Jeudi 8 avril 4 08 /04 /Avr 17:00

IX

 

  Il n’a rien mangé depuis son déjeuner d'hier. Cette phrase prononcée dans un soupir suffit pour me réveiller. Une pénombre dense remplissait notre chambre. Ma mère chuchotait. Elle s'adressait à une silhouette indécise, debout au milieu de la pièce. La forme ne bougeait pas. Un vague murmure s'en échappait de temps à autre. Des syllabes dépourvues de sens me parvenaient dans mon lit. Les deux formes, m'abandonnèrent. J'essayai de bouger, le tambour qui battait dans mon crâne redoubla d'ar­deur. Il se mêla à l'ombre des traînées impalpables de cendre rouge. Une nuée de minuscules étincelles tournoya autour de mon visage.   Silencieuses et froides, elles transformaient le décor qui m'était familier en une atmosphère irréelle. Une douleur sourde se propagea dans mes os et me tira un gémissement.

  Ma mère revint, s'approcha à pas furtifs de mon lit, se pencha légèrement sur moi et resta dans cette attitude un long moment, si silencieuse qu'elle ne semblait pas respirer. Elle formait devant mes yeux une masse noire aux contours pelucheux. Je m'attendais à la voir s'effilocher et se dissoudre à l'exemple de ces fantômes qui me visitaient par mes nuits d'insomnie.

  Elle finit par soupirer et recula d'un pas.

- Je suis réveillé, lui dis-je, mais j'ai mal.

- Cela va mieux puisque tu me parles.

- Pourquoi fait-il si sombre? demandai-je.

- C'est le soir, répondit ma mère ; je n'ai pas voulu allumer la lampe pour ne pas gêner ton sommeil. Tu as eu la fièvre toute la nuit dernière et toute la matinée. Mes yeux n'ont pas cessé de couler. Hélas mes larmes ne peuvent soulager ta souffrance.

- J'ai faim.

- Voilà une bonne nouvelle, louange à Dieu! Je vais te chercher un bol de bouillon.

Elle me quitta un moment. Le bol de bouillon qu'elle m'apporta resta sur mes genoux quelques minutes. Rien que l'odeur de la nourriture me soulevait le cœur. Ma mère m'exhorta en vain à y goûter. Elle m'avait soutenu le corps à l'aide de coussins. La pièce roula, tangua, fut emportée à travers l'espace, tournant sur elle-même, subissant la loi immuable des astres et des météores. Ma mère eut juste le temps de rattraper le bol qui commençait à se répandre sur les couvertures et m'allongea avec d'infinies précautions. Les battements de tambour sous mon crâne s'exaspéraient.

 Les objets peu à peu ne partaient plus à la dérive. Ma mère vint s'asseoir non loin de mon lit sur un matelas très bas.

La femme du fabricant de charrues l'interpella:

- Zoubida, comment va Sidi Mohammed ?

Couvre-le bien et donne-lui à boire du thé chaud, sans doute a-t-il attrapé froid.

Fatma intervint de sa fenêtre.

- Je crois plutôt qu'il souffre d'une insolation. Il faudrait lui entourer la tête d'écorces de citron et de feuilles de menthe.

- Vous avez peut-être raison toutes les deux, mes sœurs, mais si Dieu ne daigne pas soulager ses souffrances, tous mes soins resteront superflus. J'essaierai tous les remèdes pour hâter la guérison de mon enfant.

Mon père s'annonça à la porte d'entrée de la maison. Il arrivait plus tôt que d'habitude. Pendant qu'il grimpait l'escalier, ma mère s'empressa d'allumer la lampe à pétrole. Notre chambre fut inondée de lumière jaune. Mon père entra. Il vint se pencher sur moi. Ses orbites creusaient deux trous noirs dans son visage qui me parut pâle et fatigué. Il me toucha doucement le front, hocha la tête et me tourna le dos sans rien dire.

Ma mère disposa la petite table basse pour le dîner. Ce fut, je crois, le dîner le plus triste de leur vie.

De mon lit, j'apercevais le plat de faïence brune. Je n'arrivai pas à identifier la nourriture qui s'y trouvait. Je savais qu'il y avait une sauce au safran, des légumes et de la viande. L'odeur du safran me don­nait des nausées. Mon père et ma mère, chacun abîmé dans ses pensées, ne mangeaient pas, ne parlaient pas.

 Le chat de Zineb surgit de l'invisible, s'avança à pas feutrés de la table, regarda les formes immobiles des deux convives et miaula d'étonnement. Il miaula timidement, d'une voix plaintive, serrant sa queue entre ses pattes de derrière et rentrant son cou dans ses épaules. Son miaulement s'étouffa dans l'atmosphère comme dans un tampon de coton. La frayeur s'empara de lui. Il écarquilla ses yeux jaunes, rabattit ses oreilles en arrière, cracha un horrible juron et s'en alla tous poils dehors.

