Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:47

Ismène, dans un cri.

Antigone !

Antigone

Qu’est-ce que tu veux, toi aussi ?

Ismène

Antigone, pardon ! Antigone, tu vois, je viens, j’ai du courage. J’irai maintenant avec toi.

Antigone

Où iras-tu avec moi ?

Ismène

Si vous la faites mourir, il faudra me faire mourir avec elle !

Antigone

Ah ! non. Pas maintenant. Pas toi ! C’est moi, c’est moi seule. Tu ne te figures pas que tu vas venir mourir avec moi maintenant. Ce serait trop facile !

 

Ismène

Je ne veux pas vivre si tu meurs, je ne veux pas rester sans toi !

Antigone

Tu as choisi la vie et moi la mort. Laisse-moi maintenant avec tes jérémiades. Il fallait y aller ce matin, à quatre pattes, dans la nuit. Il fallait aller gratter la terre avec tes ongles pendant qu’ils étaient tout près et te faire empoigner par eux comme une voleuse !

Ismène

Hé bien, j’irai demain !

Antigone

Tu l’entends, Créon ? Elle aussi. Qui sait si cela ne va pas prendre à d’autres encore, en m’écoutant? Qu’est-ce que tu attends pour me faire taire, qu’est-ce que tu attends pour appeler tes gardes ? Allons, Créon, un peu de courage, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Allons, cuisinier, puisqu’il le faut !

Créon crie soudain.

Gardes !

Les gardes apparaissent aussitôt.

Créon

Emmenez-la.

Antigone, dans un grand cri soulagé.

Enfin, Créon!

Les gardes se jettent sur elle et l’emmènent. Ismène sort en criant derrière elle.

Ismène

Antigone ! Antigone !

Créon est resté seul, le chœur entre et va à lui.

Le chœur

Tu es fou, Créon. Qu’as-tu fait ?

Créon, qui regarde au loin devant lui.

Il fallait qu’elle meure.

Le chœur

Ne laisse pas mourir Antigone, Créon ! Nous allons tous porter cette plaie au côté, pendant des siècles.

Créon

C’est elle qui voulait mourir. Aucun de nous n’était assez fort pour la décider à vivre. Je le comprends, maintenant, Antigone était faite pour être morte. Elle-même ne le savait peut-être pas, mais Polynice n’était qu’un prétexte. Quand elle a dû y renoncer, elle a trouvé autre chose tout de suite. Ce qui importait pour elle, c’était de refuser et de mourir.

Le chœur

C’est une enfant, Créon.

Créon

Que veux-tu que je fasse pour elle ? La condamner à vivre ?

Hémon entre en criant.

Père !

Créon court à lui, l’embrasse.

Oublie-la, Hémon ; oublie-la, mon petit.

Hémon

Tu es fou, père. Lâche-moi.

Créon le tient plus fort.

J’ai tout essayé pour la sauver, Hémon. J’ai tout essayé, je te le jure. Elle ne t’aime pas. Elle aurait pu vivre. Elle a préféré sa folie et la mort.

Hémon crie, tentant de s’arracher à son étreinte.

Mais, père, tu vois bien qu’ils l’emmènent ! Père, ne laisse pas ces hommes l’emmener !

Créon

Elle a parlé maintenant. Tout Thèbes sait ce qu’elle a fait. Je suis obligé de la faire mourir.

Hémon s’arrache de ses bras.

Lâche-moi ! Un silence. Ils sont l’un en face de l’autre. Ils se regardent.

Le chœur s’approche.

Est-ce qu’on ne peut pas imaginer quelque chose, dire qu’elle est folle, l’enfermer ?

Créon

Ils diront que ce n’est pas vrai. Que je la sauve parce qu’elle allait être la femme de mon fils. Je ne peux pas.

Le chœur

Est-ce qu’on ne peut pas gagner du temps, la faire fuir demain ?

Créon

La foule sait déjà, elle hurle autour du palais. Je ne peux pas.

Hémon

Père, la foule n’est rien. Tu es le maître.

Créon

Je suis le maître avant la loi. Plus après.

