Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 17:02

XI

 

    A grands coups de torchons, Lalla Aïcha  chassait les mouches. Elle les gourmandait comme des enfants terribles.

- Allez, sortez, misérables bestioles; vous salissez tout ce que vous touchez ; lorsque je tente de me reposer, vous m'importunez par votre agitation et vos bourdonnements.

Elle s'aperçut de notre présence au seuil de la chambre. Son bras resta suspendu ; un sourire éclaira son visage.

- Soyez les bienvenus. Entrez, asseyez-vous, pour vous détendre. Ces mouches deviennent insupportables. La chaleur et les mouches, autant de calamités qu'Allah envoie à ses fidèles pour éprouver leur patience. Parle un peu, Zoubida , ne reste pas muette.

  Ma mère aurait bien voulu satisfaire le désir de notre hôtesse, mais comment placer un mot ? Comment engager une conversation avec une personne prise d'une fièvre d'extermination qui court d'un coin de la place à  l'autre, agitant un immense chiffon en guise d'étendard? Les mouches, il est vrai, la narguaient un peu. Elles s'abattaient en paquets sur un coussin, l'attendaient en faisant sem­blant de procéder à de minutieuses ablutions, mais dès  qu'elles la voyaient approcher, elles entonnaient un chant de guerre, prenaient leur vol, tournoyaient un  moment aux environs du plafond et piquaient droit sur le lit ou sur un matelas.

 Lalla Aicha abandonna la lutte. Elle s'éclipsa une seconde pour aller dans sa cuisine chercher la bouilloire de cuivre et le brasero. Le plateau déjà préparé trônait au centre de la pièce. Un voile brodé d'or le recouvrait. Là-dessous, par transparence, j'apercevais la théière d'étain et les verres. Enfin, Lalla et ma mère entamèrent une vraie conversation, je veux  dire un dialogue. Il commença, comme tous les dialogues de femmes, par des questions sur leur santé mutuelle. Elles s'étaient vues la veille. Elles l’avaient échangé les mêmes questions et les mêmes réponses. Pas tout à fait pour être exact: Lalla AIcha avait eu du mal à dormir au début de la nuit, mais elle s’était vite aperçue que cela provenait seulement  de la dureté du matelas. Elle changea de lit, dormit comme une pierre.

- Est-ce que les pierres dorment ?> demandais-je d'un air faussement innocent.

- Tais-toi, me dit ma mère, ou bien pose des questions raisonnables.

  Cet incident rappela à ma mère l'histoire de Zineb, la fille de notre voisine. Elle avait laissé tomber une pierre sur son gros doigt de pied, le pied droit, précisa ma mère.

- Allah! Cela s'est-il passé longtemps après mon départ? demanda Lalla Aïcha manifestant des signes d'inquiétude.

- Non, répondit ma mère, cela s'est passé il y a deux ans; je me souviens de ce jour comme si c'étaie hier. Je hachais de la mauve sur la terrasse quand je l'entendis crier ...

Juste à ce moment, un cri de bébé remplit la maison. Ma mère écarquilla les yeux, interloquée. Nous nous regardâmes tout surpris et éclatâmes d'un grand rire. Moi, je riais tellement que les larmes m'inondèrent les joues.

- Louange à Dieu ! Louange à Dieu ! Le rire est un bienfait de Dieu, prononça une voix d'homme.

  Je me retournai pour voir le visiteur qui osait entrer ainsi dans une pièce   bavardaient deux femmes qui n'étaient ni ses épouses ni ses parentes. Une femme se tenait dans l'encadrement de la porte.

  Avais- je bien entendu ? Je regardai tour à tour  ma mère et Lalla Aïcha, mais aucune ne partageait mon étonnement.

- Sois la bienvenue, Salama, dit Lalla Aïcha. Ma  mère posait déjà des questions à la nouvelle venue sur sa santé, la santé de ses amis et de ses enfants. Elle n'avait pas d'enfants comme je l'appris plus tard. Salama était marieuse professionnelle. Lalla Aïcha se tourna vers ma mère.

- C'est la surprise que je t'avais réservée, lui dit-elle

- Mais, quelle agréable surprise ! Il y a si longtemps que je n'ai pas eu la joie de rencontrer Salama. La  dernière fois que nous nous sommes vues, c'était  au  mariage de la cousine d'Aïcha, la femme du marchand de nattes. Ce fut un très beau mariage !