 Mes parents n'avaient pas remué le petit doigt, n'avaient pas ouvert la bouche. Une angoisse de fin du monde s'appesantit sur toutes choses. Je fondis en sanglots. Mon père se secoua de sa torpeur et me demanda:

-Où as-tu mal, mon enfant ? Tout hoquetant, je lui répondis:

- Je n'ai pas mal, mais pourquoi ne parlez-vous pas?

- Nous n'avons rien à dire. Repose-toi et ne pleure plus.

Ma mère se réveilla à son tour, prit la table et se dirigea vers sa cuisine. Elle revint, les mains chargées du plateau et des verres pour le thé. Elle trouva mon père debout, se préparant déjà pour dormir.

- Tu ne prends pas de thé ? lui demanda ma mère.

- Non, et dorénavant, tu feras attention à ne pas trop gaspiller ton sucre.

- Suis-je une femme qui gaspille?

- Telle n'est pas ma pensée. Je veux simplement te dire qu'à partir de demain, il nous sera difficile d'avoir du sucre et du thé tous les Jours.

Ma mère devint toute pâle. J'ouvris grands mes yeux pour ne rien perdre de la scène. Elle posa le plateau, se redressa, regarda mon père bien en face.

- Je pressens un grand malheur, dit-elle d'une voix brisée.

 Mon père resta silencieux, les paupières baissées. Brusquement, un claquement sonore me fit sursauter dans mon lit, me tira un gémissement de douleur. Ma mère s'était appliqué sur les joues ses deux mains avec la force du désespoir. Elle s'assit à même le sol, s'acharna sur son visage, se griffa, se tira les cheveux sans proférer une parole. Mon père se précipita pour lui retenir les mains. Ils luttèrent un bon moment. Ma mère s'écroula face contre terre.

- 0 femme! Ne crains-tu plus la colère de Dieu? dit doucement mon père. Aie confiance en sa miséricorde. Dieu ne nous abandonnera pas. Ce qui nous arrive, arrive tous les jours à des milliers de musulmans. Le croyant est souvent éprouvé. J'ai perdu dans la cohue des enchères aux haïks tout notre maigre capital.

   J'avais mis l'argent dans un mouchoir. J'ai dû laisser le mouchoir tomber par terre, croyant le glisser dans ma sacoche.

Ma mère avait relevé la tête. Elle ne disait rien.

Mon père, de sa voix calme, continuait:

- Pourquoi se lamenter? Nous devons louer Dieu en toutes circonstances.

Enfin, ma mère sortit de son silence.

- Qu'allons-nous faire?

- Je vais travailler.

- Combien as-tu perdu?

-Tout mon fonds de roulement. Je n'ai pas même de quoi payer mon ouvrier qui n'a rien touché cette semaine. Je dois aussi un mois de loyer au propriétaire de l'atelier. Je pensais régler toutes ces dettes et acheter du coton.

- Les marchands ne pourraient-ils pas te faire crédit? Tu es connu honorablement.

- Jamais je ne m'abaisserai jusqu'à mendier du coton à l'un de ces voleurs. Je ne veux pas non plus du misérable salaire d'un ouvrier. Je suis un montagnard et un paysan. La saison de la moisson commence à peine, on embauche des moissonneurs. J'irai travailler aux environs de Fès.

-Tu oserais m'abandonner avec un enfant malade ?

 - Préférerais-tu mourir de faim ? Aimerais-tu devenir un objet de pitié pour tes amies et tes voisines? Je serai à deux jours de marche de la ville. Sidi Mohammed ira mieux demain. Fais-lui une soupe à la menthe sauvage; couvre-le bien afin qu'il transpire abondamment. Aujourd'hui, il a moins de fièvre que la nuit dernière.

- C'est un châtiment de Dieu qui nous accable. Ce sont ces maudits bracelets qui ont semé le malheur dans notre maison. Pourquoi ne les vendrais-tu pas ?

- Je compte les vendre. Je vous laisserai cet argent pour vous nourrir pendant mon absence. Driss le

teigneux nous reste fidèle, il viendra tous les jours faire les courses. Donne-lui à manger, il n'a personne.

Mon père se recueillit un moment.

- Je vous laisserai seuls pendant un mois. Je tâcherai de ne rien dépenser de mon salaire, il me sera possible de remettre l'atelier en marche dès mon retour.

