Partager l'article ! La Boîte à Merveilles ( chapitre 10): X Nous n’avions eu aucune peine à trouver la maison de Si El A ...
X
Nous n’avions eu aucune peine à trouver la maison de Si El Arafi. Les gens du quartier Seffah, fiers d'être les voisins d'un homme aussi illustre, s’empressèrent de nous renseigner. Un enfant de mon âge s'était offert de nous accompagner. Il nous guida à travers un dédale de rues de plus en plus étroites, de plus en plus sombres, de plus en plus encombrées de tas d’ordures et de chats efflanqués. Nous aboutîmes enfin à une petite place inondée de soleil. Sur cet espace lumineux s'ouvraient les entrées de deux moulins à eau, de trois portes de maisons vétustes et une bouche d'égout. Des nuages de poussière et de mouches tournoyaient dans l'air. Diverses odeurs s’y livraient bataille: ordures ménagères, pissat d'âne, cuisine maigre, benjoin et encens y mêlaient leurs effluves!
L'enfant qui nous accompagnait, pointa son index droit vers la porte centrale, fourra l'index gauche dans sa narine et s'en alla sans rien dire. La porte s’ouvrit. Une vieille femme au visage découvert portant sur la tête une corbeille de roseaux sortit. Elle nous dévisagea calmement, hocha la tête. Elle se dirigea vers le boyau noir par lequel nous étions arrivés. Nous nous engageâmes à la queue leu-leu dans le couloir d'entrée. Nous battions le sol du bout de nos babouches avant de poser le pied. Il faisait nuit dans le couloir. Le pavé en était irrégulier. De temps en temps, ma mère ou Lalla Aïcha appelait le Prophète à son secours. Elles butaient à tour de rôle sur le même obstacle, un pavé mal ajusté, une brique qui traînait là par mégarde.
Le couloir tourna à gauche. La lumière du patio nous éblouit. Nous soupirâmes de contentement : un pied de vigne grimpait le long du mur qui nous faisait face. Les feuilles, d'un vert dense, éclataient, sur la blancheur de la chaux qui couvrait tous les murs de la maison. Cette cour respirait une paix monacale. Des pigeons roucoulaient et des tourterelles répondaient dans leur langage. En vain, je cherchai des yeux ces oiseaux qui nous accueillaient joyeusement. Ils devaient nous épier de leurs cachettes pleines d'ombre et de fraîcheur. .
Il n'y avait personne dans le patio. Pendant quelques minutes, nous restâmes là, ne sachant à qui nous adresser. Ma mère osa appeler:
- 0 gens de la maison !
Une voix de femme demanda :
- Qui voulez-vous voir ?
Ma mère reprit:
- 0 gens de la maison, est-ce chez vous qu'habite Sidi El Arafi ? Nous désirons le consulter.
La tête d'une petite fille négroïde surgit d'une lucarne. Des yeux, elle nous indiqua l'escalier qui se trouvait à notre droite.
- Montez, dit-elle, Sidi El Arafi habite au premier.
A peine avions-nous grimpé trois marches que Lalla Aicha se mit à respirer comme un soufflet de forge:
- Montez tous les deux, nous conseilla-t-elle, vous m'attendrez sur le palier.
Du palier, partaient en tous sens plusieurs couloirs et plusieurs autres escaliers tout aussi usés. Les marches usées ne facilitaient pas la montée.
Au bout de l'un des couloirs s'ouvrait la chambre de Sidi El Arafi. Un rideau à grandes bandes jaunes et rouges en défendait l'accès.
Lalla Aïcha nous rejoignit, suant, s'étouffant, hoquetant des lambeaux de prières et des formules d'appel à la miséricorde divine. Je soulevai le rideau pour laisser passer mes deux compagnes. Ma mère risqua un oeil à l'intérieur de la pièce et demanda:
- C'est bien ici que demeure Sidi El Arafi ?
- Oui, c'est ici, n'ayez aucune crainte d’approcher, pèlerins que Dieu a envoyés vers nous. Je suis El Arafi, le pauvre aveugle. Je ne refuse jamais de recevoir les hôtes de Dieu.