-Aujourd'hui, Salama a des choses à  nous raconter ; as-tu deviné de quoi il s'agit?

- Non vraiment, je ne sais pas.

    Je connaissais bien ma mère. Ses yeux ne disaient pas entièrement la vérité.

Salama ne daigna pas jeter un regard sur ma modeste  personne. Je devais lui paraître ridiculement   petit, ridiculement chétif. Salama appartenait à cette race disparue qui a donné naissance  à la légende des géants. Elle avança d'un pas majestueux vers le  grand divan, s'installa à  la place d'honneur.  Le buste droit, les mains à plat sur ses genoux, elle resta muette, statique comme un bloc de granit.

Pas un muscle de son visage ne bougeait; ses yeux  seuls  se posaient avec lenteur sur chaque objet. J'en avais vaguement peur. Elle m’attirait à la fois et me mettait mal à  l'aise. Pelotonné contre un coussin, j’attendais qu'elle parlât. Ses grosses lèvres que surmontait une légère moustache bougèrent imperceptiblement. Aucun son n'en sortit. Le désir de l'entendre parler me faisait trembler. Je ne me rendais même plus compte si ma mère et Lalla Aicha se taisaient ou bavardaient comme de coutume. Elle ferma les yeux, les rouvrit et de sa voix d'homme déclara qu'après le thé, elle aurait tout le temps d'entretenir ses petites sœurs des événements qui se préparaient. Elle ajouta:

- Je peux vous affirmer que de grands événements se préparent.

Un petit rire drôle, d'une folle gaîté, échappa à Lalla Aicha. Ce rire était si jeune, si frais, si printa­nier que Lalla Aïcha rougit de confusion. Elle se leva en hâte, alla chercher le sucre et la menthe.

  Ma mère se lança dans le récit de ses souvenirs sur les mariages auxquels elle avait assisté. Le thé fut préparé en un temps record. Lalla Aïcha servit tout le monde. Elle me tendit mon verre avec, au fond, deux doigts de thé. Je protestai. Je réclamai un verre bien rempli comme j'en avais chez nous.

   Ma mère fronça les sourcils, se mordit la lèvre inférieure pour me signifier sa désapprobation. Salama remarqua enfin ma présence. Elle sourit. De larges dents jaunes, mais solidement plantées, illuminèrent son visage.

- Donnez du thé à ce jeune homme, moi, je vais lui offrir un gâteau.

   Elle fouilla dans la poche de son caftan, en tira un mouchoir brodé. Il contenait deux sablés et une corne de gazelle. J'eus la corne de gazelle et les femmes se partagèrent les sablés.

Après un nouveau silence, Lalla Aïcha et ma mère, dévorées de curiosité, demandèrent d'une seule voix:

- Raconte, Salama, ne nous fais pas languir.

Raconte.

- Oui, je ferais bien de commencer. Aurez-vous la patience de m'écouter jusqu'au bout?

- Raconte, Salam a ! Raconte! réclamèrent avec avidité les deux femmes.

- Je connais vos deux cœurs, ils sont nobles et ouverts à la compassion. Lalla Aïcha, j'ai été très fautive envers toi, pourras-tu jamais me pardonner?

  Lalla Aïcha fit de la main un geste de protestation. Elle poussa un long soupir. Ma mère, à son tour poussa un profond soupir. Avant de reprendre son récit, Salama soupira aussi. Je ne pouvais pas ne pas faire comme tout le monde, une plainte expira sur mes lèvres. Personne ne le remarqua. Salama parlait déjà.

- Dieu a voulu (et toute chose est voulue par Lui) que je fusse l'intermédiaire dans ce mariage qui nous a tous rendus malheureux. Toi, Lalla Aicha, parce que tu as perdu momentanément l'affection de ton époux, Lalla Zoubida a souffert parce qu'une longue amitié vous lie, Sidi Larbi s'est aperçu assez vite qu'il s'était inutilement compliqué l'existence, quant à la fille du coiffeur, de jeune fille elle sera bientôt femme divorcée. Elle aura toutes les difficultés à trouver un mari. Ainsi  s'exprime la volonté de notre Créateur. Il nous a mis sur cette  terre pour souffrir et pour adorer.