Un grand silence s'établit, un silence lourd, moite, huileux et noir comme la suie. J'étouffais. Je désirais de toutes mes forces qu'une porte claquât, qu’une voisine poussât un cri de joie ou un gémissement de douleur, que quelque événement extraordinaire survînt pour rompre cette angoisse. Je voulais parler, dire n'importe quelle sottise mais ma gorge se serra et une plainte expira sur mes lèvres.

 Mes parents ne bougeaient pas, se transformaient peu à peu en personnages de cauchemar. Plus j'écarquillais les yeux pour les voir, plus ils devenaient fluides, insaisissables, tantôt transparents, tantôt d'un noir agressif, mais sans contours précis. Pour la première fois, j'eus la sensation du vide absolu, de la solitude sans miséricorde. Mon cœur se remplit de peine. Une boule dure se forma dans ma poitrine, gênant ma respiration. Je fermai les yeux. Je priai avec ferveur. Je me sentais abandonné aux portes de l'Enfer.

Non ! je n’ai pas encore oublié ces instants. Seigneur! Je me souviens. Je me souviens de cette solitude vaste comme les immenses étendues des planètes mortes, de cette solitude où le son meurt sans écho, où les ombres se prolongent dans des profondeurs d'angoisse et de mort. Et le cœur qui saigne ! Source intarissable de peine, torrent surchauffé par les feux de mes chagrins et de mes douleurs ; cri de ma chair écrasée sous le poids de ta malédiction. Je n'étais qu'un enfant, Seigneur! Je ne savais pas que le jour naissait de la nuit, qu'après le sommeil de l'hiver, la terre sous la caresse du soleil souriait de toutes ses fleurs, bourdonnait de tous ses insectes, chantait par la voix de ses rossignols.

 Mon père nous quitta le surlendemain à l'aube. Il partit, avec pour tout bagage, une sacoche de berger, en palmier nain, dont il avait fait l'acquisition la veille, une faucille neuve et un sac en toile, avec une fermeture à coulisse. Ma mère l’avait confectionné dans un morceau de haïk de coton et l'avait bourré de provisions : olives noires, figues sèches, farine grillée et sucrée, deux pains parfumés à l'anis et dix qarchalas. Nous appelons ainsi des petits pains ronds sucrés, parfumés à l'anis et à la fleur d'oranger et décorés de grains de sésame.

 J'étais réveillé quand mon père partit. Ma mère lui fit quelques recommandations et resta après son départ, prostrée sur son lit, le visage caché dans ses deux mains. J'eus la sensation que nous étions abandonnés, que nous étions devenus orphelins.

Tout le monde dans le quartier devait être au courant de nos ennuis matériels et du départ de mon père. Ils manifesteraient à notre égard une pitié ostentatoire plus humiliante que le pire mépris. Mon père parti, nous restions sans soutien, sans défense.            

 Le père, dans une famille comme la nôtre, représente une protection occulte. Point n'est besoin qu'il soit riche, son prestige moral donne force, équilibre, assurance et respectabilité.

 Mon père venait le soir seulement à la maison, mais il semblait que toute la journée se passait en préparatifs pour le recevoir. Je comprenais ce qui tourmentait ma mère, ce matin, dans la lumière du jour à peine naissant. Elle se rendait compte dans le tréfonds de son cœur que ses préparatifs seraient vains.

  Personne le soir ne pousserait plus notre porte, n'apporterait de l'extérieur la suave odeur du travail, ne servirait de lien entre nous et la vie exubérante de la rue.

    Pour ma mère et pour moi, mon père représentait la force, l'aventure, la sécurité, la paix. Il n'avait jamais quitté sa maison; les circonstances qui l'obligeaient ainsi à le faire prenaient dans notre imagination une figure hideuse.

La maison se réveillait peu à peu, saluait le soleil et ses bruits familiers. Je me sentais mieux ce matin. Je m'assis dans mon lit. Ma tête ne pesait rien sur mes épaules, mes bras n'étaient agités d'aucune fièvre.

Maman, dis-je, est-ce que c'est long un mois?

Ma mère se secoua de sa torpeur, regarda à droite, puis à gauche, comme pour reconnaître l'endroit où elle se trouvait et me fixa avec des yeux étonnés.   .

- As-tu parlé, Sidi Mohammed?

- Oui, maman ; je te demande si un mois est long.

- Un mois dure un mois, mon fils, mais pour nous, le mois à venir sera une éternité.

- Je sais attendre; toi, tu ne sais pas encore ou plutôt, tu l'as su autrefois mais tu as dû oublier. Ma mère parut abasourdie par cette réflexion.

- Qu'est-ce que tu attends?

- J'attends d'être un homme. Toi, tu n'attends plus rien puisque tu es une grande personne.

