Jeudi 8 avril 4 08 /04 /Avr 16:55

V

 

 

 Je n’avais jamais vu le maître du Msid aussi souriant que ce mercredi. Pas un élève ne reçut la bastonnade. La verge de cognassier devenait un accessoire de fantaisie, un de ces objets inutiles que l'on tient pour occuper les doigts.

Je récitai ma leçon comme de coutume. Le maître me félicita :

- C'est bien, mon fils, me dit-il, tu seras, s'il plaît à Dieu, un taleb mendiant de la science. Qu'Allah t'ouvre les portes du savoir !

  Avant d'aller déjeuner, le fqih nous fit signe de nous taire. Dans le silence général, il nous parla de la Achoura, la fête du Nouvel An. Nous devions la célébrer dignement selon l'usage. Notre Msid serait illuminé à partir de minuit. Tous les élèves viendraient pour inaugurer la Nouvelle année dans la joie et dans le travail. Nous avions quinze jours pour préparer la fête.

Chacun devait apporter la contenance d'un bol d'huile d'olive pour alimenter les lampes, l'école serait blanchie à la chaux, les vieilles nattes changées et remplacées par des nattes neuves. Le fqih nous demanda de mettre nos parents au courant de ces dispositions. Il comptait sur leur générosité.

  Enfin, à notre grande joie, nous eûmes congé pour le reste la journée. Quel bonheur! Je courus à la maison en faire part à ma mère. Fatma Bziouya m'apprit qu'elle était absente. Lalla Aïcha, son amie, était venue la chercher, il y avait de cela une heure environ. Ma joie se transforma en appréhension, bientôt en inquiétude. Cette sortie avait certainement une relation quelconque avec l'affaire Moulay Larbi, le mari de Lalla Aicha. Peut-être un nouveau différend l'opposait-il encore à ce démon d'Abd­elkader, fils de je ne sais qui? Ne l'avait-on pas enfermé dans une sombre prison? Cela sentait le pacha, le prévôt et leurs sbires.

Ma mère avait laissé la clef sur la porte de la chambre. J'entrai. Les objets ne me reconnaissaient plus, ils m'opposaient un visage hostile. Ils s'amusèrent à m'effrayer, ils se transformaient en monstres, redevenaient objets familiers, empruntaient de nouveaux masques de bêtes d'apocalypse. Je me tenais sur un matelas, terrifié, la gorge sèche, attendant le retour de ma mère, seule personne capable de me délivrer de ces sortilèges. Je ne bougeais pas, de peur d’exciter l'animosité des êtres qui m'épiaient derrière chaque chose. Des siècles passèrent. Les pas traînants de ma mère me parvinrent du rez-de-chaussée. Je l'entendis tousser. La pièce reprit son aspect de tous les jours. Un rayon de soleil anima les mosaïques décolorées.

  Ma mère, essoufflée, s'arrêta sur le palier. Je me précipitai à sa rencontre. Fatma Bziouya écaillait de petits poissons ciselés comme des bijoux. Elle reposa son couteau, se lava vaguement les mains, s'essuya à un torchon qu'elle portait en guise de tablier et sans poser de questions attendit que maman lui révélât l'objet de son absence.

Ma mère, mystérieuse, lui fit promettre la plus grande discrétion. Ensuite, elle se lança dans un long discours chuchoté de bouche à oreille, accompagné de mimique, de larges gestes des deux bras, scandé de soupirs, illustré de hochements de tête.

Fatma écoutait de tout son corps tendu, ses yeux suivaient chaque geste, ses doigts esquissaient inconsciemment des mouvements brefs. Aux soupirs de ma mère, elle répondait par des soupirs, aux hochements de tête par des hochements de tête. Le récit s'arrêta court. Fatma, la main droite sur la joue, la main gauche sur le cœur, répétait :

- Allah ! Allah ! Allah ! Dieu! Dieu ! Dieu !

- Oui ! disait ma mère, oui ! Tout cela fend le cœur et ne peut laisser indifférente l'âme tendre d'un musulman. On ne peut pas souhaiter à son pire ennemi ce qui vient d'arriver à  Lalla Aïcha, mais le Croyant doit remercier Dieu, même dans le malheur.