Tout le monde soupira de nouveau et Salama poursuivit :

- Tout commença le jour où Kebira, la fille de mon vénéré maître Moulay Abdeslem, me chargea de lui acheter du henné. J'étais à peine arrivée au souk des épices que quelqu'un me toucha discrètement l'épaule. Je me retournai, Moulay Larbi se tenait devant moi, souriant et affable comme à l'ordinaire. Nous échangeâmes les salutations d'usage. Nous parlâmes longuement du mauvais temps qui avait sévi, si  vous vous en souvenez bien, un mois durant. Je lui demandai de tes nouvelles, Lalla Aïcha !

- Elle va bien, me dit-il. Il baissa ensuite les yeux et prit une attitude résignée.

- Qu'as-tu, Moulay Larbi ? Me cacherais-tu quelque chose de grave sur les gens de ta maison?

- Non, répondit Moulay Larbi, je ne te cache rien, mais tu l'as deviné, je suis bien tourmenté. Si tu le voulais, tu pourrais m'aider à calmer mon âme.

Comme vous le pensez, j'étais de plus en plus intriguée. Un âne chargé de sacs de sucre passa entre nous deux, nous sépara. Je me plaquai contre le mur et fis signe à Moulay Larbi de me rejoindre. Il échangea quelques insultes avec un passant qui l’avait bousculé et vint finalement tout près de moi pour m'entretenir de ce qui le préoccupait.

- Oui, me dit-il, tu pourrais m'aider. Ma situation prospère de jour en jour. Je gagne largement de quoi faire vivre une famille et même plusieurs ménages. La grande douleur de ma vie, c'est de n'avoir pas d'enfant. Bien sûr, j'estimeet je respecte Lalla Aicha, mon épouse actuelle; cette estime et ce res­pect, je les crois partagés, mais je ne peux envisager avec sérénité l'avenir tant que je n'ai pas d'héritier.

Je l'interrompis pour lui conseiller de voir un médecin.

- Ne m'interromps pas, Salama, me dit-il, je ne crois  ni aux médecins, ni aux remèdes. Dans mon cas, il n'y a qu'un seul remède, et si tu voulais, tu pourrais m'aider à me le procurer.

   J'ouvris de grands yeux et fis celle qui ne comprenait pas.

- Le remède, poursuivit Moulay Larbi, consiste à me trouver une seconde épouse.

- Je ne peux faire cela, Moulay Larbi, j'aime trop Lalla Aïcha pour être à l'origine de son chagrin.

- Lalla Aicha n'aura pas de chagrin, elle souhaite me voir père d'un enfant. Pourtant, je te demande­rais de tenir secrète notre conversation. Il ne serait pas convenable de la mettre au courant d'un événe­ment dont les conséquences pourraient blesser son amour-propre.

   Avant que j'aie pu répondre à son argument, il me glissa entre les doigts une pièce d'argent toute neuve. Il s'en alla en nie recommandant de bien  réfléchir à cette affaire et de passer le voir à son atelier dans le courant de la semaine. Quelques jours plus tard, je passai près de l'atelier ...

 Le récit de Salama me passionnait, mais un pres­sant besoin m'obligea à l'interrompre pour deman­der à ma mère si je pouvais descendre au rez-de­-chaussée me soulager.

Mon interruption fut accueillie avec colère. Ma mère me cria d'aller où je voudrais et de ne plus ennuyer la société par des mots incongrus. Je partis à regret Je dégringolai les escaliers. La porte des cabinets se trouvait dans un angle du rez-de-chaus­sée. Elle était fermée. Je me jetai dessus pour la défoncer. Quelqu'un toussa à l'intérieur. Il fallait patienter. Je me mis à pleurer à haute voix. Je dan­sais d'un pied sur l'autre, tout en clamant mon mal. La porte s'ouvrit brusquement. Je ne pris même pas le temps de regarder le visage de l'occupant et je m'enfermai dans le petit réduit. Je ne tardai pas à le  quitter, le visage réjoui, heureux à la pensée d'aller écouter la suite de l'histoire passionnante de Moulay Larbi.