Je me tus un moment avant d'ajouter:

- Quand tu étais une petite fille, tu ne pouvais pas faire tout ce que tu voulais, tu as attendu d'être une femme pour réaliser tes projets, acheter les vêtements dont tu avais envie, sortir avec Lalla Aicha ton amie, préparer les plats que tu aimais manger. Moi, je mange ce que tu me donnes, je ne sors jamais seul, je porte souvent des chemises qui ne sont pas à ma taille.

L'étonnement de ma mère grandissait. Elle ne savait quoi me répondre; elle me considérait avec curiosité.

Calmement je murmurai :

- Quand je serai un homme, je porterai de belles djellabas blanches qui seront lavées tous les jours, je mangerai tous les matins au moins une livre de beignets très chauds avec beaucoup de beurre, parfois avec du miel. J'aurai quarante chats qui m'obéiront toujours. Ils ne feront jamais de saletés dans les coins. D'ailleurs, nous habiterons une autre maison avec un bigaradier dans la cour.

Un sourire éclaira le visage de ma mère.

- Jamais ta femme n'acceptera de veiller sur ton troupeau de chats.

- Je ne me marie pas, toi, tu aimes les chats, tu pourras t'en occuper.

Elle éclata franchement de rire. Sa gaîté soudain me rendit toute ma confiance. Je ris plus fort qu'elle; je battis des mains. Ma mère mit son index sur les lèvres et me dit:

- Que diraient les voisins s’ils t’entendaient rire de la sorte le jour du départ de ton père ?

- Mon père reviendra bientôt et nous serons de nouveau très riches.

- Mais nous n’avons jamais été riches.

- Si, nous n’avions pas faim ; et notre chambre n’est-elle pas la plus jolie de la maison ?

- Repose-roi, mon petit ; tant que je serai vivante, tu n'auras jamais faim, dussé-je mendier.

Quelqu'un gratta timidement à la porte. Ma mère se leva.

- Qui est là ? dit-elle tout en se dirigeant vers le couloir d'entrée. Suivit un long conciliabule, tout en murmures et en chuchotements. J'entendis finalement ma mère dire d'une voix pressante:

- Entre, Fatma ! Entre et donne-le-lui toi-même; à moi il refusera, il est si entêté! Entre donc!

  Fatma Bziouya parut. Elle tenait à la main un bol fumant. Elle s'approcha de moi, me fit un large sourire et me demanda:

- Comment te sens-tu ce matin, fqih !

Je ne répondis rien. Je ne voulais engager aucune conversation avec cette femme qui venait m'amadouer afin de me faire avaler quelque breuvage infect.

- J'ai préparé pour toi du tadeffi ! Ne voudrais-tu pas y goûter?

D'ordinaire, j'aimais le tadeffi, ce potage parfumé à la menthe sauvage. Par principe, je détournai mon

visage du côté du mur. Je pensais mettre ainsi fin à toute tentative de persuasion. Ma mère vint au secours de notre voisine.

- Je suis sûre que tu l'aimeras, cette soupe. Après, j'enverrai Zineb t'acheter un beignet.

 Je me fis encore prier un moment. Je finis par me mettre sur mon séant. Je pris le bol, le humai d'une narine méfiante, regardai les deux femmes penchées sur moi avec sollicitude et déclarai que je n'aimais pas la soupe piquante.

Toutes les deux me répondirent de concert, avec un ensemble émouvant, qu'il n'y avait pas dans cette soupe la moindre parcelle de piment ou de poivre. Je regardai ma mère dans les yeux et lui demandai à brûle-pourpoint comment elle pouvait le savoir puisqu'elle n'avait pas goûté à cette soupe. Elle tenta de me répondre, chercha sa phrase, s'embrouilla, soupira, leva les yeux au plafond pour prendre à témoin les solives enfumées et partit se réfugier dans la cuisine.

Fatma insistait,

-Moi, je t'affirme qu'il n'y a pas d'épices dans ce tadeffi. D'un geste, je lui collai le bol dans les mains. -Tout le monde sait que le tadeffi sans épices est absolument immangeable. Ce n'est pas parce que je lis malade que tu vas me faire manger de la colle de farine.

Fatma perdit patience.

- Je te dis que c'est bon! Goûte d'abord avant de dire de telles sottises. Prends vite.

 Je boudais toujours. Fatma devint tendre. D'une voix caressante elle m'appela: bonbon acidulé, petit fromage blanc, vermicelle au lait. Je ne pouvais pas résister à des mots si câlins, je repris le bol de tadeffi. J'avais passablement faim, je bus cette bonne soupe à grandes goulées.