Nous entrâmes, l'un derrière l'autre, abandonnant nos babouches dans le couloir.
Lalla Aicha, ponctuant chaque mot d'un profond soupir, déclara:
- Nous sommes les hôtes de Dieu, ô notre maître! Mais nous sommes aussi tes hôtes.
- Soyez les bienvenus! Soyez les bienvenus! Et si vous êtes assoiffés, nous avons de l'eau qui rafraîchit les gorges desséchées. Approchez et asseyez-vous. Mes yeux ne peuvent vous voir mais mon cœur me dit que vous êtes des gens de bien. Il y a parmi vous un enfant. Mon oreille perçoit le bruit de ses pas sur la natte. Est-ce une fille ou un garçon?
- Un garçon, répondit ma mère. S'adressant à moi elle ajouta:
- Embrasse la main du chérif, mon fils, et demande lui de te bénir.
L'aveugle tendit la main droite dans l'espace et dit:
- Dieu te bénisse, mon fils ! Dieu te bénisse! Viens près de moi !
Sa figure rayonnait de bonté. Il avait le visage long et maigre, couleur de pain brûlé. Les globes laiteux qui remplissaient ses orbites ne m'inspiraient aucune frayeur. Je m'avançai. Je mis ma main dans la sienne. Je posai mes lèvres sur ses doigts. Il me sourit et m'attira doucement sur ses genoux. Sa main passa légère sur mon visage. Elle en tâta chaque volume et chaque creux. Elle s'arrêta sur mon front, glissa vers les oreilles, aboutit à la nuque.
Pendant toute cette exploration, il ne cessa de répéter: « Que Dieu bénisse! Que Dieu bénisse! »
II saisit un chapelet qui se trouvait à portée de sa main et me le passa sept fois sur le dos. Tout en procédant à cette cérémonie, il récitait des versets du Coran que je connaissais, mais je les savais imparfaitement. Il s'arrêta enfin et me dit:
- Tu dois savoir le verset du Trône; récite-le souvent, il te protégera contre toutes les mauvaises influences.
Sidi El Arafi portait une chemise de cotonnade très ample. Sur sa tête était juché un bonnet de laine tricoté qui avait certainement rétréci au lavage.
Après lui avoir embrassé, encore une fois, la main, J'allai m'asseoir quelques pas plus loin. Sa femme vint à son tour nous souhaiter la bienvenue. Elle nous offrit de l'eau très fraîche qu'elle versait d'une cruche en terre cuite. J'avais l'impression d'avoir déjà vu, cette femme. Peut-être au bain maure. Elle avait une peau café au lait, plus café que lait. Elle parlait avec l'accent du Tafilalet. Les gestes étaient menus et pleins de grâce. Je me souviens encore de son visage aux yeux très rapprochés, au nez minuscule, mais aux lèvres généreuses. Je revois aussi ses dents, frottées à l'écorce de noyer, des dents larges, solidement enfoncées dans la chair couleur de dattes tirs gencives.
Sidi El Arafi ne nageait certes pas dans l'opulence. Les matelas reposaient sur une natte de jonc.
La natte, d'un jaune brun, ne résisterait pas longtemps encore à la décrépitude. Les couvertures de cretonne, très propres, souffraient de vieillesse. Il y avait une étagère au mur. Au-dessus trônait, solitaire, un sucrier en fer-blanc peint en rouge orné de dessins à l'encre d'or, à moitié effacés. La djellaba de Sidi El Arafi pendait à la tête du lit.
Sidi El Arafi demanda à sa femme de lui apporter son panier. Ma mère, Lalla Aïcha et moi restions silencieux. Il allait se passer quelque événement d'importance. Je le sentais. Une vague d'inquiétude me submergea. Je frémissais aussi de curiosité.
La femme de Sidi El Arafi posa devant son mari un panier rond en sparterie surmonté d'un grand couvercle conique. L'aveugle tendit le bras, rencontra le couvercle et le souleva lentement. Je tendis le cou. J'avais vaguement peur. Je m'attendais à voir surgir un monstre hideux, peut-être un nuage de fumée qui se serait transformé sous nos yeux en un démon prêt à satisfaire nos moindres caprices.
