grisaille, retrouva sa monotonie. La chaleur com­mença à sévir. Des colonies de mouches envahirent la maison, la remplirent de leurs bourdonnements, l'ornèrent de leurs chiures. Les punaises qui som­meillaient dans les vieilles boiseries firent leur appa­rition. C’étaient de pauvres punaises épuisées par le jeûne et le froid de l'hiver. Elles étaient d'un brun poussiéreux et toutes plates, comme vidées de leur sang.

  Quand nous nous installâmes dans cette pièce, leur tribu jouissait d'une grande prospérité. Ma mère leur déclara une guerre totale. Elle utilisa tous les moyens pour en venir à bout. Elle employa des méthodes brutales: chaux vive, soufre, pétrole, usa de pratiques plus sournoises, talismans, poudres diverses achetées chez un faiseur de miracles, invocations. Seules quelques familles avaient résisté au massacre. Leurs membres dégénérés traînaient une existence lamentable le long des chevrons et des solives de notre plafond. Ils ne se reproduisaient plus et quand par inadvertance l'un d'eux s'aventurait loin des hauteurs, il se savait condamné. Venir à por­tée des doigts de l'homme était une manière de suicide, une façon comme une autre d'en finir, de fuir au plus vite ce monde et ses misères.

 Cependant les mouches prospéraient de jour en jour. Tous les matins, ma mère les chassait à  grands coups de torchon. Elles sortaient par la fenêtre avec des bourdonnements de colère. Le rideau déplié, nous étions à l'abri de ces déplaisantes bestioles. Quelques-unes plus rusées continuaient à faire des rondes dans la pénombre de la pièce.

 Dès la première journée de chaleur, ma mère enleva la natte de jonc, la roula et la cacha derrière le lit. Les matelas reposaient directement sur le sol lavé à grande eau.

Les journées devinrent longues. La salle du Msid, jugée trop chaude et trop étroite, fut abandonnée. Nous déménageâmes un matin nos planchettes et nos encriers et l'école fut installée dans un petit sanctuaire deux pas plus loin. Ce mausolée abritait la tombe d'un saint. Les gens du quartier ignoraient son nom mais les jeunes filles qui désiraient se marier dans l'année venaient le jeudi faire sept fois le tour du tombeau. D'autres personnes étaient  enterrées dans cette grande salle d'une fraîcheur de paradis.

  Une niche dans un coin indiquait la direction de l'Orient, Dès le premier jour, à  l'appel du muezzin, le fqih nous imposa silence. Il nous envoya faire nos ablutions à la petite fontaine circulaire qui chanton­nait dans un coin. Petits et grands, alignés derrière notre maître, nous nous acquittâmes avec gravité du devoir de tout bon musulman : la prière rituelle. Deux fois par jour, pendant tout l'été, les mêmes cérémonies eurent lieu.

 Le changement de décor, la lumière si douce qui tombait des ouvertures latérales, une certaine bien­veillance sur le visage du fqih eurent un effet très heureux sur ma santé, physique et morale. Je me mis à aimer l'école. Ma mémoire fit des miracles. De dix lignes sur ma planchette, je passai à  quinze. Je n'éprouvais aucune difficulté à les apprendre.

Un vendredi, mon père, gonflé d'orgueil, raconta à ma mère la conversation qu'il avait eue la veille avec mon maître rencontré dans la rue. Le fqih lui avait assuré que, si je continuais à  travailler avec autant de cœur et d'enthousiasme, je deviendrais un jour un savant dont il pourrait être très fier.

 Certes, ce n'était pas le but que je poursuivais. Le mot savant évoquait pour moi l'image d'un homme obèse à figure très large frangée de barbe, aux vête­ments amples et blancs, au turban monumental. Je n'avais aucune envie de ressembler à un tel homme.

  J’apprenais chaque jour ma leçon parce qu’il me sem­blait que mes parents m'en aimaient davantage et surtout j'évitais ainsi la rencontre avec la lancinante baguette de cognassier. Je m'étais tracé un vague programme: jusqu'au déjeuner, j'apprenais avec fer­veur les versets, tracés sur ma planchette, l'après-midi, je m'accordais deux bonnes heures de rêve, tout en faisant semblant de scander les paroles sacrées.