Hémon

Père, je suis ton fils, tu ne peux pas me la laisser prendre.

Créon

Si, Hémon. Si, mon petit. Du courage. Antigone ne peut plus vivre. Antigone nous a déjà quittés tous.

Hémon

Crois-tu que je pourrai vivre, moi, sans elle ? Crois-tu que je l’accepterai, votre vie ? Et tous les jours, depuis le matin jusqu’au soir, sans elle. Et votre agitation, votre bavardage, votre vide, sans elle.

Créon

Il faudra bien que tu acceptes, Hémon. Chacun de nous a un jour, plus ou moins triste, plus ou moins lointain, où il doit enfin accepter d’être un homme. Pour toi, c’est aujourd’hui... Et te voilà devant moi avec ces larmes au bord de tes yeux et ton cœur qui te fait mal mon petit garçon, pour la dernière fois... Quand tu te seras détourné, quand tu auras franchi ce seuil tout à l’heure, ce sera fini.

 

Hémon recule un peu, et dit doucement.

C’est déjà fini.

Créon

Ne me juge pas, Hémon. Ne me juge pas, toi aussi.

Hémon le regarde, et dit soudain.

Cette grande force et ce courage, ce dieu géant qui m’enlevait dans ses bras et me sauvait des monstres et des ombres, c’était toi ? Cette odeur défendue et ce bon pain du soir sous la lampe, quand tu me montrais des livres dans ton bureau, c’était toi, tu crois ?

Créon, humblement.

Oui, Hémon.

Hémon

Tous ces soins, tout cet orgueil, tous ces livres pleins de héros, c’était donc pour en arriver là ? Etre un homme, comme tu dis, et trop heureux de vivre ?

Créon

Oui, Hémon.

Hémon crie soudain comme un enfant, se jetant dans ses bras.

Père, ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas toi, ce n’est pas aujourd’hui ! Nous ne sommes pas tous les deux au pied de ce mur où il faut seulement dire oui. Tu es encore puissant, toi, comme lorsque j’étais petit. Ah ! je t’en supplie, père, que je t’admire, que je t’admire encore ! Je suis trop seul et le monde est trop nu si je ne peux plus t’admirer.

Créon le détache de lui.

On est tout seul, Hémon. Le monde est nu. Et tu m’as admiré trop longtemps. Regarde-moi, c’est cela devenir un homme, voir le visage de son père en face, un jour.

Hémon le regarde, puis recule en criant.

Antigone ! Antigone ! Au secours !

Il est sorti en courant. Le choeur va à Créon.

Créon, il est sorti comme un fou.

Créon, qui regarde au loin, droit devant lui, immobile.

Oui. Pauvre petit, il l’aime.

Le chœur

Créon, il faut faire quelque chose.

Créon

Je ne peux plus rien.

Le chœur

Il est parti, touché à mort.

Créon, sourdement.

Oui, nous sommes tous touchés à mort.

Antigone entre dans la pièce, poussée par les gardes qui s’arc-boutent contre la porte, derrière laquelle on devine la foule hurlante.

Le garde

Chef, ils envahissent le palais !

Antigone

Créon, je ne veux plus voir leurs visages, je ne veux plus entendre leurs cris, je ne veux plus voir personne ! Tu as ma mort maintenant, c’est assez. Fais que je ne voie plus personne jusqu’à ce que ce soit fini.

Créon sort en criant aux gardes.

La garde aux portes! Qu’on vide le palais ! Reste ici avec elle, toi. Les deux autres gardes sortent, suivis par le choeur. Antigone reste seule avec le premier garde. Antigone le regarde.

(Suit un dialogue entre Antigone et le garde mettant en évidence la grossièreté et la sottise de ce dernier).

Antigone lui dit soudain.

Ecoute...

Le garde

Oui.

Antigone

Je vais mourir tout à l'heure.

Le garde ne répond pas. Un silence. Il fait les cent pas. Au bout d'un moment, il reprend.

Le garde

D'un autre côté, on a plus de considération pour le garde que pour le sergent de l'active. Le garde, c'est un soldat, mais c'est presque un fonctionnaire.

Antigone

Tu crois qu'on a mal pour mourir ?