Le panier ne contenait rien de semblable. Il dégageait une douce odeur de benjoin et d'encens. Je regardai de plus près les objets que la main de Sidi El Arafi s'apprêtait à prendre. Je souris.
Le panier de Sidi El Arafi rappelait ma Boîte à Merveilles. Il connaissait le « secret». Bien sûr, tout le monde disait qu'il était très savant. Un vrai savant doit nécessairement posséder une boîte à merveilles.
Je comprenais maintenant. Malgré sa cécité, il était gai et de caractère paisible. Il ne voyait pas le soleil, les fleurs et les oiseaux, mais sa nuit s'animait parfois de la joie des personnages que chaque objet de son panier pouvait évoquer. Je tendis moi aussi la main pour toucher les menus objets. Un regard de ma mère arrêta mon geste.
Sidi El Arafi récita à voix basse une longue prière. La main, les doigts écartés, planait sur le contenu du panier comme un oiseau qui s'apprête à se poser dans son nid.
Il s'arrêta et s'adressant à nous il dit:
- Ne vous attendez pas à ce que je vous dévoile l'avenir. L'avenir appartient à Dieu, l'omnipotent. Ces coquillages et ces amulettes m'aident à sentir vos peines, vous rapprochent de mon cœur. Quand je vous parlerai, c'est mon cœur que vous entendrez. Sidi Mohammed, n'est-ce pas là le nom de l'enfant qui vous accompagne?
- Oui, répondit ma mère d'une voix timide. Le voyant reprit:
- Sidi Mohammed sait que c'est vrai ce que je vous dis. Un enfant pur fait partie encore des légions angéliques, ces êtres de lumière. La vérité étant lumière ne peut lui échapper… Approche, Sidi Mohammed, plonge ta main dans ce panier et saisis un objet sans le voir.
Je suivis à la lettre ce qu'il m'ordonna de faire. Une boule de verre, de la grosseur d'un œuf, se logea dans le creux de ma main. Elle était agréable au toucher et d'une couleur aquatique. Je la regardai avant de la lui remettre. Dans sa masse transparente brillait une grosse bulle d'air. De minuscules satellites menaient une ronde autour de cet astre.
Les doigts de Sidi El Arafi caressèrent longtemps la boule de verre. Il ne disait rien. Sa figure devint grave. Il parla enfin lentement, détachant chaque syllabe.
- Ecoute, enfant de bon augure et souviens-toi. Le diamant s'appelle, dans le langage des connaisseurs, l'orphelin, le solitaire parce qu'il est rare et qu'aucune autre pierre ne peut rivaliser avec lui en dureté et en beauté. Chaque homme peut s'appeler comme le diamant, l'orphelin ou le solitaire. Désormais, ne sois plus triste. Si les hommes t'abandonnent, regarde en dedans de toi. Me comprends-tu bien, fils? Que de merveilles, que de merveilles recèle ton cœur ! Quand tu oublies de contempler tes trésors, ta santé en souffre et tu deviens débile. Regarde la boule que tu viens de me remettre. A l'intérieur de cette masse transparente, il y a l'image du soleil. Là elle est à l'abri de toute souillure, là elle est inaccessible à tout ce qui n'est pas lumière. Sois comme cette image, tu triompheras de tous les obstacles. Dieu te bénisse, mon enfant! Dieu te bénisse! Approche ton front de mes lèvres.
Il m'embrassa sur le front. Ensuite, nous récitâmes à haute voix, tous les deux, une courte prière.
L'émotion m'étranglait. Mes yeux se remplirent de larmes. Je nageais dans la pure félicité.