A cette récréation, je devais tout mon entrain. Mon esprit s'échappait des étroites limites de l'éco­le et s'en allait explorer un autre univers, là il ne subissait aucune contrainte. Dans cet univers, je n'étais pas toujours un petit prince, auquel obéis­saient les êtres et les choses, il m'arrivait parfois de devenir homme, l'homme que je souhaitais être plus tard. Je me voyais simple et robuste, portant des vêtements en laine grège, les yeux pleins de flamme et le coeur débordant de tendresse.

La nuit, sous ma couverture, je poursuivais le même songe. Je construisais et reconstruisais ma vie avec ses multiples aventures, ses rencontres, ses actions d'éclat, ses inévitables obstacles, jusqu'au moment où d'immenses îlots noirs venaient séparer les éléments patiemment ajustés et rendre au chaos ce monde à peine naissant. Tout se brouillait. Dans le noir de la nuit, surgissaient de temps à autre, comme emportés par le remous, les fragments épars de mon univers. Le matin je reprenais mes occupations.

 

 

 Nous étions un lundi, lorsque mon père, renonçant à ses habitudes, vint déjeuner à la maison. Il nous expliqua que les djellabas de laine se vendaient moins bien qu'en hiver et qu'il avait l'intention de se lancer dans la fabrication des haïks de coton.

Ces étoffes jouissent toujours du même succès.

Eté comme hiver, les femmes de Fès ne peuvent sortir qu'enveloppées dans ces pièces blanches.

- Aujourd'hui, ajouta-t-il, j'ai l'intention de vous emmener tous les deux au souk des bijoux.

Et s'adressant à ma mère, il continua:

- Il y a longtemps que tu me demandes ces bracelets soleil et lune (or et argent). Il est temps que je te les offre. D'autre part, mon ouvrier a perdu sa mère qui habitait la campagne. Il est parti pour l'enterrement ; demain, il sera de retour et nous reprendrons le travail.

Ma mère interrogea.

- Est-elle morte d'une maladie?

- Je crois, dit mon père, qu'elle est morte surtout de  vieillesse, mais peu importe, que Dieu la reçoive dans sa miséricorde !

- Mais, objectai-je, je ne peux pas manquer le Msid  pour vous accompagner au souk des bijoux, j'ai ma leçon à apprendre.

- Ne te tourmente pas, répondit mon père. En passant, j'ai vu le fqih, je l'ai prévenu de ton absence. Tu travailles bien, cette demi-journée de repos sera une juste récompense. Mais peut-être n'aimes-tu pas voir de jolis bijoux et l’animation des enchères ?

- Oh si ! Les bijoux c’est beau, c’est beau comme…

 Je n’osai pas poursuivre ma comparaison. Mon père m’encouragea :

- Beau comme quoi ?

 Je baissai les yeux et, d’une voix de confidence, je dis timidement :

- Les bijoux, c’est beau comme les fleurs.

Mon père et ma mère éclatèrent de rire. Je trouvai leur réaction déplacée. Un doute se glissa en moi sur la qualité de leur intelligence.

  Le déjeuner fini, j'allai m'asseoir dans l'escalier en attendant l'heure des enchères aux bijoux. Accroupi sur une marche, les mains sur les genoux, je réfléchis très profondément à  la conversation du déjeuner. Comparer des bijoux à  des fleurs, était-ce signe de stupidité? Le rire de mes parents traduisait cette indulgence que les grandes personnes manifes­tent devant les enfants qui leur tiennent des propos niais ou puérils. Je sentais que ma comparaison exprimait une idée essentielle. Elle devait être accueillie par le silence. Le rire en une telle circonstance devenait une incongruité.

 Je connaissais quelques fleurs : les soucis et les coquelicots qui s'épanouissent au printemps sur les tombes, les marguerites dodues qui offrent au soleil leurs cœurs d'or, les liserons qui se redressent sous nos pas lorsque, par une belle journée, mon père m'emmenait sur les collines de Bab Guissa.

  Sur la terrasse de notre maison, poussaient dans des fragments de poteries, du géranium rosat, des œillets et des roses d'Ispahan.