Elle finit par s'apercevoir de ma présence. Elle m'invita à la suivre. Elle se débarrassa de son haïk, quitta ses chaussures de basane noire.

- Je vais, me dit-elle, te donner à manger, tu dois mourir de faim.

Elle sortit de la réserve à  provisions une poterie vernissée d'un brun rouge, y introduisit tout l'avant-bras et finit par extraire une longue lanière de viande de conserve. J'aimais la viande de conserve. Elle me servit dans un plat des morceaux gros comme le pouce, nageant dans une graisse délicieuse qu'elle avait réchauf­fé avec soin. Le pain était frais et parfumé à l'anis. Je mangeai seul. Ma mère disparut. Je savais qu'elle chuchotait quelque part à Rahma, la locataire du premier, la nouvelle histoire de Lalla Aicha, après lui avoir fait promettre le secret. Je savais aussi que je n’avais qu’à attendre. Je glanerai un mot ici, un autre là, je saurai de quoi il s’agit. Je finis en hâte de manger. J'allai rejoindre ma mère sur la terrasse où Rahma, en effet, assise à l’ombre, sur une peau  de mouton, se peignait les cheveux. Elle avait inter­rompu son travail et écoutait. Sa chevelure noire enduite d'huile d’olive se répandait sur ses épaules. Ma mère disait :

- La pauvre femme a tout vendu. Même les rats n'ont plus rien à  se  mettre sous la dent.

- Et l’argent ? interrogea Rahma.

Ma mère s’empressa de la renseigner.

- L’argent servira à acheter du matériel à Moulay Larbi et à assurer les premiers frais d'installation de son nouvel atelier.

  Rahma hocha la tête pour montrer qu'elle avait parfaitement compris. Elle approuvait :

- C'est très bien 1 Très bien !

  Se sentant encouragée, ma mère expliquait :

- Lalla Aicha, cherifa d'une grande tente, ne peut pas laisser son mari déchoir aux yeux de la corporation des babouchiers et de patron devenir simple salarié. Le Croyant dans ce monde ren­contre de nombreux obstacles, l'essentiel pour lui est de surmon­ter toutes les difficultés sans jamais se révolter contre son Créa­teur. Moulay Larbi, homme généreux, mérite qu'une femme aux sentiments nobles se dépouille de ses bijoux et de son mobilier afin qu'il ne perde pas la face aux yeux de ses pairs. Lalla Aïcha fait une bonne action. Dieu la lui rendra au centuple, le Jour où le fils ne peut venir en aide à  son père, le Jour où le père ne peut dérober les enfants de son sang à la sentence du Suprême Juge. Seules nos bonnes et nos mauvaises actions pèseront dans la Balance. Faibles et chétives comme nous sommes, nous ne pou­vons compter que sur la miséricorde d'Allah l'Omnipotent.

Rahma lui fit écho :

- Qu'il soit glorifié 1 Il n'y a de Dieu que Lui.

Le silence régna. Rahma continua à  tirer sur ses cheveux à l'aide d'un peigne de corne. Ma mère se mit debout, poussa un long soupir, dit enfin :

- J'ai aidé de mon mieux Lalla Aïcha dans ses démarches, maintenant, je me sens triste et fatiguée.

Nous nous engageâmes dans l'escalier, ma mère et moi.

Des cris, des hurlements déchirèrent l'atmosphère. La tempête de pleurs et de vociférations s'intensifia. Le bruit venait de la maison voisine. Nous remontâmes en courant. La surprise passée, des questions fusèrent de partout :

- Qui est mort ? Qui est mort ?

Des groupes de femmes s'étaient formés au-dessus des murs qui surplombaient notre terrasse et celle de la maison d'où partaient les cris de désespoir. Elles jacassaient, expliquaient, gesticulaient, tendaient le cou pour entendre de nouveaux hurlements.

On distinguait dans le vacarme une voix plus grêle que les autres se lamenter. Les femmes arrivaient des terrasses éloignées, sau­taient par-dessus les murs de séparation, jonglaient avec une échelle trop courte. Les unes se tenaient à califourchon sur le mur, les autres laissaient pendre leurs jambes. Une vieille négresse, dont je ne voyais que la tête et les deux bras nus d'un noir luisant, agita ses deux mains dont les paumes rosées me

fas­cinaient ; elle imposa silence aux femmes.