Cette scène avait produit sur ma mère et sur Lalla Aïcha une forte impression. Elles restaient silencieuses dans une attitude de respect. Sidi El Arafi écarta le panier et demanda à boire. Sa femme lui remplit d'eau un bol en terre poreuse et s'éclipsa. Le voyant s'essuya la bouche avec une petite serviette éponge qu'il roula ensuite en boule et mit sous l'un de ses genoux. Enfin, il s'adressa aux deux femmes:
- Dieu vous a envoyées vers moi parce que vous avez le cœur blessé. Je ne suis qu'un humble esclave mais le Seigneur m'a choisi pour aider mes frères et soulager leurs maux. Que l'une de vous répète le geste de cet enfant béni et plonge la main dans le panier.
Lalla Aïcha soupira, tout en allongeant le bras vers le panier. Elle saisit un minuscule coquillage. Elle le remit à Sidi El Arafi et soupira de nouveau.
Le petit coquillage paraissait d'un blanc miraculeux entre les doigts bruns de Sidi El Arafi. Il se transformait en un bibelot de fine porcelaine, une création gratuite d'un céramiste génial dans un moment de béatitude. Sidi El Arafi le passa d'une main dans l'autre, le caressa, l'approcha de ses lèvres avec dévotion. Il parla:
- Comment t'appelles-tu, femme au cœur généreux ?
- Aïcha, ô cheikh.
- La femme préférée du Prophète se nommait ainsi. Je peux te conseiller de bannir toute tristesse de ton visage; mais tu as tant souffert et tu souffres encore beaucoup, alors tu ne prêteras qu'une oreille distraite à mes propos. La blessure semble profonde, pourtant la guérison est proche. Sais-tu, femme, que toute peine annonce une joie, que toute mort précède une résurrection, que toute solitude fait place à des flots de tendresse? Nous n'avons pas à nous révolter, nous n'avons pas à demander des comptes au destin. Sur cette terre, nous subissons des lois que nous ne sommes pas en mesure de comprendre. Acceptons ce que Dieu nous envoie. La tempête emporta le pauvre nid dans ses tourbillons mais, avec l'aide de Dieu, le nid sera de nouveau reconstruit. Il y aura de nouveau un printemps et des fleurs sur les branches des amandiers.
Lalla Aicha poussa un gémissement et se mit à pleurer. Ma mère sortit son mouchoir pour s'essuyer les yeux. Moi, je me sentais heureux et délivré. Les paroles de Sidi El Arafi avaient trouvé un terrain fertile. Leurs racines plongeaient dans le sang de mes veines. J'entendis murmurer Sidi El Arafi pour lui-même cette étrange chanson:
Au rythme nonchalant des jours,
Au rythme lent des nuits,
Le chapelet des lunes neuves
Dénombre les saisons.
Il s'adressa de nouveau aux deux femmes:
- Les larmes produisent l'effet d'une rosée bienfaisante. Si la rosée est trop abondante, les fleurs se flétrissent et meurent. Cessez vos pleurs et récitons ensemble la fatiha.
En chœur, nous répétâmes dans un bourdonnement :
Au nom du Dieu clément et miséricordieux
Louange à Dieu, Maître de l’Univers.
Le clément, le miséricordieux.
Souverain au jour de la rétribution
C'est toi que nous adorons, c'est toi dont nous implorons le secours.
Dirige-nous dans le sentier droit
Dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits
Non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni de ceux qui s'égarent.
Amine!
Après un moment de silence, ma mère tendit son bras dans un geste timide vers le panier. Elle remit à Sidi El Arafi le produit de sa pêche. C'était une perle noire à dessins multicolores.
Le voyant sourit et demanda à ma mère son nom.
- Zoubida, répondit-elle,
- Il y a longtemps, ô ma sœur, j'ai perdu mes yeux. Ma douleur s'était répandue en nappes tièdes sur mes joues. Je n'étais plus que cendre. Il n'y avait plus de place pour reposer mon corps. Il n y' avait pas assez d'eau sur la terre pour étancher ma soif. Le soleil avait disparu et sur le monde régnait un éternel hiver.
Du soleil et de l'eau Seigneur !
Du soleil et de l'eau Seigneur !