 Je demandai ensuite à ma mère de me débarbouiller. Je changeai de chemise, me vêtis de ma djellaba. Je me sentais guéri mais pas encore assez fort pour retourner à l'école.

Pendant quelques jours, j'allais jouir de vraies vacances.

Rahma m'aperçut à la fenêtre et me salua joyeusement :

- Louange à Dieu ! Sidi Mohammed ! Te voilà rétabli. Nous étions bien inquiets à ton sujet. Promets-moi de ne jamais tomber malade, j'en perds l'appétit, je le jure par Dieu et par ses saints vénérés.

- Qu'Allah vous conserve toi et les tiens en excellente santé, Rahma, qu'il vous donne bonheur et prospérité, répondit ma mère du fond de sa cuisine.

Rahma s'accouda à la grille de sa fenêtre décidée à poursuivre le dialogue.

- Amine, Ô ma sœur Zoubida. Est-ce que Sidi Abdeslem est parti ce matin ? Je l'ai entendu descendre l'escalier.

- Oui, il doit être déjà loin.

- Dieu vous le ramènera sain et sauf.

 Rahma s'adressa à toute la maison pour déclarer:

- Les temps deviennent durs pour les pauvres gens que nous sommes, mais sachons louer Dieu dans la joie comme dans l'adversité.

Pour toute réponse, quelqu'un éternua très fort au rez-de-chaussée. Il éternua trois fois, puis se moucha avec conviction. Le bruit de ses narines me rap­pela le son de la trompette du Ramadan. J'éclatai d'un rire joyeux.

 Ma mère me prit par les épaules, me ramena vers mon matelas. Elle me conseilla d'une voix ferme de m'allonger. Je n'étais pas encore assez fort pour me livrer à des excentricités. Je devais rester au lit. Elle me recommanda de réciter quelques versets du Coran afin de ne pas oublier tout ce que j'avais appris et pour attirer la bénédiction sur notre maison et sur la tête de mon père, parti vers l'inconnu.

Je m'installai sur le matelas, l'air renfrogné. Je n'avais pas envie de réciter des versets du Coran, je n'avais plus envie de rien. J'écoutais d'une oreille distraite les papotages ordinaires des femmes de la maison. Je ne prêtais aucune attention à leurs propos. Malgré le soleil, tout me paraissait sombre. La saleté des murs que j'apercevais par notre fenêtre me dégoûtait. Enfin, ma mère servit le déjeuner. Le menu se composait de deux beignets qui m'étaient destinés, de beurre rance, d'olives noires et d'une botte de radis, cadeau de Fatma Bziouya ou plutôt de  son mari, Mohammed le jardinier.

 J'entamai un beignet. Il devint dans ma bouche pâteux et sans goût. Je le mâchai, le remâchai, le promenant d'une joue à l'autre; je finis par l'avaler sans plaisir. La table débarrassée, ma mère posa à même le bois, une petite théière d'émail dont nous ne nous servions jamais et deux verres. Sans plateau, sans bouilloire dans la pièce, sans le rituel habituel qui présidait à la préparation du thé, une impression de dénuement flottait dans l'atmosphère. Seuls, les ménages misérables procédaient de la sorte.

A mes réflexions, ma mère répondit qu'elle ne pouvait plus passer son temps à faire briller le pla­teau, laver les verres, astiquer la théière d'étain. Qu'allait-elle donc faire de son temps ? Je ne savais.

Après déjeuner, ma mère me recommanda d'être bien sage, prit son haïk et partit rendre visite à Lalla Aicha son amie. Elles avaient tellement de choses à se dire.

Je me souviens encore des heures affreuses passées à attendre. Sans oser me mettre à la fenêtre, réprimant l'envie que j'avais de courir dans l'escalier, de sauter au soleil sur la terrasse. Je jetai un coup d'œil dans ma Boîte à Merveilles. Ce n'était plus une boîte à merveilles mais un cercueil où gisaient les pitoyables cadavres de mes rêves. Je fis une atroce grimace. Les voisines ne devaient pas m'entendre pleurer. Je me mouchai dans un vieux chiffon qui traînait par terre. Couché sur le dos, je contemplai fixement les taches squameuses qui constellaient les murs de notre chambre. Elles ne bougeaient plus. Elles organisaient autrefois en mon honneur des ballets à ravir les yeux. Je passais des heures à suivre les évolutions de ces formes changeantes. Maintenant, elles n'étaient plus que des taches figées qui me donnaient la nausée.