  Je mettais le pied sur la première marche de l'es­calier quand une femme m'interpella d'une voix pleine de colère:

- Enfant mal élevé, ne peux-tu fermer la porte des cabinets après usage ? Va la fermer ! Ici tu n'es pas chez toi, tu es un invité. Les invités doivent être polis et se tenir convenablement dans une maison étrangère.

Je baissai le nez. J'allai d'un air guindé fermer la porte. Ce fut avec un air tout aussi guindé que je me permis de répondre à cette femme calamiteuse.

- Ici, je ne suis pas un invité, je suis le fils de Lalla Zoubida, l'amie de Lalla Aïcha. Lalla Aïcha ne serait pas contente si je lui disais que tu m'as appelé « enfant mal élevé ».

- Tu es un enfant mal élevé, va le lui dire, garçon impoli ! Chétif morveux ! Crois-tu que ta Lalla Aicha va me faire trancher la tête? Si tu continues à me regarder de cette façon, je vais prendre mes ciseaux et je te couperai les oreilles.

 Je poussai un hurlement.

- Maman ! Lalla Aïçha ! Cette femme veut me couper les oreilles! Oh ! mes oreilles ! mes oreilles !

Lalla Aicha s'était penchée à la fenêtre.

- Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?

 La femme du rez-de-chaussée essaya de lui expli­quer la situation, mais je criais si fort que sa phrase ne parvenait pas jusqu'à l'étage. Elle me faisait des signes de la main pour m'inviter à me taire. Je conti­nuai à brailler, à trépigner. La tête de ma mère surgit à côté de  celle de Lalla Aicha. Toutes les deux demandaient des explications. Des voisines étaient sorties de leur pièce pour venir en aide à mon ennemie.

   La voix de Salama calma tout le monde.

 - Ce n'est qu'un enfant, dit-elle, personne ne doit lui tenir rigueur d'un oubli ou d'une maladresse. Il ne serait pas raisonnable qu'une dispute éclatât à cause d'une gaminerie. Sidi Mohammed, finis de pleurer et monte vite, j'ai trouvé encore dans ma poche une corne de gazelle qui te fera sûrement plaisir.

Je m'essuyai le visage dans le bas de ma djellaba. Je montai fièrement l'escalier.

 Les femmes avaient repris leurs besognes. La maison retrouva son silence. A mon entrée dans la chambre de Lalla Aïcha, ma mère ne put se retenir de me lancer un regard qui en disait long. Je redoutais ce regard plus que tour au monde. Il me fou­droyait, me réduisait à néant.

 Salama m'offrit sa protection. Elle étendit son bras vers moi, me sourit de toutes ses dents. Sur le plateau, la corne de gazelle m'attendait. Je m'en emparai, mais je fus incapable de la porter à ma bouche.

 Lalla Aïcha s'activait à préparer de nouveau du thé. Niché entre deux coussins, je tâchais de me faire oublier. Je me tenais les yeux baissés. J'entendis ma mère qui disait, s'adressant à Salama :

- Qu'avait-elle, cette viande ? Etait-elle réellement trop maigre ou bien pas assez fraîche ?

- Au dire de tous les gens du quartier, elle était d'excellente qualité. Seulement, la fille de Si Abderrahman cherchait un prétexte. Moulay Larbi a l'âge de son père. D'autre part, ses moyens ne lui permettent pas de satisfaire toutes ses fantaisies ; puis, je vous liai déjà dit, cette fille est folle. Depuis quand a-t-on vu la fille d'un coiffeur exiger de son mari l'achat d’une paire de bracelets d'or? Réclamer de l'argent, en espèces, pour se payer des futilités? Organiser des thés pour ses soi-disant amies? Jouer du  tam-tam à tout

propos ?

 Lalla Aïcha risqua une question.

- Mais, ne travaillait-elle pas? N'a-t-elle jamais appris un métier?

« Elle brode des empeignes de babouches.

   Moulay Larbi lui confia un travail ou deux, mais son ouvrage traînait longtemps sur le métier, il était mal exécuté et elle en voulait toujours le double du prix normal pratiqué par les autres brodeuses. Moulay Larbi cessa de la faire travailler. Elle l'accusa alors d'avoir des relations incorrectes avec des femmes dans des quartiers éloignés. Sous prétexte sans doute de leur confier des empeignes, il en profitait pour avoir avec elles des conversations indignes d’un Croyant.