Le Seigneur a écouté ma plainte. La terre est redevenue cendre et maternelle. Je suis allé sur la colline réchauffer mes os. J'ai trempé mes membres dans les sources claires. Mon gosier rafraîchi a retrouvé les accents oubliés. 0 ma sœur, garde-toi de ne voir que malheur là où s'exprime la volonté de Dieu. Les Saints de Dieu qui veillent sur cette ville t'accordent leur protection. Visite leurs sanctuaires. Souviens-toi que lorsque quelqu'un fait des vœux pour un absent, l'ange gardien lui répond : Que Dieu te rende la pareille.
Si El Arafi termina par cette sourate:
Dis: "Dieu est un
C'est le Dieu à qui tous les êtres s'adressent dans leurs besoins
Il n'a point enfanté et n'a point été enfanté
II n'a point d'égal en qui que ce soit."
Tout le monde se replongea de nouveau dans un silence méditatif. Mû par je ne sais quel sentiment, je me précipitai brusquement sur la main de Sidi El Arafi et je l'embrassai. Ce fut la fin de la séance. Les deux femmes ajustèrent leurs voiles. Elles se levèrent péniblement, arrangèrent leurs haïks. A tour de rôle, elles se penchèrent sur Sidi El Arafi pour lui baiser l'épaule et lui glisser discrètement dans le creux de la main une modeste pièce d'argent. Nous quittâmes la chambre, accompagnés jusqu'à la porte par les vœux de Sidi El Arafi. Dans la rue, je me sentis allégé d'un grand poids. Le monde s'offrait à mon regard dans sa propreté originelle. Le soleil jouait sur les vieux murs, sur les étalages des boutiques, sur les turbans et les djellabas avec allégresse.
Les prédictions de Sidi El Arafi, me disais-je, se réaliseront. Mais quelles prédictions ? Il a parlé en termes si voilés! Ai-je bien saisi le sens des mots? Je comprenais tout, en présence de cet homme. Il n'était plus là, mais il me restait une sensation de liberté que je ne connaissais pas jusqu'alors. Ses paroles que j'avais bues avec avidité, s'étaient transformées dans mes entrailles en pure musique. La fatigue ne pesait plus sur mes épaules. Je me mis à danser. Ma mère et Lalla Aicha ne me voyaient plus. Elles marchaient côte à côte plongées dans leurs réflexions.
Brusquement, je cessai de gambader pour courir me cacher dans les plis du haïk de ma mère. Ce mouvement réveilla son attention.
- Qu'as-tu? Tu es blanc comme un linge.
Qu'est-ce qui peut t'effrayer? Parle donc!
Je persistai dans mon mutisme et me serrai davantage contre ma mère.
Lalla Aïcha intervint :
- Qu'a-t-il donc? Peut-être souffre-t-il de maux de ventre?
- Il ne veut rien me dire. Il tremble comme une feuille. Parle, tête de mule!
Je quittai les plis du haïk et je respirai profondément. Je dis enfin:
- J'ai eu peur.
- De qui as-tu eu peur ?
- J'ai vu passer le fqih, mon maître. Il a tourné à gauche, il est parti par la petite rue. Il aurait pu me voir.
- Qu'est-ce que cela pouvait faire s'il t'avait vu.
N'es-tu pas malade? N'es-tu pas accompagné de ta mère? Un enfant qu'accompagne sa mère ne peut pas être accusé de vagabondage.
- Oui, répondis-je, mais un enfant malade ne se promène pas dans la rue, même accompagné de sa mère.
- Si nous avions rencontré le fqih je lui aurais expliqué que je t'avais amené voir un médecin.
- Simple excuse, aurait-il pensé et à mon retour au Msid, il m'aurait fait payer cher ma promenade.
Ma mère soupira et dit à l'adresse de Lalla Aïcha:
- On ne peut plus faire entendre raison à cet enfant, il discute comme un homme.
- Dieu le bénisse! répondit notre amie.
Nous cheminâmes en silence. Au pont de Bin Lamdoun, un marchand de grenades s'était installé pur terre et avait ouvert son couffin. Les grenades ne devaient pas être mûres. L'écorce en était encore verte. Je me plantai devant lui. Ma mère comprit vite mon attitude. Elle me cria d'assez loin:
- Tu peux prendre racine à cet endroit, tu n'auras pus de grenades. Elles sont encore vertes. Je ne tiens l'as à te soigner si tu attrapes des maux d'yeux.