  Mes connaissances en bijoux étaient moins étendues. J'en avais pourtant vu de somptueux à l'occasion des fêtes sur les femmes et sur les petites filles. Je les classais en deux catégories : les bijoux de tous les jours en argent gris bleu qui me fascinaient et les bijoux de fête rutilants de pierreries. Ceux-ci, forgés par les mains des génies dans des palais souterrains, gardaient encore dans leur miroitement et leur couleur de soleil, le souvenir des flammes où leur matière avait coulé. Pour moi, tous ces bijoux de fête provenaient de trésors cachés, avaient appartenu en des temps immémoriaux à des princesses de rêve dont le souvenir s'était oublié.  Il fallait être niais, il fallait être puéril pour croire que ces délicates architectures d'or et de pierres précieuses fussent l'œuvre de quelque artisan besogneux, pressé de les exécuter pour les échanger contre une vile monnaie. Ces ornements magiques naissaient gratuitement par le pouvoir de l'amour. Ils venaient se poser sur les cheveux et sur la chair délicate des princesses de légende. Sous les pas de ces mêmes princesses naissaient aussi gratuitement mais en une matière plus fragile, d'autres bijoux. S'épanouissent alors des champs de coquelicots, éclatent les boutons d'or et les soucis, répandent leur parfum les violettes et les iris.

  A six ans, je ne pouvais formuler de telles considérations sur les bijoux et sur les fleurs, aucune discipline ne m'avait appris encore à classer méthodiquement mes idées. Mon vocabulaire était trop pauvre pour mettre au jour ce qui grouillait confusément en moi. C'était, je crois, cette impossibilité de faire part aux autres de mes découvertes, qui avait fait naître en moi une douloureuse mélancolie. Je pardonnais aux grandes personnes de me gronder, au besoin de me frapper pour une futilité, mais je leur en voulais à mort de ne pas essayer de me comprendre.

 Pour ma mère, j'étais un garçon parfait si je me lavais les pieds avant d'entrer dans la pièce; pour mon père, j'étais un objet de fierté si le vendredi je copiais ses gestes pour faire la prière rituelle; pour les voisins j'étais un enfant modèle si je ne traçais pas de graffiti sur les murs de l'escalier, si je ne fai­sais pas de bruit en jouant sur la terrasse.

 Je serais devenu un monstre de stupidité si j'avais essayé de les initier aux mystères de mon univers particulier. J'avais compris instinctivement les ruses qu'il fallait employer pour vivre en paix avec tous ces hommes et toutes ces femmes qui se prennent au sérieux et sont gonflés à éclater de leur supériorité.

 Accroupi sur la marche, les mains sur les genoux, je me répétais inlassablement: « Les bijoux, c'est beau comme les fleurs».

Sur le palier, ma mère et Fatma Bziouya chuchotaient depuis un quart d'heure. De temps à autre, la voix de ma mère éclatait sur un ton de colère pour chasser le chat de Zineb qui rôdait autour d'elle.

- Va-t'en, lui disait-elle, galeux, sale comme un rat d'égout, va-t'en promener tes puces ailleurs.

 Les chuchotements reprenaient. Un rire étouffé, quelques soupirs pleins d'onction, et chacune des femmes se dirigea vers ses appartements. Mon père passa près de moi :

- Continue à jouer, me dit-il; après la prière de l'Aâsser, je reviendrai vous chercher ta mère et toi.

- Que fais-tu dans l'escalier? cria ma mère à la cantonade.

D'une voix hypocrite, je répondis:

- Je joue.

- A quoi joues-tu? répéta la voix.      

-Au roi.

- Je me demande, dit ma mère, prenant à témoin toute la maison, ce que peut faire un roi dans l'escalier, accroupi sur une marche!

Les voisines se mirent à rire.

La femme du fabricant de charrues trouva spirituel d'ajouter:

- Lalla Zoubida, ton fils ira loin, il se prend déjà pour un roi !

Sa phrase, nuancée d'une pointe d'insolence, resta sans écho.

 Je retombai dans mes réflexions. Et s'il me plaisait à moi d'être roi ! Que peut comprendre la femme d'un fabricant de charrues aux princes et aux rois ? Qu'elle se contente d'éplucher ses légumes, de piler ses épices, de se lamenter sur le prix de l'huile et du charbon qui a subi une hausse d'un sou! Elle n'avait point l'âme d'une princesse, elle n'avait jamais rêvé du bruit des jets d'eau dans les vasques de marbre! Elle n'avait jamais fait le moindre rap­prochement entre la beauté des bijoux et celle des fleurs. Elle portait toujours au petit doigt une méchante bague de cuivre ornée d'un cabochon de verre. Les jours de fête, elle accrochait sur sa poitrine, à une boutonnière de sa tunique, une main d'ar­gent aux gravures frustes. Ce soir, ma mère aura aux poignets des bracelets soleil et lune Rahma sera verte de jalousie. Pendant plusieurs jours, je l'entendrai dire sans gaîté:

- Je n'ai pas de chance, j'ai épousé un malheureux fabricant de charrues ; il est à peine capable de m'offrir une corde pour sortir l'eau du puits. Ah ! Allah a bien mal départagé les humains. A celle-ci les souffrances et la misère, à d'autres la prospérité, la bonne nourriture, les bijoux d'or et d'argent. Mon Dieu ! Quand finira ma peine?