« Nous savons que Moulay Larbi ne se livrerait jamais à de telles pratiques. Ce sont là les paroles mensongères d'une fille stupide et jalouse.

« Tout ceci serait sans conséquence si sa mère ne se mêlait pas à chaque instant des affaires du ménage. Elle vient trois ou quatre fois par semaine renifler chaque objet, donner des conseils, manifester son mécontentement à propos de ceci ou de cela, inciter sa fille à se montrer plus exigeante, flatter son orgueil en lui répétant qu'elle est bien trop jolie pour un vieux barbon qui sent la sueur et le cuir et qui se montre incapable de gâter sa jeune épouse comme elle le mérite.

« Le pauvre Moulay Larbi subit naturellement les répercussions de ces mauvais conseils. Ah ! Il est bien à plaindre, Moulay Larbi ! Il n'a rencontré dans ce mariage que tristesse et peine. Il vient rarement te voir, Lalla Aïcha, parce qu'il a conscience d'avoir commis une faute grave à ton égard. Il n'a pas oublié ce que tu as fait pour lui. Ni sa mère, ni sa sœur ne lui auraient porté secours dans l'adversité comme toi tu l'as fait si généreusement. Mais les hommes sont des êtres faibles!

« Depuis que sa situation s'était trouvée amé­liorée, il n'avait plus qu'un rêve, celui d'avoir une jeune épouse pour égayer sa vie de travail et de lutte. Notre époque devient de plus en plus étrange. Les jeunes filles d'aujourd'hui ne sont plus celles d'hier. Elles manquent de réserve, ignorent la pudeur, font fi de leur dignité pour obtenir une satisfaction pas­sagère. Elles préfèrent épouser des jeunes gens sans cervelle qu'elles gouvernent à leur guise.

« Moulay Larbi est un homme, il lui faut donc une femme à sa mesure. Cette femme, c'est toi, Lalla Aicha. Son erreur a été de l'oublier momentanément. »

   Tous les regards se dirigèrent vers la porte. Nous venions d'entendre un toussotement discret.

- Qui est là ? dit Lalla Aicha.

- Un proche.

- C'est toi, Zhor ? Entre donc!

    Zhor montra son petit visage très maquillé.

- Puis-je avoir un brin de menthe?

- Voici de la menthe, mais prends le temps de boire avec nous une gorgée de thé.

- Merci, je vais en faire, mon mari ne va pas tarder à arriver.

- Il n'est pas encore là, alors, reste avec nous jusqu'à son arrivée.

    Zhor se décida à franchir la porte.

 Elle éclatait de jeunesse et de fraîcheur. Elle por­tait des vêtements de couleurs voyantes. Elle avança à petits pas, tendit la main à ma mère, porta son index à ses lèvres, retendit la main à Salama, refit le même geste. Je désirais qu'elle s'assît près de moi. Mon vœu fut comblé. Elle s'assit à mon côté. Sa petite main me caressa la joue.

 

 

   Après les questions et les réponses habituelles relatives à la santé des unes et des autres, Zhor entra dans le vif du sujet. Elle voulait savoir si le divorce entre Moulay Larbi et la fille du coiffeur avait été prononcé. Comme toutes les femmes manifestaient leur ignorance par des mimiques diverses, Zhor sourit largement. Fière de devenir le point de mire de tous les regards, elle se lança dans un brillant monologue.

- Mère Salama ne doit pas ignorer ce qui se passe dans ce ménage, mais tout le monde connaît sa discrétion. Pourtant, tous les habitants du quartier El Adoua sont au courant des difficultés que rencontre quotidiennement Moulay Larbi auprès de sa jeune épouse. D'ailleurs cette fille est folle ou possédée. Pour un rien, elle menace son entourage de tout casser dans la maison, monte sur la terrasse dans l'intention de se jeter dans la rue par-dessus le mur. Je tiens mes renseignements de source sûre.

 Ainsi, mardi dernier, elle demanda à son mari de lui acheter pour le soir même, un foulard brodé à longues franges. Moulay Larbi revint deux heures plus tard avec un splendide foulard grenat à dessins multicolores. La fille du coiffeur le regarda à peine, le prit entre le pouce et l'index, le jeta dans la cour de la maison avec une grimace de dégoût.