- J’en veux une seule pour goûter.
- Tu n'en auras pas un grain. Allons viens!
Elle me saisit par le bras et m'entraîna malgré ma résistance. Je me mis à pleurnicher. Mes reniflements durèrent un assez long moment. Sans raison mon chagrin s'évanouit. Je m'essuyai les yeux dans les manches de ma djellaba. Le spectacle de la rue m'absorba. Ce que je voyais suscitait en moi des réflexions que j'exprimais à haute voix. Je jacassai sans interruption jusqu'à la maison.
Ma mère ne souffla mot à nos voisines de la visite que nous avions faite à Sidi El Arafi. Nous habitions avec une chouafa. Normalement, ma mère aurait du la consulter en premier lieu. Mais elle n'avait aucune confiance en ses talents. J'étais tacitement de son avis. Les pratiques de Kanza, la principale locataire, relevaient du domaine démoniaque. Elles étaient compliquées, exigeaient une mise en scène, entraînaient à de multiples dépenses. Nous n'étions pas assez riches pour nous permettre de gaspiller de l'argent à nous procurer des parfums agréables aux narines des djinns. Ajoutez à toutes ces considérations la méfiance de ma mère, la peur de voir ses pauvres secrets divulgués. Personne dans la maison n’ignorait notre situation, ma mère, pourtant, s'imaginait le contraire. Elle raconta que nous nous étions rendus avec Lalla Aïcha dans un quartier éloigné de la ville (elle ne pouvait pas ne rien raconter) mais elle évita toute indiscrétion en prétendant que nous étions partis faire un pèlerinage aux sanctuaires de la ville. Ma santé l'exigeait. Les remèdes humains restent inefficaces s'ils ne sont pas sanctifiés par les effluves spirituels des hommes de Dieu.
Le lendemain de notre sortie avec Lalla Aicha, ma mère me fit part de son intention de me garder à la maison durant toute l'absence de mon père. Elle invoqua deux solides raisons. La première: je n'étais plus qu'un paquet d'os et mon teint rappelait l'écorce de grenade; la seconde: ma mère se sentait de plus en plus seule, ma présence lui faisait oublier ses malheurs.
Autant pour se distraire que pour attendrir les saints de la ville sur notre sort, ma mère décida de m'emmener chaque semaine prier sous la coupole d'un Saint. Notre ville foisonne de tombes qui abritent les restes de chorfas, de chefs de confréries, de pieux législateurs auxquels la foi populaire reconnaît des pouvoirs. Chaque santon a son jour de visite particulier : le lundi pour Sidi Ahmed ben Yahia, le mardi pour Sidi Ali Diab, le mercredi pour Sidi Ali Boughaleb, etc. Tout cela, je le savais, tout le monde le savait. Nous trouvions simple, naturel, harmonieux, parfaitement sage ce que nos ancêtres avaient établi. Personne ne se serait avisé d'en rire. Les jours avaient un sens. Pour moi, ils possédaient même une couleur. Le lundi s'associait dans mon imagination au gris clair, le mardi, au gris foncé, un peu fumeux, le mercredi brillait d'un éclat doré comme un soir d'automne, le jeudi froid et bleu contrastait avec le jaune rutilant du vendredi, la pâleur du samedi annonçait le vert triomphant du dimanche. Je n'avais jamais entretenu personne de ces découvertes. Si j'avais été femme, si j'avais été riche, j'aurais porté chaque jour une robe de la couleur qui convenait. Ma vie en aurait été plus belle, plus équilibrée, plus heureuse. Mais je n'étais pas femme et nous n'étions guère riches, surtout depuis le départ de mon père. Ma mère faisait une cuisine maigre, mêlai de la farine d'orge au pain de froment. Elle riait moins, ne racontait plus d'histoires. Il nous restait les longues promenades que nous faisions pour nous rendre aux divers sanctuaires deux ou trois fois par semaine. Nous formulions les mêmes plaintes, demandions la réalisation des mêmes vœux. Nous versions toujours les mêmes larmes indigentes et nous repartions vers notre demeure. Ces visites me fatiguaient. Je ne pouvais pas refuser d'y participer. La présence d'un enfant rendait les hommes de Dieu plus attentifs et plus favorables.