Ma mère lui répondra avec une courtoisie appuyée:

- Ma sœur, à quoi sert de se plaindre et d'accuser le destin ? Dieu est juste, il donne à chacun selon son cœur.

- Il n'y a de Dieu que Dieu! diront toutes les voisines.

Certes, il n'y a de Dieu que Dieu! J'entendis le muezzin le proclamer.

- Est-ce la prière de l'Aâsser, maman?

- Oui, ton père ne va pas tarder à rentrer. Tiens, tu vas changer ta djellaba pour sortir, celle que tu portes est pleine de taches.

Le petit balai de doum crissait dans la chambre de Fatma Bziouya, il s'arrêta brusquement. Notre voisine franchit à pas furtifs le palier, introduisit sa tête dans notre pièce et demanda à mi-voix.

- Dois-je aussi me préparer?

Ma mère dut faire un signe affirmatif. Fatma se précipita dans sa chambre. Le couvercle d'un coffre claqua.

Au rez-de-chaussée, la voix de mon père émit la phrase habituelle:

- N'y a-t-il personne? Puis-je paser ?

Lalla Kanza, du fond de son temple noir de la fumée des aromates, lui répondit:

- Passe, maalem Abdeslem.

Son pas résonna dans l'escalier. Je quittai ma marche et j'allai me changer.

 Le souk des bijoutiers ressemblait à l'entrée d'une fourmilière. On s'y bousculait, on s'affairait dans toutes les directions. Personne ne semblait se diriger vers un but précis. Ma mère et Fatma Bziouya nous suivaient, mon père et moi, à petits pas, étroitement enveloppées dans leurs haïks blancs. Elles discutaient

à mi-voix à qui mieux mieux. Les boutiques très surélevées offraient à nos yeux le clinquant des bijoux d'argent tout neufs qui semblaient coupés dans du vulgaire fer-blanc, des diadèmes et des ceintures d'or d'un travail si prétentieux qu'ils en perdaient toute noblesse, ces bijoux ne ressemblaient point aux fleurs. Aucun mystère ne les baignait. Des mains humaines les avaient fabriqués sans amour pour contenter la vanité des riches. Ils avaient raison, tous ces boutiquiers, de les vendre au poids, comme des épices. J'en avais mal au cœur. De nom­breux chalands s'agitaient d'une boutique à l'autre. Leurs yeux luisaient d'avidité et de convoitise. D'autres personnages, hommes et femmes, groupés ça et là, refoulaient leurs larmes.

Plus tard, j'ai saisi tout le sens de leur mélanco­lie. J'ai senti moi-même cette humiliation de venir offrir à la rapacité indifférente des hommes ce qu'on tenait pour son bien le plus précieux. Des bijoux auxquels s'attachaient des souvenirs, des ornements de fête qui prenaient part à toutes nos joies devien­nent sur un marché comme celui-ci de pauvres choses qu'on pèse, qu'on renifle, qu'on tourne et qu'on retourne entre les doigts pour finalement en offrir la moitié de leur prix réel.

 Dès notre arrivée, des courtiers ou dellals vinrent nous proposer divers articles. Mon père les regardait à peine. Il les refusait d'un signe de tête. Derrière nous, appuyées au mur, les femmes chuchotaient. Le temps me sembla très long avant que mon père finît par prendre, des mains d'un grand diable aux yeux extatiques qui énonçait à perdre haleine un chiffre quelconque, une paire de bracelets tout en cabochons pyramidaux, l'un or et l'autre argent. Il les passa à ma mère qui les examina attentivement, les essaya quatre ou cinq fois, pria Fatma Bziouya de se les passer au poignet pour en admirer l'effet. Elle en discuta pendant un quart d'heure chaque détail. Puis ma mère les rendit à mon père sans explication. Le courtier continuait à répéter mécaniquement le chiffre qui devait représenter le prix de cette marchandise. Mon père lui tendit les bijoux, fit un signe affirmatif. Le chiffre se modifia et le grand diable de dellal plongea dans la foule. Sa main seule voyagea un moment avec les bracelets au-dessus des têtes et finit par disparaître.