Mon cœur se mit à battre de tristesse, d'angoisse, de dépit et de colère. Il battait surtout de peur. Malgré les discussions des voisines, le bruit familier des petits balais de doum, les crépitements des étincelles, les ronflements des soufflets, j'avais peur. Epuisé par mes larmes silencieuses, je finis par m'endormir. Quand ma mère revint, j'avais de nouveau la fièvre. Elle me couvrit chaudement, s'assit à côté de mon lit et pleura longtemps. Elle chantonnait doucement, s'interrompait de temps à autre pour se moucher, reprenait son murmure.

 Le soir, elle ne prépara pas de dîner, elle se coucha tôt. J'avais de la peine à m'endormir. Je m'agitais dans mon lit, me tournais, me retournais sans réussir à sombrer dans le sommeil.

  Brusquement l'orage se déchaîna. Le vent fonça sur la maison avec des hurlements de fureur. Les portes claquèrent. Au milieu des gémissements, des pleurs et des chuintements de la rafale, s'éleva un chant timide de flûtiau. Ce n'était pas une flûte humaine, semblable à ces roseaux à sept trous qui font danser les fantômes à la lumière des étoiles, c’était, à n'en pas douter, quelque instrument d'une matière luisante et froide, forgé sans bruit au fond des eaux par un djinn atteint de démence. Elle parlait un langage à  la fois déchirant et suave, parfois incompréhensible, grimaçant, maléfique, parfois d'une nostalgie farouche. Il y avait des appels, des supplications, des reproches, des rires d'hyène, de longs cris de douleur, des mots d'amour et des phrases de colère.

Le vent riait, jouait avec les portes, les cognait de fureur. Pour conjurer ces forces obscures, je récitai trois fois la sourate de l'Unité. Tremblant de tous mes membres, j’enfouis mon visage dans un coussin ; Je finis par m'endormir.

Ma vie s'écoulait dans deux mondes opposés. Le jour je subissais toutes sortes de contraintes, je prenais part à des drames que je ne comprenais pas, la nuit me servait d'appât à ses monstres, me lançait dans le vide de ses abîmes, me faisait don de fruits que mes mains ne pouvaient saisir. Vie double, semée d'embûches, de mirages, de farces, mais à laquelle je finis par m'habituer. Je n'agissais pas, je subissais. Chaque fragment du devenir couvait une parcelle de mystère. Les instants se succédaient avec chacun sa charge de joie, hélas! trop éphémère, avec son poids de peine qui imprimait dans ma chair sa meurtrissure. Au gré de l'humeur des uns et de la fantaisie des autres, mes jours me paraissaient sombres ou radieux, mes nuits, un havre de repos, un lieu de torture, un moment de félicité, le douloureux calvaire des âmes damnées de toute éternité.

Ceci me donna par la suite le goût de l'aventure, à  savoir: le goût de la mort. Je mourais chaque soir pour renaître instantanément dans un univers sans dimensions. Je ressuscitais chaque matin pour retrouver le soleil, le chant des moineaux, le pain, le blé et la fraîcheur de l'eau de source. Le pain et l'eau avaient bon goût et je me réjouissais d'être sur une terre où ils ne manquaient pas. Cependant, dans les heures de chagrin et de solitude, ils me paraissaient amers, fades, durs pour mon gosier trop étroit.

  Bien sûr, je préférais le jour à la nuit, les jours en principe se tenaient, obéissaient à la à logique du temps, se succédaient en apparence bien en ordre. Les nuits enfantaient des personnages, des sites, des événements, lesquels créaient leur espace et leur temps. Mes parents, les voisins, les enfants du Msid , le  maître et sa baguette de cognassier habitaient la terre ensoleillée mais il m'arrivait la nuit de les rencontrer dans des pays lointains privés de lumière, dans  des sentiers hérissés de dangers. Nos rapports, souvent n'étaient plus les mêmes que pendant le jour. Maintes fois, j'essayai de les éviter, mes efforts s’avéraient toujours vains. Je ne pouvais leur échapper, ­ ni dans ce monde, ni dans aucun autre. Il leur était donné de me choyer ou de me tourmenter selon leur bon plaisir. Plus tard je me défendrai. Maintenant, je n'étais qu'un enfant, un enfant couché en chien de fusil qui ronflait discrètement alors que tous les hommes étaient déjà partis au travail, alors que toutes les voisines avaient déjà procédé à leur toilette.

Ma mère me réveilla.

- Sidi Mohammed, tu es mal couché, tu vas attraper le torticolis.

J'entr'ouvris péniblement mes paupières. Le jour inondait notre chambre.

- Lève-toi et va faire tes ablutions, pendant ce temps, je vais te faire cuire un œuf.

- J'aime beaucoup les œufs à l'huile avec du piment rouge et du persil.

- Je sais, je mettrai du piment rouge et du persil et même une pincée de cumin.

Cette phrase n'échappa pas à l'oreille de Rahma.