Le garde

Je ne peux pas vous dire. Pendant la guerre, ceux qui étaient touchés au ventre, ils avaient mal. Moi, je n'ai pas été blessé. Et, d'un sens, ça m'a nui pour l'avancement.

Antigone

Comment vont-ils me faire mourir ?

Le garde

Je ne sais pas. Je crois que j'ai entendu dire que pour ne pas souiller la ville de votre sang, ils allaient vous murer dans un trou.

Antigone

Vivante ?

Le garde

Oui, d'abord.

Un silence. Le garde se fait une chique.

Antigone

O tombeau ! O lit nuptial ! O ma demeure souterraine ! ... (Elle est toute petite au milieu de la grande pièce nue. On dirait qu'elle a un peu froid. Elle s'entoure de ses bras. Elle murmure.) Toute seule...

Le garde, qui a fini sa chique.

Aux cavernes de Hadès, aux portes de la ville. En plein soleil. Une drôle de corvée encore pour ceux qui seront de faction. Il avait d'abord été question d'y mettre l'armée. Mais, aux dernières nouvelles, il paraît que c'est encore la garde qui fournira les piquets. Elle a bon dos, la garde ! Etonnez-vous après qu'il existe une jalousie entre le garde et le sergent d'active...

Antigone murmure, soudain lasse.

Deux bêtes...

Le garde

Quoi, deux bêtes ?

Antigone

Des bêtes se serreraient l'une contre l'autre pour se faire chaud. Je suis toute seule.

 

Le garde

Si vous avez besoin de quelque chose, c'est différent. Je peux appeler.

Antigone

Non. Je voudrais seulement que tu remettes une lettre à quelqu'un quand je serai morte.

 

(Antigone confie au garde un message pour Hémon : « sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles ; je t’aime». Le garde accepte la mission en échange d’une bague en or)

 

A ce moment, la porte s'ouvre. Les autres gardes paraissent. Antigone se lève, les regarde, regarde le premier garde qui s'est dressé derrière elle ; il empoche la bague et range le carnet, l'air important... Il voit le regard d'Antigone. Il gueule pour se donner une contenance.

Le garde

Allez ! Pas d'histoires !

Antigone a un pauvre sourire. Elle baisse la tête. Elle s'en va sans un mot vers les autres gardes. Ils sortent tous.

Le chœur entre soudain.

Là ! C'est fini pour Antigone. Maintenant, le tour de Créon approche. Il va falloir qu'ils y passent tous.

Le messager fait irruption, criant.

La reine ? où est la reine ?

Le chœur

Que lui veux-tu ? Qu'as-tu à lui apprendre ?

Le messager

Une terrible nouvelle. On venait de jeter Antigone dans son trou. On n'avait pas encore fini de rouler les derniers blocs de pierre lorsque Créon et tous ceux qui l'entourent entendent des plaintes qui sortent soudain du tombeau. Chacun se tait et écoute, car ce n'est pas la voix d'Antigone. C'est une plainte nouvelle qui sort des profondeurs du trou... Tous regardent Créon, et lui, qui a deviné le premier, lui qui sait déjà avant tous les autres, hurle soudain comme un fou : «  Enlevez les pierres ! Enlevez les pierres ! » Les esclaves se jettent sur les blocs entassés et, parmi eux, le roi suant, dont les mains saignent. Les pierres bougent enfin et le plus mince se glisse dans l'ouverture. Antigone est au fond de la tombe pendue aux fils de sa ceinture, des fils bleus, des fils verts, des fils rouges qui lui font comme un collier d'enfant, et Hémon à genoux qui la tient dans ses bras et gémit, le visage enfoui dans sa robe. On bouge un bloc encore et Créon peut enfin descendre. On voit ses cheveux blancs dans l'ombre, au fond du trou. Il essaie de relever Hémon, il le supplie. Hémon ne l'entend pas. Puis soudain il se dresse, les yeux noirs, et il n'a jamais tant ressemblé au petit garçon d'autrefois, il regarde son père sans rien dire, une minute, et, tout à coup, il lui crache au visage, et tire son épée. Créon a bondi hors de portée. Alors Hémon le regarde avec ses yeux d'enfant, lourds de mépris, et Créon ne peut pas éviter ce regard comme la lame. Hémon regarde ce vieil homme tremblant à l'autre bout de la caverne, et, sans rien dire, il se plonge l'épée dans le ventre et il s'étend contre Antigone, l'embrassant dans une immense flaque rouge.