Nous attendîmes longtemps. La fatigue paralysait mes jambes, ma tête tournait, je bâillais à me décrocher les mâchoires.

Mon père commençait à manifester des signes d'impatience. Le courtier fit irruption. Le chiffre avait augmenté. Sur un nouveau signe affirmatif de mon père, le chiffre se modifia. Le courtier se fondit dans le brouhaha et les remous de la foule.

Le souk battait son plein. Les courtiers s'égosillaient, clamaient à tue-tête des chiffres qu'on avait peine à saisir, couraient d'une direction à l'autre, s'emparaient de la main d'un client et l'entraînaient fougueusement derrière eux. Ici et là, des discussions s'élevaient. A peine une dispute s'était-elle apaisée qu'une autre éclatait plus loin.

Parfois une vague d'hommes en délire et de femmes hystériques nous submergeait, nous aplatissait contre le mur et s'en allait déferler sur un rivage inconnu.

Je n'en pouvais plus de fatigue. Mon père qui s'en était aperçu me souleva dans ses bras et me tint tout serré contre sa poitrine. Son front ruisselait de sueur. Ma mère courroucée commença à maudire le dellal, à invoquer tous les saints qu'elle connaissait afin qu'ils lui infligent le dur châtiment qu'il mérite. C'était une honte de se conduire ainsi avec les honnêtes gens! Que devait-il combiner pendant cette longue absence? Nous prenait-il pour des campagnards ignorants? Nous saurons démasquer la vérité. Nous paierons le prix équitable et nous ne nous laisserons pas « rouler » par ce mécréant. Mais le mécréant était toujours invisible.

Brusquement, mon père me déposa à terre et disparut dans la foule. Son absence dura. Des cris s'élevèrent à l'autre bout du souk. Ils dominaient le tumulte, éclataient comme un orage. De grandes ondulations parcoururent cette mer humaine. Des explosions de colère fusaient ça et là, reprenaient quelques pas plus loin, se transformaient en tintamarre.

Voici que tous les gens du souk se mirent à courir ; Fatma Bziouya et ma mère répétaient « Allah ! Allah ! », se plaignaient à haute voix de leurs douleurs de pieds que la foule écrasait, essayaient de retenir leurs haïks emportés par le courant.

Enfin, passèrent mon père et le courtier se tenant mutuellement par le collet. Le souk leur faisait cortège. Les deux hommes avaient les yeux rouges et de l'écume au coin des lèvres. Mon père avait perdu son turban et le dellal avait une tache de sang sur la Joue.

Ils s'en allèrent suivis par les badauds.

Ma mère, la voisine et moi, nous nous mîmes à pleurer bruyamment. Nous nous précipitâmes au hasard, à leur poursuite. Nous débouchâmes au souk des fruits secs. Aucune trace des deux antagonistes ni de leur cortège. Je m'attendais à voir des rues désertes, des étalages abandonnés, des turbans et des babouches perdus dans la panique générale. Je fus déçu. Aucune trace de la bagarre n'avait marqué ces lieux. On vendait et on achetait, on plaisantait et de mauvais garnements poussaient l'indifférence jusqu'à chanter des refrains à la mode.

Notre tristesse devenait étouffante dans cette atmosphère. Nous sentions tout notre isolement. Ma mère décida de rentrer.

- Il ne sert à rien, ajouta-t-elle, de courir dans toutes les directions. Rentrons pour attendre et pour pleurer.

A la maison, une fois dans notre chambre, ma mère se débarrassa de son haïk, s'assit sur un matelas et, la tête dans ses deux mains, pleura silencieusement. Pour la première fois, sa douleur me bouleversait. Cela ne ressemblait point aux grands éclats et aux lamentations auxquels elle se livrait parfois pour se soulager le cœur. Ses larmes coulaient sur son menton, s'aplatissaient sur sa poitrine, mais elle restait là, sans bouger, émouvante dans sa solitude.

  Je pleurai, moi aussi, un moment, troublant le silence de puissants reniflements, puis je m'étendis sur le lit et, les yeux au plafond, j'attendis. Je ne savais pas au juste ce que j'attendais. Le drame du souk des bijoux comportait nécessairement un dénouement. Quand ma mère parla d'attendre, elle y pensait sans aucun doute. A nous deux, nous nous mîmes à exécuter notre programme: ma mère pleurait et moi j'attendais. J’étais rompu depuis longtemps à cet exercice.