Elle se mit à sa fenêtre et cria:

- Nous appelons ce plat une omelette juive, c'est délicieux.

Ma mère répondit :

- Sidi Mohammed est encore malade, il a des envies comme une femme enceinte.

 Toutes les voisines se mêlèrent à la conversation.

Les unes riaient, les autres faisaient des vœux pour mon prompt rétablissement. Tante Kanza, la chouafa, raconta un de ses souvenirs: elle avait connu une jeune femme enceinte qui, un jour, se rendant au bain, avait vu dans une boutique de laitier de beaux fromages blancs. Elle désira en goûter, mais le laitier, un avaricieux, un disciple de Satan, refusa de lui en offrir la moindre miette. L'enfant arriva au monde quelques mois plus tard. Sur son ventre, se détachait bien visible un morceau de fromage blanc.

Tante Kanza l'avait vu, de ses yeux vu.

- Heureusement, dit une voix, sans la moindre ironie, que le morceau de fromage ne pendait pas à son front ou à l'une de ses joues.

    Driss, le teigneux, appela de la porte d'entrée. Ma mère lui demanda de patienter une seconde, elle allait descendre. Elle coupa un gros quartier de pain, courut à sa cuisine l'enduire de beurre rance, empa­queta dans un papier graisseux une poignée d'olives noires et s'engouffra dans l'escalier. Avant de remon­ter, elle emprunta le seau de tante Kanza, le remplit d'eau du puits et grimpa péniblement les marches. A la porte de notre cuisine, trônait depuis toujours la jarre d'eau potable en terre poreuse. Ma mère y versa le seau. Elle revint vers moi et me dit:

- Je vais me préparer, nous allons sortir ensemble; nous passerons prendre Lalla Aïcha qui nous attend. Aujourd'hui, je t'emmène voir quelqu'un que tu ne con nais pas. N'es-tu pas content de sortir un peu ? Nous allons très loin ...

 Tout en parlant, elle s'enveloppait dans son haïk, serrait son voile, secouait la poussière de ses babouches .

- Tu ne connais pas le quartier Qalqlyine, tu verras, c'est un joli quartier avec des derbs étroits qui descendent en pente, des maisons aux plafonds peints et un ou deux figuiers qui sortent des murs et se penchent sur la ruelle. Tu aimeras tout cela. Mouche-toi, qu'as-tu fait de ton mouchoir ? Mouche-toi donc !

Je tournais en rond à la recherche de mon mouchoir, je le découvris enfin sous un coussin tout froissé et collé. Je tirai dessus pour avoir une surface suffisante pour y placer mon nez. Je me mouchai fort, si fort que mes doigts furent tout mouillés. Je jetai le mouchoir et m'essuyai les doigts à même ma djellaba.

Nous nous disposions à quitter la chambre quand Fatma Bziouya interpella ma mère.

- Lalla Zoubida ! Où vas-tu ?

- Lalla Aicha nous a invités à passer la journée, avec elle, elle est si seule!

- Que devient son mari, Sidi Larbi ? N'a-t-il pas encore répudié la fille du coiffeur ?

- Non, mais je sais qu'il paie actuellement son ingratitude envers Lalla Aïcha. Sa belle-famille lui rend les jours amers, l'accuse de laisser sa jeune femme souffrir de faim.

Ma mère enleva son voile qui la gênait pour parler. La maison était tout oreilles. Quelle aubaine d'en savoir plus long que les autres ! Quelle magnifique occasion de montrer à routes ces envieuses dans quelle estime la tenait Lalla Aicha. Elle lui confiait tous ses secrets! A la fin, elle laissa entendre qu'elle en savait beaucoup plus long, mais que les convenances lui interdisaient de tout révéler. Nous partîmes enfin. Je marchais devant, dévorant des yeux les étalages. Arrivés à Sidi Ahmed Tijani, ma mère se dirigea vers le tronc aux offrandes. Dans un mur couvert de mosaïques, s'ou­vrait un trou, à hauteur d'homme, surmonté d'une grille en bronze ouvragé.

Ma mère ne déposa aucune offrande dans le trou.

Elle y introduisit simplement sa main, frotta sa joue contre la boiserie qui l'entourait et murmura une vague prière, J'étais trop petit pour atteindre le trou, je collai mes lèvres sur la mosaïque froide du mur. Cette manifestation de respect pour Sidi Ahmed Tijani fit plaisir à ma mère.

- Viens, mon petit œil, et qu'Allah te préserve de tout mal! Me dit-elle.

 Je la suivis. Nous fîmes quelques pas. Un marchand de poivrons et de tomates s'était installé

dans l'angle d'une ruelle. Il exposait par terre ses légumes en petits tas bien ordonnés, de forme pyramidale.