Un matin, nous nous préparions pour sortir, quand quelqu'un frappa à la porte de la maison. Il demanda si c'était bien là qu'habitait le maalem Abdeslem, le tisserand. Les voisines lui répondirent par l'affirmative. Kanza, la chouafa, appela ma mère.
- Zoubida ! Zoubida ! Quelqu'un « vous » demande.
Ma mère avait naturellement tout entendu déjà.
Elle avait pâli. Elle restait au centre de la pièce, une main sur la poitrine, sans prononcer un mot. Qui pouvait bien nous demander? Etait-ce un messager de bon augure ou le porteur d'une mauvaise nouvelle? Peut-être un créancier que mon père avait oublié de nous signaler! La petite somme d'argent que mon père nous avait laissée avant son départ, avait fondu. Les quelques francs qui nous restaient étaient destinés à l'achat de charbon.
Enfin, ma mère répondit d'une voix qui tremblait légèrement :
- Si quelqu'un désire voir mon mari, dis-lui, je te prie, qu'il est absent.
Kanza fit la commission à haute voix à l'inconnu qui attendait derrière la porte de la maison. Un vague murmure lui fit écho. Kanza, pleine de bonne volonté, nous le traduisit en ces termes:
Zoubida ! Cet homme vient de la campagne, il t'apporte des nouvelles du maalem Abdeslem. Il dit qu'il a quelque chose à te remettre.
Ma mère reprit courage. Un sourire illumina sa face.
- C'est exactement ce que je pensais, dit-elle en se précipitant vers l'escalier.
Elle descendit les marches à toute allure. Pour la première fois de ma vie, je la voyais courir. Je la suivis. Je ne pouvais pas espérer la gagner de vitesse. Quand j'arrivai dans le couloir d'entrée ma mère discutait déjà par l'entrebâillement de la porte avec un personnage invisible. L'ombre disait d'une voix rude:
- Il va bien, il travaille beaucoup et met tout son argent de côté. Il vous dit de ne pas vous inquiéter à son sujet. Il m'a donné ceci pour vous.
Je ne voyais pas ce qu'il remettait à ma mère par la fente de la porte. Ma mère retroussa le bas de sa robe et serra précieusement dans ses plis le trésor que lui remettait l'inconnu.
- Il y a encore ceci, dit la voix. C'est tout. Je quitte la ville demain matin, je verrai le maalem Abdeslem dès mon arrivée au douar. Que dois-je lui dire de ta part ?
- Dis-lui que Sidi Mohammed va beaucoup mieux.
- Louange à Dieu! Sa santé l'inquiétait beaucoup. Je m'en vais; restez en paix.
- La paix t'accompagne, messager de bon augure.
La porte se ferma. Ma mère traversa le patio et monta précipitamment l'escalier.
Déjà, les questions fusaient de toutes les chambres. Rahma se pencha à la fenêtre, Kanza qui lavait près du puits lâcha ses seaux et son savon, Fatma Bziouya abandonna son rouet, toutes interrogeaient à la fois ma mère sur la santé de mon père, sur son nouveau travail, sur l'endroit où il se trouvait. Mais ma mère répondait par des mots vagues suivis d'un cortège de formules de politesse. La curiosité de nos voisines se montrait tenace. Elles désiraient toutes savoir ce que mon père nous avait envoyé. Je sentais que ma mère tenait à les faire languir. Quand j'arrivai dans notre chambre, je trouvai, posés sur la petite table ronde, une douzaine d'œufs, un pot de terre ébréché plein de beurre et une bouteille d'huile d'un brun sombre. Je regardai ma mère, elle rayonnait de joie. Ses yeux étaient remplis de larmes.