Le soir tomba. Les lumières brillèrent à toutes les fenêtres de la maison. Notre pièce restait obscure. Dans la pénombre, des figures monstrueuses se formaient devant mes yeux, s'effilochaient, se transformaient, cédaient la place à d'immenses étincelles vertes, revenaient me frôler les paupières de leurs voiles brunâtres.

Enfin, la voix de mon père troua les ténèbres. Je me mis sur mon séant. Ma mère, abîmée dans sa douleur, continuait à pousser d'imperceptibles soupirs. Les marches résonnaient de plus en plus distinctement sous les pas de mon père. La porte de la chambre s'ouvrit, sa silhouette se détacha en noir épais, sur le gris du mur.

- Pourquoi, dit-il, n'avez-vous point allumé la lampe? Où sont les allumettes?

Ma mère, d'une voix de petite fille, répondit:

- Elles sont sur l'étagère, contre la boîte à thé en fer-blanc.

Mon père questionna:

- Si Mohammed dort-il déjà?

- Non, papa, je ne dors pas.

Il craqua une allumette, souleva le verre de la lampe.

- Que faisais-tu donc dans le noir? reprit-il

- j'attendais ton retour.

 La lampe allumée, ma mère releva la tête. Son visage ruisselait encore de larmes.

Mon père s’en aperçut.

- Pourquoi tant de larmes? Nous n'avons Dieu merci, aucun sujet de tristesse. J’ai dû vous abandonner seules pour corriger ce mécréant qui essayait de nous jouer quelque tour de sa façon. Tout est maintenant rentré dans l'ordre et voici les bracelets.

Il déposa les deux bracelets sur le matelas à côté de ma mère.

- Je ne veux pas les voir, ces bijoux de mauvais augure, dit ma mère. Je crois que je ne les porterai jamais. Je sens qu'avec eux, le malheur est entré dans cette maison, tu feras bien d'aller les revendre dès demain.

- Ce sont bien là les bracelets que tu désirais, prends-­les et ne prononce pas de paroles inconséquentes.

Ma mère se leva, prit les bijoux sans les regarder, ouvrit son coffre et les jeta dedans avec humeur.

- Tu verras bien: ce que je te dis est la vérité. Je ne suis peut-être pas intelligente, je ne suis qu'une faible femme, mais mon cœur ne ment pas quand il me renseigne sur quelqu'un ou sur quelque chose. Ces bracelets ne m'apportent aucune joie. Maintenant, je vais m'occuper du dîner.

  Nous touchâmes à peine à ce dîner plutôt improvisé. Nous nous mîmes au lit. Je me souviendrai toujours de cette nuit hantée de cauchemars. Je revois encore les scènes de violence et de sang, je revois les monstres, je revois les yeux enflammés de haine qui nous traquaient, ma mère, mon père et moi. Des masses d'hommes aux visages hideux nous poursuivaient à travers la ville pour nous dépouiller de nos richesses. Ils en voulaient particulièrement à ma Boîte à Merveilles. Mon père parut sur un cheval noir. Il avait ma boîte sous le bras. Il fendit la foule au galop. Des mains essayèrent de le retenir. Il piqua des deux. La longue crinière de son cheval se déployait comme un étendard. Ma mère et moi, nous nous trouvâmes brusquement dans une campagne déserte. Ma mère pleurait silencieusement. La lumière de l'été inondait des espaces de sable et de cailloux. La silhouette de mon père se détacha sur une colline. Il nous attendait. Il n'avait plus de cheval. Il serrait toujours sous son bras ma Boîte à Merveilles.

- Je l'ai sauvée, nous dit-il, et, s'adressant à moi, il ajouta: Elle est à toi, ouvre-la donc.

Je la posai sur la terre nue et l'ouvris avec précaution. Mes yeux furent éblouis: sur un fond de fleurs fraîchement coupées (des œillets et des roses) reposaient comme dans un écrin, des bijoux d'or rehaussés de gemmes. Je n'en avais jamais vu d'aussi beaux, je relevai la tête pour dire à mes parents: « Regardez mon trésor. »

Ils jetèrent un coup d’œil dans la Boîte. Ma mère déclara:

- Les beaux bijoux portent toujours malheur à ceux qui les possèdent.

Un grand froid m'enveloppa ; je refermai la boîte, me mis à sangloter.