- Je sais qui est mort, répéta à plusieurs reprises la vieille esclave : Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Il était malade depuis deux mois.

- De quoi est-il mort? demanda une jeune femme qui portait sur la tête un foulard jaune.

- Dieu seul le sait, répondit la négresse, mais c'est bien Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur, qui est mort.

Les femmes restèrent silencieuses. La tête de la négresse disparut. Les mains s'arrêtèrent un moment sur l'arête du mur puis s’évanouirent à  leur tour.

Tout le monde dans le quartier connaissait Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Il s'habillait de blanc, portait une barbe rare et sur ses lèvres flottait un éternel sourire. Il faisait son marché lui-même et maintes fois je l'avais croisé dans notre impasse chargé d'un couffin d'alfa; on y pouvait voir les légumes de la saison, quelquefois un morceau de viande rose, des oignons ou de l’ail.

  Les hurlements s'étaient calmés, le vacarme s'était transformé en lamentations continues sur un ton grave, une sorte de chant au rythme naïf.

  Ma mère descendit dans la chambre, elle remonta, la tête enveloppée  dans une légère couverture. Elle dit à Rahma :

- Je vais passer par-dessus le mur, cela me fera du bien d'aller  pleurer un peu.

- Mé, lui dis-je, emmène-moi, je veux, moi aussi, pleurer  un peu.

- Non, décida ma mère, tu es encore trop jeune et puis tu es un garçon. Tout à l’heure, les récitateurs du Coran viendront psalmodier et tu pourras te joindre à eux.

- Je veux pleurer ! Je veux pleurer ! insistai-je.

- Attrape et pleure pour de bon.

    Cette phrase fut accompagnée d’un soufflet magistral.

 Je me mis à sangloter. Rahma intervint en ma faveur. Elle finit par convaincre ma mère de m’emmener. Les deux femmes m’aidèrent à franchir le mur mitoyen. Je ne pleurais plus. Je sautais les marches quatre à quatre pour rejoindre les pleureuses au rez-de-chaussée.

  Elles étaient une vingtaine qui manifestaient bruyamment leur douleur. Par terre, il y avait des matelas et des nattes. D’autres pleureuses  arrivaient, s’annonçaient dès l’entrée par des cris stridents. Celles qui étaient déjà à la maison leur répondaient par d’autres vociférations. La femme du coiffeur, la voix enrouée, gémissait, se donnant de grands coups du plat de la main, sur les joues et sur les cuisses. Le spectacle me fascinait au point d’oublier le but de ma visite. J’étais venu pour pleurer et je ne pleurais pas. J’essayais de comprendre ce que disait une vieille femme échevelée. Elle baissait la tête jusqu’au sol, la relevait, chantait en allongeant les finales :

 

                 Tu étais le pilier  de ma maison

                 Tu étais mon parasol et mon bouclier

                 Tu étais le cavalier courageux.

                 Sans toi la maison deviendra sombre

                 Sans toi, le soleil deviendra froid.

                 Sans toi, je n’ai plus d’yeux pour voir.

                 Mes yeux ne pourront plus s’arrêter de couler

                 Mes yeux verseront des larmes de sang.

                Mes yeux se dessécheront et j’errerai dans les ténèbres.

 

Une jeune femme étrangère à la maison restait enveloppée dans son haïk. Elle répétait sur tous les tons:

             O ma mère ! O ma pauvre mère !

             O ma mère ! Je t’aimais plus que tout au monde

 

 Certaines hoquetaient sans rien dire, d'autres invoquaient les saints, adressaient de  ferventes prières à Dieu et à son Prophète. Dans un coin, des enfants pleurnichaient. Je m'approchai d'eux.

   Je trouvai  Zineb. Elle déployait de vains efforts pour faire comme les autres, se frottait les yeux, mais aucune larme n'en coulait. Ils étaient toujours aussi secs et aussi brillants que quand  elle me faisait quelque misère. Je la regardai un moment et d'un mouvement aussi prompt qu'inattendu, je lui envoyai un coup de poing sur le nez. Des torrents de larmes  lui inondèrent le visage. Ses  cris dominèrent le tumulte. Je me sauvai sur la terrasse.

  J’avais perdu de vue ma mère. Je savais qu'elle devait gémir vociférer tout à son aise, sans s'occuper de ses voisines.

    Les  psalmistes furent annoncés à la porte de la maison. Les femmes se réfugièrent au premier étage. Elles continuaient à pleurer en sourdine pendant que les récitateurs du Coran entamaient un long chapitre.

 Enfin, ma mère remonta, me prit par la main et m'aida à  repasser le mur de séparation.

Nous allâmes dans notre chambre.

 Fatma Bziouya vint demander à ma mère comment allait la femme du coiffeur. Quelles étaient les femmes qui pleuraient ? La mère du coiffeur était-elle encore vivante?

Ma mère parla de la douleur de la femme du coiffeur, cita les noms de quelques assistantes, avoua qu'elle ignorait J'existence de la mère.

 Lalla Kanza, la chouafa, de son rez-de-chaussée, prit part à la conversation. Tout le monde tira de l'événement cette conclusion éminemment philosophique : tous les êtres sont

mortels ; tôt ou tard viendra notre tour.

Le bourdonnement des récitateurs nous parvenait à travers les murs. De temps à autre, la femme du coiffeur poussait un long hurlement. Chacun de ses cris arrachait un puissant soupir à ma mère. Je n'osais pas jouer. Pouvais-je décemment sortir mes bibelots, le jour où Sidi Mohammed ben Tahar le coiffeur, une personnalité importante de notre impasse, quittait à jamais ses parents, ses amis et ses clients ?

  Tout à  l'heure, après les ablutions rituelles, il sera vêtu pour la dernière fois de blanc. Des hommes le porteront sur leur tête sur une confortable civière en bois de cèdre et iront l'enfouir dans la terre humide. La terre se refermera pour l'éternité sur Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Je rêvais à tout cela, accoudé à la balustrade de notre fenêtre. Une grande tristesse m'envahit. La fatigue s'empara de mes membres. Je demandai à ma mère la permission de m'allonger sur le grand lit. Elle accepta. Je me jetai dessus et continuai à penser à l'enterrement du coiffeur. Je le voyais, étroitement cousu dans sa cotonnade blanche, rigide sur sa civière recouverte d'un toit, voyager sur une mer de têtes enturbannées, dans un concert de litanies et d'invocations. J'avais déjà vu passer dans la rue des cortèges d'enterrement. Parfois, les hommes marchaient lentement, solennellement et chantaient un cantique avec des voix profondes comme des gouffres, parfois ils étaient très peu nombreux et pressaient le pas. Ils se contentaient de répéter d'une voix de tête la formule de l'unité de Dieu: la chahada (Il n'y a de Dieu qu'Allah et Mohammed est son Prophète).

   J’avais vu même des morts découverts, posés simplement sur la civière et sans personne pour les accompagner à leur dernière demeure. J'avais trouvé cela infiniment triste.

 Mon père, à qui j'avais fait part de mon impression trouva cette histoire pour me consoler :   

  Dans un souk très fréquenté, tenait boutique Sidi... (J’en ai oublié le nom). C'était un homme pieux, honnête et courtois envers tout le monde. Chaque fois qu'un cortège funèbre traversait le souk, ce saint personnage prenait ses babouches les enfilait en hâte, et accompagnait le mort jusqu'au cimetière. Un jour, vinrent à passer deux croquemorts transportant la civière où gisait le cadavre d'un mendiant que personne n'accompagnait. L’homme  se leva, prit ses babouches de dessus l'étagère où il les rangeait chaque Jour, mais resta debout sans les enfiler. Il finit par les remettre à  leur place. Les boutiquiers jugèrent sa conduite peu charitable.

- Il n'accompagne que les cortèges d'enterrement de riches, dirent-ils.

Sidi ... qui surprit leurs murmures leur déclara :

- Etes-vous des croyants ? Alors, écoutez pourquoi je n'ai pas accompagne ce frère Jusqu’à sa tombe. Quand j'ai pris mes babouches, j'en avais l'intention, mais j'ai vu arriver derrière la civière une foule immense d'êtres d'une incomparable beauté. C’étaient les anges du Paradis. Moi, simple pécheur, je n'ai point ose me mêler à ces formes de lumière. Un ami de Dieu s'en allait dans la miséricorde de son Créateur. J'étais heureux de le savoir et me rassis parmi mes épices.

Chaque fois que je rencontrais deux croquemorts portant un cadavre solitaire, Je répétais avec eux :

- Dieu t'accompagne, ô étranger, sur cette terre!

  J'ajoutais aussi mentalement : « Lui aussi rejoint sa tombe accompagné  d'une foule d'anges d'une incomparable beauté.  » J’en étais tout heureux.

 Les cris et les hurlements reprenaient avec une intensité croissante. Ils transperçaient les murs, déferlaient comme le bruit des vagues ou  le déchaînement d'une tempête.

 Les femmes de notre maison lâchèrent leur ouvrage. Elles se mirent à pleurer, à gémir près de leurs braseros et de leurs marmites.

  Le  corps devait probablement quitter la maison. C'était un moment pathétique. J'entendais toujours le bourdonnement des psalmistes. Le soleil se cacha derrière un nuage, une immense peine s'abattit sur la terre. J'éclatai en sanglots. Ma mère affolée oublia le coiffeur et son enterrement et se précipita pour me demander les raisons de mes larmes. Elle me questionnait, inquiète.

- Où t'es-tu fait mal? Un insecte t'a-t-il piqué? As-tu des coliques?

 Je reniflais de plus belle, je ne répondais pas. La crise dura un long moment. Je refusai de manger. Ma mère avait fait cuire des lentilles à la tomate et aux oignons. Je les aimais d'habitude, mais je ne voulais pas y toucher. Je restais allongé sur le lit. Ma mère étendit sur moi une couverture de laine grège ornée aux extrémités de bandes rouges. Je somnolai jusqu'à l'arrivée de mon père, tard dans la soirée. J'acceptai de boire un verre de lait et me replongeai sous la couverture.

 Mon père parut très préoccupé à mon sujet. Il me toucha les tempes plusieurs fois, me prit la main, arrangea ma couverture avec des gestes d'officiant. Je voyais ses lèvres remuer. Je savais qu'il récitait quelque invocation ou quelque verset au pouvoir salvateur.

« Je vais peut-être mourir, moi aussi, pensais-je. Peut-être aurai-je, derrière mon cercueil, des anges beaux comme la lumière du jour! »

J'imaginais le cortège : quelques personnes du quartier, le fqih de l'école coranique, mon père, plus grave que jamais et des anges, des milliers d'anges vêtus de soie blanche. A la maison, ma mère pousserait des cris à se déchirer le gosier, elle pleurerait pendant des jours et pendant des nuits. Elle serait toute seule le soir pour attendre le retour de mon père.

Non! Je ne voulais pas mourir !

- Je ne veux pas mourir! criais-je en me dressant dans mon lit. Je ne veux pas mourir !

  Je rejetai ma couverture et me mis debout, hurlai cette phrase de toute la force de mes poumons. Mon père me recoucha, tem­péra par des paroles douces mes angoisses. Ma mère, les yeux bouffis, répétait :

- Mon petit enfant ! Mon petit enfant!

 Je me calmai. Mesoreilles se mirent à siffler. J'écoutais, à travers ce bruit d'eau, ma mère raconter les événements de la jour­née. La mort de Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur, les malheurs de Lalla Aicha, la vente de ses bijoux et de son mobilier. Elle disait que Sidi Larbi Lalaoui allait installer un atelier et se remettre au travail. Elle louait la générosité et le courage de Lalla Aicha, lançait des imprécations contre les hypocrites, les escrocs, les gens sans foi ni loi comme cet Abdelkader, fils de je ne sais qui.