 

Créon entre avec son page.

Je les ai fait coucher l'un près de l'autre, enfin ! Ils sont lavés, maintenant, reposés. Ils sont seulement un peu pâles, mais si calmes. Deux amants au lendemain de la première nuit. Ils ont fini, eux.

Le choeur

Pas toi, Créon. Il te reste encore quelque chose à apprendre. Eurydice, la reine, ta femme...

Créon

Une bonne femme parlant toujours de son jardin, de ses confitures, de ses tricots, de ses éternels tricots pour les pauvres. C'est drôle comme les pauvres ont éternellement besoin de tricots. On dirait qu'ils n'ont besoin que de tricots...

 

Le chœur

Les pauvres de Thèbes auront froid, cet hiver, Créon. En apprenant la mort de son fils, la reine a posé ses aiguilles, sagement, après avoir terminé son rang, posément, comme tout ce qu'elle fait, un peu plus tranquillement peut-être que d'habitude. Et puis elle est passée dans sa chambre, sa chambre à l'odeur de lavande, aux petits napperons brodés et aux cadres de peluche, pour s'y couper la gorge, Créon. Elle est étendue maintenant sur un des petits lits jumeaux démodés, à la même place où tu l'as vue jeune fille un soir, et avec le même sourire, à peine un peu plus triste. Et s'il n'y avait pas cette large tache rouge sur les linges autour de son cou, on pourrait croire qu'elle dort.

Créon

Elle aussi. Ils dorment tous. C'est bien. La journée a été rude. (Un temps. Il dit sourdement) Cela doit être bon de dormir.

Le chœur

Et tu es tout seul maintenant, Créon

Créon

Tout seul, oui. (Un silence. Il pose sa main sur l'épaule de son page.) Petit...

Le page

Monsieur ?

Créon

Je vais te dire, à toi. Ils ne savent pas, les autres ; on est là, devant l'ouvrage, on ne peut pourtant pas se croiser les bras. Ils disent que c'est une sale besogne, mais si on ne la fait pas, qui la fera ?

Le page

Je ne sais pas, monsieur.

Créon

Bien sûr, tu ne sais pas. Tu en as de la chance! Ce qu'il faudrait, c'est ne jamais savoir. Il te tarde d'être grand, toi ?

Le page

Oh oui, monsieur !

Créon

Tu es fou, petit. Il faudrait ne jamais devenir grand. (L'heure sonne au loin, il murmure) Cinq heures.

Qu’est- ce que nous avons aujourd'hui, à cinq heures ?

Le page

Conseil, monsieur.

Créon

Eh bien, si nous avons conseil, petit, nous allons y aller.

Ils sortent, Créon s'appuyant sur le page.

Le chœur s'avance.

Et voilà. Sans la petite Antigone, c'est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Mais maintenant, c'est fini. Ils sont tout de même tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire même ceux qui ne croyaient rien et qui se sont trouvés pris dans l'histoire sans y rien comprendre. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer tout doucement à les oublier et à confondre leurs noms. C'est fini. Antigone est calmée, maintenant, nous ne saurons jamais de quelle fièvre. Son devoir lui est remis. Un grand apaisement triste tombe sur Thèbes et sur le palais vide où Créon va commencer à attendre la mort.

 Pendant qu'il parlait, les gardes sont entrés. Ils se sont installés sur un banc, leur litre de rouge à côté d'eux, leur chapeau sur la nuque, et ils ont commencé une partie de cartes.

Le choeur

Il ne reste plus que les gardes. Eux, tout ça, cela leur est égal ; c’est pas leurs oignons. Ils continuent à jouer aux cartes...

 

                 Le rideau tombe rapidement pendant que les gardes abattent leurs atouts

 

Par Abdelhaq
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