- Pour qui me prends-tu? dit-elle à son mari.

   Pour une fille de la campagne? Comment as-tu osé m'offrir un foulard de couleurs aussi vulgaires ? Certes, tu ne dois pas l'avoir payé bien cher! Sache que lorsqu'un vieux barbu comme toi prend comme épouse une fille qui pourrait être sa fille, il doit céder à tous ses caprices et ne lui offrir que ce qui coûte le plus cher. Je te fais don de ma jeunesse et de ma beauté, et en échange, tu m'apportes un foulard tout juste assez joli pour coiffer une tête de négresse.

   Moulay Larbi, très en colère, se mit à l'insulter très violemment. La fille du coiffeur se saisit d'un verre, le cassa sur le rebord de la fenêtre et, avec le morceau aigu qui lui restait dans la main, elle tenta de se couper la gorge. Moulay Larbi se précipita pour arrêter son geste. Elle se mit à pousser des hur­lements, à prendre à témoins les voisins, prétendant que son mari la battait, que sa situation devenait intolérable, qu'elle n'avait jamais assez à manger et qu'elle devait se contenter de vêtements rapiécés, tant l'avarice de son mari était grande.

Salama avoua qu'elle n'était pas au courant de cette scène.

- Qui t'a raconté cela, ma petite sœur?

- Des gens! A Fès, personne n'ignore rien sur personne. Je sais aussi que la fille du coiffeur est particulièrement paresseuse. Elle ne quitte pas ses couvertures avant la prière de Louli. Lorsque Moulay Larbi passe la nuit auprès d'elle, le matin, il part sans déjeuner, sans même boire un verre de thé.  Souvent viande et légumes attendent jusqu'au soir que Lalla, fille du coiffeur se décide à les faire cuire. Moulay Larbi ne supportera pas longtemps une telle vie. Déjà, il lui arrive de dormir dans son atelier plu­tôt que de rejoindre sa jeune femme. Il a trop de pudeur pour parler de tout cela à Lalla Aicha qui le reçoit, comme il convient, très froidement depuis son mariage.

  Un murmure s'éleva parmi les auditrices. Ma mère tenta de dire quelque chose puis se ravisa, soupira, se replongea dans son silence. Tout le monde soupira avec conviction.

Zhor n'avait plus rien à dire.

Soudain, toutes se mirent à parler à la fois. Elles parlaient de la fille du coiffeur, du coiffeur lui-même, de sa femme, de feue sa mère (que ses os aillent entretenir les flammes de l'Enfer). Elles se rappelèrent maintes histoires arrivées dans cette famille, qui ne s'étaient pas toujours terminées à l'avantage de ses membres. A les entendre, le coiffeur, sa mère, sa femme et sa fille représentaient le rebut de la société; à leur mort, les chiens même ne voudraient pas de leurs charognes. C'étaient à peine des êtres humains et presque pas des Musulmans.

  Sur toute la surface de la terre, il n'y avait pas de peuple plus généreux, plus franc, plus pudique que le peuple du Prophète (que le salut et les bénédictions les plus choisies soient sur lui). Des individus pareils n'avaient pas de place dans une aussi noble communauté. D'autre part, ni les Chrétiens ni les Juifs n'en voudraient.

Le ton de cette diatribe s’était fort élevé. La voix de Salama roulait comme le tonnerre, celles des autres femmes imitaient tantôt le bruit d'une chute d'eau, tantôt le déplacement des feuilles sèches par un vent de fin d'automne.

Ce qu'elles disaient glissait sans laisser de trace dans mon esprit. Je ne comprenais pas le sens de tous les mots. Il m'importait peu de comprendre. J'étais attentif à la seule musique des syllabes. J'écoutais si intensément que j'oubliai le verre de thé que je tenais à la main. Mes doigts se relâchè­rent. Le thé se répandit sur mes genoux. L'ivresse verbale prit fin brusquement. Tout le monde me regarda dans un silence terrifiant. La surprise et la fureur brillaient dans tous les yeux braqués sur moi. En vain, je  cherchai dans mon cerveau désemparé l’ombre d’une excuse. Aucune explication ne pouvait me sauver. Pleurer ne servirait à rien. Je regardai chaque femme, levai les yeux au plafond et poussai un profond soupir.

Par Abdelhaq
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