 Pendant ce temps, entre les franges de mes cils, je voyais des­cendre du plafond de beaux anges blancs, je distinguais les plumes de leurs ailes couleur d'argent. L'un d'eux posa sur mon lit ma Boîte à Merveilles. Elle grandit démesurément, prit la forme d'un cercueil. Tout heureux j'y entrai. Le couvercle tomba. Dans la boîte régnait une fraîcheur de roses et de fleurs d'orangers. La Boîte fut emportée par delà les nuages dans des palais d'émeraude. Tous les oiseaux chantaient. Je retrouvai les deux moineaux qui chaque matin me réveillaient. Ils discutaient comme de coutume:

 

 

 

 

 

 

- J'aime les figues sèches.

- Pourquoi aimes-tu les figues sèches ?

- Tout le monde aime les figues sèches

- Oui ! Oui ! Oui !

- Tout le monde aime les figues sèches.

- Les figues sèches !

- Les figues sèches !

-Les figues sèches !

 

 Une sensation de brûlure sur les paupières m'obligea à ouvrir les yeux. Un rayon de soleil entrait par la fenêtre. Il me tombait droit sur le visage. Les moineaux chantaient les vertus des figues sèches.

- Que ta matinée soit bénie, mon petit! me dit ma mère avec un large sourire. Tu vas mieux maintenant; tu avais un peu de fièvre cette nuit. Aujourd'hui promets-moi d'être bien sage.

Tu n'iras pas à l'école.

- Je ne suis pas malade, lui dis-je.

- Je sais! Je sais ! Joue tranquillement dans ton coin. Mange ce beignet, il est tout chaud.

 Je pris le beignet.

Driss le teigneux appela du rez-de-chaussée. Il arrivait avec les provisions pour la journée. Ma mère descendit les chercher. J'entendis Fatma Bziouya qui disait :

- Déjà de la mauve ! Elle est d'un beau vert!

Ma mère répondit par une phrase que je ne saisis pas. Elle entra dans sa cuisine, remua des seaux, actionna son soufflet, pila dans le mortier de bronze ses épices.

Au premier étage Rahma s'affairait sur le palier. Elle activait aussi le feu et pilait des condiments. Quelqu'un chantonnait. Notre vieux soufflet se fit de nouveau entendre. Il était fatigué et ne savait dire que ces mots :

              Des mouches !

             Des mouches!

             Des mouches!

Celui de Rahma variait son répertoire. Parfois il prenait plaisir à  répéter:

 

    J’ai chaud!

    J’ai chaud!

    J’ai chaud!

Ou alors :

                Je souffre!

               Je souffre!

              Je souffre!

 

 Je cessai d'écouter les soufflets. D'autres bruits venaient me distraire. Des explosions d'étincelles roulaient comme des billes qui se répandaient sur le parterre en mosaïques. Fatma Bziouya cardait sa laine. Des phrases chuchotées montaient du rez-de­-chaussée. Lalla Kanza parlait à une cliente. Un éclat de rire troubla l'atmosphère. Il fut bref et sans conséquence. Un pigeon roucoula sur la terrasse. Il disait des mots si jolis que je souriais aux anges. Je remarquai sur une solive deux mouches se livrer à une poursuite, s'arrêter sans raison puis reprendre leur course à l'aventure. A la porte de la maison quelqu'un heurta le mar­teau.

- Qui est là ? demandèrent plusieurs voix.

  Qui que ce fût, je n'avais nulle envie de le savoir. Du ciel coulait jusqu'à moi un son frêle, un chant ténu et fragile comme un fil de la vierge. Le Moudden annonçait la prière. D'un lointain minaret me parvenait en larges ondes la formule : Dieu est le plus grand !

 Le chant mourait, se fondait dans le bleu du ciel, renaissait, s'affirmait avec une certaine vigueur, se dissolvait de nouveau dans l'air du printemps.

 Un gros bourdon, d'un noir métallique, se laissa choir par l'ou­verture qui dominait le patio, claqua contre le mur et se projeta violemment par la fenêtre de notre chambre, sur le verre de la lampe à pétrole.

  Le verre tinta mais résista au choc. L'insecte sortit avec autant de précipitation qu'il était entré. Cette visite m'enchanta. Je me mis à rire et à taper des mains.

  J'épiai encore un moment les bruits de la maison, mais ce jeu me lassa. Ma mère revint me voir, me sourit et satisfaite sans doute de l'état de ma santé et de ma grande sagesse, repartit travailler dans ses seaux et piler ses aromates.