- Sidi Mohammed, pourquoi pleures-tu ? Réveille-toi donc! Réveille-toi!

II faisait déjà jour. Les seaux cliquetaient dans le patio. Mon père se penchait sur moi, me tâtait le front, j'ouvris les yeux.

- Non! affirma mon père, il n'a pas de fièvre. Il a dû simplement avoir un cauchemar.

Assise dans son lit, ma mère répétait:

- Je te dis qu'il est malade. Avec toutes ces émotions d'hier soir et l'agitation du souk des bijoux où tu as cru nécessaire de l'entraîner, cela ne m'étonne pas qu'il soit tombé malade.

- Cet enfant n'a rien, proclama mon père. Un peu de fatigue sans doute. Qu'il n'aille pas à l'école.

- Mon Dieu! Punis-moi, je suis la principale fautive, mais ne me frappe pas dans mon enfant. Homme, je te dis que je ne veux en aucune façon garder ces bracelets. Avec ces bijoux, le malheur entre dans cette maison.

Mon père se dirigea vers la porte. Tout en enfilant ses babouches, il déclara:

- Je m'en vais, je sens que si je reste je manquerai de patience.

- Va, répondit ma mère, tu es un homme, il est naturel que tu aies un cœur de pierre.

Ma mère ne devait pas dire des choses pareilles. Il n'est pas du tout naturel qu'un homme ait un cœur de pierre. Un jour, je serai un homme, je n'aurai pas un cœur de pierre. Seulement, devant les événements, mon père réagit comme doit réagir un homme. Il garde sa lucidité, son sang-froid. Ma mère voudrait le voir réagir comme elle : s'agiter, crier, exagérer l'importance du moindre incident.

  Mon père avait d'ailleurs raison: je ne me sentais nullement malade. Pourtant, je dus obéir à ma mère, garder le lit toute la journée. Après déjeuner, nous reçûmes la visite de Lalla Aïcha. Il y avait longtemps que nous n'avions pas eu de ses nouvelles ni de celles de son mari Sidi Larbi le babouchier. Ma mère se hâta de préparer le thé. Elle entreprit ensuite de faire le récit de ses malheurs à sa vieille amie. Elle raconta dans les détails notre équipée au souk des bijoux, l'affreux drame qui se déroula à propos des bracelets, s'interrompit pour pleurer un moment, reprit son histoire entrecoupée de soupirs, d'invocations. Elle prophétisa avec lyrisme, annonça des catastrophes qui ne manqueraient pas de frapper notre foyer si mon père ne se décidait pas à vendre les bracelets de mauvais augure, cause occulte de notre ruine.

 Lalla Aicha, par politesse, approuvait, soupirait, dodelinait de la tête, se donnait de légères tapes sur la joue.

Ma mère, enfin, regarda son amie.

- Mais toi ? Tu ne me dis rien sur ta maison. Comment vas-tu ? Comment va ton mari ?

Lalla Aicha, pour toute réponse, enfouit son visage dans ses mains et éclata en sanglots. Un torrent de larmes coula au travers de ses doigts. Son corps fut secoué de violents spasmes. La douleur l'étranglait par moments. Ma mère lui entoura les épaules de ses deux bras et se mit à sangloter avec elle. Lalla Aicha s'arrêta. Les joues encore luisantes de pleurs, le nez humide, elle dit à ma mère:

- Zoubida, je n'ai plus personne au monde, tu es mon amie, tu es ma seule famille. Le fils du péché pour qui je me suis dépouillée, m'a abandonnée pour prendre une seconde femme, la fille d'Abderrahman le coiffeur.

- Allah! Allah! cria ma mère, ô ma sœur, ma pauvre sœur, mon Dieu, quelle douleur !

Les deux femmes, de nouveau dans les bras l'une de l'autre, se mirent à sangloter.

La chaleur, le lit, ces scènes affreuses dont je sen­tais, sans le comprendre, tout le tragique, me rendirent vraiment malade. J'eus de violents maux de tête, la fièvre me secoua tout entier. Je me mis à rendre sur ma couverture. Ma mère se précipita, affolée, criant :

- Mon fils va mourir, ô mes amies, ô mes sœurs, mon fils! Sauvez mon fils!

Les voisines envahirent la chambre, mes paupières se fermèrent. Dans mon crâne, je n'entendais plus que les battements d'un gigantesque tambour.

 

Par Abdelhaq
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