- Regarde, me dit-elle, ce que ton père nous a envoyé! Il ne nous a pas oubliés. Il est loin, mais il veille sur nous. Il nous a même fait parvenir de l'argent. Regarde! regarde!
Elle ouvrit la main. Je vis trois pièces d'argent jeter leurs reflets de clair de lune.
Ce monologue fut murmuré à mi-voix, mais les oreilles qui guettaient cet instant surprirent le mot argent.
Le mot magique voyagea d'une bouche à l'autre. Nos voisines à demi satisfaites reprirent leur ouvrage. Elles savaient fort bien que ma mère ne leur cacherait pas longtemps sa bonne fortune. Moi, je pensais surtout à notre promenade qui paraissait très compromise. Je ne la regrettais pas. La gaîté de ma mère me gagna. Tout se mit à chanter en moi et autour de moi. « Nous sommes riches ! Nous sommes riches ", répétais-je pour moi-même. Une semaine auparavant, je n'osais même pas penser à l'étendue de notre pauvreté. La misère habitait nos murs, suintait du plafond, imprégnait de son odeur jusqu'à notre linge. Le messager invisible a surgi ce matin dans notre existence, il a balayé nos craintes, nos appréhensions, nos inquiétudes. Nous pouvions, ma mère et moi, faire confiance à notre bonne étoile et patienter.
- Sidi Mohammed, va jouer sur la terrasse si cela te fait plaisir, me dit ma mère; aujourd'hui, j'ai trop à faire pour te conduire sur la tombe de Sidi Ali M’zali, Nous irons, s'il plaît à Dieu, la semaine prochaine ou l'une des semaines à venir.
Je n'avais nulle envie de monter sur la terrasse. Le soleil, d'un blanc métallique, la transformait en géhenne. Je me penchai à notre fenêtre. Kanza lavait toujours près du puits. Le chat de Zineb, terrassé par la chaleur, dormait dans un coin du patio étendu de tout son long. J'entendis ma mère parler à Fatma Bziouya sur le palier. Fatma la remerciait, faisait des vœux pour notre prospérité. Le dialogue avec Rahma que ma mère alla trouver dans sa chambre, dura plus longtemps. Ce fut enfin le tour de la chouafa. Elle s'enferma avec ma mère dans la grande pièce de réception. Leur conversation se termina tard dans la matinée.
Sur la table ronde, il ne restait plus que six œufs.
Ma mère avait partagé équitablement avec nos voisines. J'adorais les œufs, leur vue me faisait saliver abondamment. Avant de préparer le repas, ma mère monta sur la terrasse. Je l'entendis bavarder avec la négresse qui habitait une maison mitoyenne. Le soir, tout le quartier savait qu'un messager était venu d'une lointaine campagne, chargé de richesses diverses qui nous étaient destinées.
Lalla Aïcha arriva à l'improviste. Je ne m'en étonnai pas. Sa présence était pour moi liée à toutes les manifestations familiales. Notre joie, surtout celle de ma mère, ne serait pas complète si elle ne la partageait pas avec sa vieille amie.
Ma mère se hâta de mettre la table. Elle sacrifia les six œufs. Nous les mangeâmes brouillés.
Durant le repas, elle raconta en détail l'événement du jour. Elle décrivit le physique de l'envoyé de mon père (elle l'avait à peine aperçu dans l'ombre), parla de sa surprise, de ses appréhensions, remercia Dieu de ses dons et le pria avec ferveur de veiller sur ses humbles serviteurs dont nous étions les plus humbles.
- Et toi ! demanda-t-elle à Lalla Aicha, comment vont tes affaires ?
- Louange à Dieu ! Louange à Dieu ! Viens demain me voir, je te réserve une surprise.
- Se peut-il que ton mari soit revenu à la raison?
- Il en prend le chemin et paie cher les souffrances qu'il m'a infligées. Mais viens demain matin, tu en sauras bien plus long. Maintenant, il faut que je te quitte. Je suis passée, juste pour te demander de venir demain.
Lalla Aïcha se leva, s'enveloppa dans son haïk et se dirigea vers l'escalier.
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