    Pour m'occuper, je récitai le peu de Coran que je savais, d'abord à mi-voix, ensuite de toute la force de mes cordes vocales, je  scandais les mots du livre saint avec passion. Ma mémoire tarit. J'hésitai un instant avant de reprendre, avec plus de ferveur, ma psalmodie. J'inventais mon propre Coran. Des mots sans suite et sans signification prenaient leur vol, tournoyaient dans l'atmosphère de la chambre, jaillissaient vers le ciel comme des essaims de papillons richement colorés.

  Ma mère vint encore me voir. Elle me conseilla moins d'ardeur dans mon chant. Je pouvais avoir un accès de fièvre. Elle tira de sa robe une chaînette de cuivre rongée de vert-de-gris et me la tendit:

- Ajoute ceci à tes merveilles, me dit-elle.

  La chaînette délicatement travaillée absorba mon attention. Je la contemplai longtemps. Je décidai de la nettoyer. Je savais transformer le cuivre, cette vile matière, en or pur. Je sortis sur le palier. Dans une boîte de conserves cabossée, je découvris du sable fin qui servait au nettoyage des tables rondes et des plateaux à thé. Je m'attelai à l'ouvrage activement. J'en avais mal aux doigts quand le résultat attendu parut à mes yeux. J'effectuai de nombreux rinçages dans un seau d'eau noirâtre où nageait un petit balai de doum.

  Ma chaîne se changea en bijou d'or. Je l'enroulai autour de mon poignet pour en admirer l'effet : je la tenais par les deux bouts, me l'appliquais sur la poitrine, sur le front, je m'en faisais un bracelet. Je sortis ma Boîte. J'étalai toutes mes richesses sur une couverture.

Les plus humbles de mes boutons et de mes clous, par une opération de magie dont j'avais seul le secret, se muèrent en joyaux.

  Absorbé dans la contemplation de mes trésors, je n'avais pas vu entrer le chat de Zineb. Il ronronna tout contre moi. Je ne le craignais pas. Je décidai de l'associer à ma joie, de lui ouvrir les portes de mon univers. Il s'intéressa gravement à mes discours, allongea la patte pour toucher mon cabochon de verre taillé, regarda avec étonnement ma chaîne d'or. Je lui en fis un collier. Il se montra d'abord tout fier. Il essaya ensuite de l'arracher. Elle ne céda pas à ses coups de griffes. Il se mit en colère, s'affola et partit en flèche, la queue hérissée, les yeux dilatés d'inquiétude. Je courus derrière lui pour récupérer mon bien. Le maudit chat resta sourd à mes appels. Il ne voulait rien avoir de commun avec moi, il grimpait les marches de l'escalier, crachait des menaces.

 J'alertai ma mère, demandai secours à Fatma Bziouya, à Rahma et même à mon ennemie Zineb, la propriétaire de ce démon quadrupède. Tout le monde se précipita sur la terrasse mais le chat, ne sachant pas pourquoi on le poursuivait, s'usait les griffes à grimper le long d'un mur d'une hauteur vertigineuse. J'étais furieux contre le chat. Les femmes essayèrent de me consoler.

- Il reviendra ce soir, Zineb te rendra ta chaîne.

  Zineb! Zineb ! C'était elle qui l'avait chargé de venir se frot­ter contre moi, abuser de ma gentillesse et me voler mon plus beau bijou. Je suffoquais de colère et d'indignation. Ma rage se déchaîna; je me précipitai sur Zineb. Je lui enfonçai les ongles dans les joues, lui arrachai les cheveux par touffes, lui envoyai de formidables coups de pieds dans le ventre. Elle se défendit, la brute, avec violence, me tira les oreilles, me renversa par terre, me marcha sur la poitrine. Les femmes criaient, essayaient de nous séparer et recevaient des coups de poing et des coups de tête des deux adversaires.

Enfin ma mère réussit à  me maîtriser. Elle m'amena dans la chambre, me plongea la tête dans un seau d'eau, m'essuya le visage avec un torchon et m'intima l'ordre de me coucher.

La poitrine encore secouée de sanglots, je m'endormis presque immédiatement.

 

Par Abdelhaq
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