- Combien vends-tu tes tomates ? lui demanda ma mère. Elle se courba, tâta par ci, toucha par là, mélangea poivrons et tomates, sema le désordre. Le marchand, furieux, lui répondit que cette marchandise n'était pas à vendre, surtout à une cliente aussi ennuyeuse.

 Très digne, ma mère se leva et lui conseilla de ramasser ses ordures s'il n'avait pas l'intention de les vendre. On ne devait pas permettre à des fainéants  de cette espèce d'encombrer la rue et de gêner la

circulation. Elle allait sûrement continuer sa diatribe mais je m'emparai de sa main et la forçai à me suivre. Nous abandonnâmes le marchand secoué de colère.

 A notre gauche, se dressait un portail mon mental orné de clous et de marteaux de bronze d'un très beau travail,

- Mé! Dis-moi à qui appartient cette maison?

- Ce n’est pas une maison, c’est un bureau de Chrétiens.

- Je vois des Musulmans y entrer.

- Ils travaillent avec les Chrétiens. Les Chrétiens, mon fils, sont riches et paient bien ceux qui connaissent leur langue.

- Est-ce que je parierai la langue des Chrétiens quand je serai grand ?

- Dieu te préserve, mon fils, de tout contact avec ces gens que nous ne connaissons pas.

  La rue Zenqat-Hajjama s'ouvrait à main gauche, face à l'ancien marché aux esclaves. Dés l'entrée de la maison, ma mère appela Lalla Aïcha, Elle nous souhaita la bienvenue de sa chambre du deuxième étage et nous pria de monter. Elle nous attendait, assise devant sa bouilloire qui lançait des jets de vapeur. La chambre offrait l'image de la désolation. Elle suait la misère et l'ennui. Je l'avais connue en des jours meilleurs. Plus de cretonne sur les matelas, plus de carpettes aux couleurs gaies ! Les étagères de bois peint avec leur cargaison de bols de faïence et d'assiettes décorées avaient disparu, l'horloge laissait à sa place une tache claire sur le mur. Le nombre des matelas n'avait pas changé mais ils étaient bourrés de crin végétal au lieu de laine. Le crin s'était tassé, les matelas étaient froids et durs. D'ailleurs, toute la pièce paraissait froide et dure. Une sorte d'angoisse imprégnait l'atmosphère. La maison me parut morte. Les locataires silencieux se tenaient tapis, sans aucun doute, dans les coins les plus sombres de leurs pièces. Un petit chat miaulait désespérément sur la terrasse. Il avait dû miauler pendant des jours. Sa voix saignait à chaque appel.

Lalla Aïcha prépara le thé. Elle le servit dans un petit plateau de cuivre jaune aux gravures effacées. Elle s'acquittait de ses devoirs d'hôtesse avec beaucoup de dignité.

 Personne ne disait rien. Chacun de nous trois poursuivait son rêve particulier, s'absorbait dans ses pensées. Lalla Aïcha rompit le silence.

- Nous irons plutôt dans le quartier Seffah, le fqih de Qalklyine est en voyage dans le djebel. Il paraît qu’il a encore de la famille dans un village perdu. Sidi El Arafi que nous irons consulter est aveugle. Je tiens les renseignements de Khadouj Lalaouia qui l'a consulté deux ou trois fois. Elle m'a affirmé que tout ce qu'il lui avait prédit s'était réalisé point par point.

J'ai de l'espoir, Zoubida ; avec l'aide de ce voyant, je suis sûre d'atteindre le but. Nous sommes de très faibles créatures, le bonheur est chose fragile. Mon nid a été saccagé, je n'aurai de repos que le jour où il redeviendra ce qu'il était.

Ma mère hochait la tête, moi je soupirais parce que je savais que dans de telles circonstances il conve­nait de soupirer. Le silence s'établit de nouveau.

Ma mère dit enfin:

-Lalla Aicha j'ai, moi aussi, grand besoin de conseils. Je tremble pour ma maison, pour mon mari, pour mon fils. Quand la colère de Dieu se déchaîne sur les gens pauvres comme nous, elle les réduit en cendres. Les personnes qui « savent  nous sont d'un secours précieux. Sidi El Arafi a bonne réputation, il nous aidera sûrement.

- II est permis à l'esclave de faire ce qui est en son pouvoir pour remédier à sa misère, ensuite il doit s'en remettre à son seigneur pour l'accomplissement de ses desseins. Ayons confiance.

  Lalla Aïcha, qui n'avait rien perdu de son embonpoint, s'arracha péniblement du sol, prit son haïk.

 

Par Abdelhaq
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Novembre 2014
L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
             
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus