Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:57

VII

 

  Les FEMMES de la maison s'achetèrent toutes des tambourins, des bendirs et des tambours de basque. Chacun de ces instruments avait sa forme, son langage particulier. Il y en avait de longs en céramique bleue, la base garnie de parche­min, de ventrus en poterie quasi rustique, de simples cadres en bois circulaire tendus d'une peau de chèvre soigneusement épilée.

  Ma mère fit l'acquisition d'un de ces tambours ou bendirs. Elle l'essaya. Des coups graves et des coups secs combinés avec art parlèrent un dialecte rude, mélange de soleil et de vent de haute montagne.

  Encore deux jours avant la Achoura, la grande journée où, de chaque terrasse l'après-midi, s'élèveront rythmes et chansons.

   Maintenant, chacune de nos voisines faisait ses gammes, jouait pour elle-même un air de danse, accompagné de fioritures, de mots murmurés à mi-voix. Zineb tapait comme une sourde sur un minuscule tambourin de pacotille. La veille, mon père m'avait offert une trompette très fruste en fer-blanc bariolée de toutes les couleurs. J'en tirai de temps à autre un gémissement nasillard qui se terminait par un cri rauque de fauve en colère. Je comptais d'ailleurs sur d'autres jouets pour le jour même de la Achoura.

  Je désirais un tambour en terre cuite, en forme de sablier et un hochet décoré de fleurs. Je me contentais pour le moment de ma trompette. Elle éclatait au milieu de tous les bruits de la maison comme un cri d'alarme, parfois comme un sanglot d'agonisant.

Ma mère me pria de monter sur la terrasse braire tout à mon aise.

Dans toute la ville, les femmes essayaient leurs tambourins. Un bourdonnement sourd couvrait l'espace.

Je gonflai mes joues et soufflai de toutes mes forces dans ma longue trompette; le son s'étrangla et j'eus l'impression d'entendre un bébé qui perce Ses premières dents. Le chat de Zineb somnolait au soleil. Il fit un saut d'épouvante, faillit perdre 1’équilibre, tomber du haut du mur, sa demeure favorite. Il m’abandonna la terrasse et s'engouffra dans une gouttière.

Une tête inquiète surgit du faîte d'un mur mitoyen et dis­parut. Ma mère me rappelait déjà. Je descendis pour la rejoindre.

- Un de tes camarades, envoyé par le maître d'école t'attend dans le patio, me dit-elle. Prends tes babouches et va le rejoindre ; le fqih a besoin de toi.

 J'abandonnai ma trompette avec regret et dégringolai l'escalier pour retrouver mon condisciple. C'était Hammoussa, pois chiche, l’élève le plus petit de taille de l'école. Il s’appelait de son vrai nom Azzouz Berrada. Il me recommanda de me dépêcher.

L’équipement des lustres pour la nuit de la Achoura réclamait le concours de toutes les mains. Il fallait venir travailler comme les autres au lieu de jouer de la trompette. Nous arrivâmes au MI/d. J embrassai la main du Maître et m'installai au milieu d'un groupe chargé de découper des mèches minuscules dans un carré de vieille cotonnade blanche, usée à la limite de l'usure .D'autres  élèves s'emparaient des mèches roulées avec soin les agrafaient par le milieu à une lamelle de fer-blanc. Le bout libre de la  lamelle de métal formait un crochet et devait reposer sur le bord d’un verre rempli moitié eau, moitié huile d'olive.

 

 Les grands, suspendus à une échelle branlante, accrochaient aux auvents des fenêtres et au plafond de la salle d'école des lustres en fer forgé. De conception très simple ces lustres étaient formés d'un ou de plusieurs cerceaux reliés entre eux par  des tiges rigides. A ces cerceaux venaient se coller des cercles étroits où seraient logées les petites veilleuses : des verres ordinaires munis d'une mèche qui nageait dans l’huile.

Pour obtenir un bel effet, les élèves mélangeaient à l'eau des veilleuses des poudres de couleurs diverses.

Quand j'arrivai, les lustres étaient loin d'être entièrement gar­nis. Les verres s'entassaient dans un seau, les poudres de couleur en petits paquets reposaient dans les babouches du fqih et les lamelles de fer-blanc traînaient partout sur les nattes. Nous travaillâmes activement. Hammoussa se coupa le pouce avec une lamelle et partit se faire soigner chez lui en pleurnichant doucement.   .

 La plupart des élèves travaillaient avec ardeur ; cinq ou six seulement, parmi les plus turbulents, allaient d'un groupe à l'autre, s'agitaient en tous sens, provoquaient çà  et là quelques  disputes.       .

 Notre tâche fut terminée avant le coucher du soleil. Avant de quitter l'école, nous chantâmes des cantiques en l'honneur du Prophète, récitâmes en chœur quelques versets du Coran. Le Maître prononça avec ferveur des invocations pour attirer la bénédiction sur nous, sur nos parents et sur l'ensemble de la communauté musulmane. Il n'a point oublié, dans ses prières, le Sultan prince des Croyants, qu'Allah prolonge son existence et l'aide à  supporter le lourd poids du royaume.

  Nous restâmes silencieux à  attendre que le Maître nous fît signe de partir. Mon tour vint assez rapidement. Je baisai la main du Maître, enfilai mes babouches et sortis.

  A la maison, je trouvai ma mère très ennuyée. Il n'y avait plus de pétrole dans la lampe. Ma mère avait oublié d'en faire acheter. Je lui proposai de faire sa commission. Elle refusa. Driss El Aouad rentra. Ma mère descendit au premier. Je l'entendis chuchoter sur le palier de Rahma. Le pas de Driss El Aouad retentit de nouveau dans l'escalier. Il avait accepté de rendre service à ma mère.

  De la rue me parvint la voix grêle d'un vendeur de bougies. « Des bougies et des allumettes », criait-il. Nous ne nous servions plus de bougies. C'était bon pour les gens pauvres, sans argent, ceux qui ne peuvent se payer une belle lampe munie d'une glace pour refléter la lumière, bon aussi pour les personnes arriérées qui craignent les explosions, la fumée et la mauvaise odeur, autant d'inconvénients qui n'existent que dans leur imagination.

 La nuit tomba brusquement. Nous attendions impatiemment le retour de notre voisin pour éclairer la chambre. Quelqu'un toussa à la porte d'entrée de la maison. Driss El Aouad demanda s'il n'y avait personne sur son passage. Ma mère se précipita chez Rahma, ramena sa bouteille à moitié pleine de pétrole. A la lumière d'un bout de chandelle, elle dévissa le bec, remplit la lampe, nettoya la mèche de son charbon et alluma.

- Soirée de bénédiction, lui dis-je.

- Que ta soirée soit bénie, me répondit ma mère.

- Lalla Zoubida, appela Lalla Kanza du rez-de-chaussée, bénie soit ta soirée, pourrais-tu me donner un brin de menthe?

- Sidi Mohammed va te le porter.

Ma mère me donna quelques branches de menthe très parfu­mée. J'allai fièrement les offrir à la chouafa. Je la trouvai dans le patio. Une odeur d'encens, de benjoin et de bien d'autres aro­mates alourdissait l'atmosphère. J'étais persuadé qu'une assem­blée de démons, attirés par toutes ces odeurs, se tenait dans la pénombre.

Lalla Kanza, pour me remercier, me mit dans le creux de la main une poignée de grains de sésame. Je pensai que c'était là une part d'un repas mystérieux offert aux génies par la sorcière. J'y goûtai du bout de la langue. Le goût de sésame n'avait rien de suspect. Je mangeai. Les grains se collaient autour de mes lèvres et sur le bout de mon nez. Ma langue balayait ce qu'elle pouvait atteindre. J'époussetai l'excédent avec les doigts.

 Il faisait noir dans l'escalier mais l'obscurité ne m'effrayait guère. Le vide qui s'ouvrait devant moi n'était vide qu'en appa­rence. Des présences muettes s'écartaient pour me laisser passer. Lorsque j'aurai l'âge requis, toutes ces présences se découvriront il mes yeux de voyant.

J'entendis ma mère prononcer solennellement :

- Dieu est le plus grand.

     Quelqu'un demanda:

- Est-ce le muezzin annonçant la prière de l'Achaa que j'entends?

- Oui, répondit ma mère.

 Dans le noir, je retenais mon souffle, j'écoutais avec attention.

Je n'entendais point de muezzin. Les femmes; dit-on, ont l'oreille plus fine que les hommes.

Mon père ne tarda pas à arriver. Le dîner se déroula comme à l'ordinaire.

Avant de nous coucher, mon père me fit part de son intention de m'emmener le lendemain, dans la matinée, me promener dans les souks et choisir mes jouets. Nous irions aussi à Bab Moulay Idriss faire l'acquisition d'un cierge. La nuit de la Achoura, je l'offrirais au maître d'école.

J'étais heureux. Une seule chose m'ennuyait. Je savais qu'il m'était impossible d'échapper à la séance du coiffeur. Mon père ne manquerait pas de me conduire à Chemaïne dans l'étroite boutique de Si Abderrhaman, le barbier. Je n'aimais ni Si Abderrhaman, ni sa boutique.

  Je me couchai, mais le sommeil avait fui mes paupières. Je rêvai longtemps à des cierges monumentaux, décorés de dentelles de papier finement ajourées par une main patiente, de rasoirs étincelants, de tambours en forme de sablier, de lustres en fer forgé chargés de godets de cristal.

 Mon père ne connaissait rien à l'art délicat de vendre et d'acheter. Il ignorait les subtilités du marchandage et la volupté d'obtenir un objet, un sou moins cher que ne l'a payé le voisin. Il m'emmena, après le repas du matin, faire le tour des marchands de jouets. Dans chaque rue résonnaient les tambourins, les gre­lots des hochets de fer-blanc, le chant des flûtiaux. Les marchands de tambourins se démenaient dans leurs échoppes devenues étroites tant il s'y entassait de marchandises. Des tambourins, des bendirs, des tambours de basque, des trompettes et des pipeaux pendaient par grappes, s'amoncelaient en tas multicolores, envahissaient les étagères. Un peuple de femmes, d'hommes mûrs, de fillettes et de garçons faisaient cercle autour de chaque magasin. Les uns essayaient un instrument, les autres les accompagnaient de battements de mains, jacassaient, réclamaient, discutaient avec le marchand qui ne savait plus où donner de la tête.

 Une foule de campagnards, descendus de leurs lointains villages, s'approvisionnaient en sucre, épices, cotonnades et instruments de musique. Ils encombraient la rue de leurs paquets.

 Je m'accrochais à la main de mon père, occupé à écarter les passants pour nous frayer un chemin. J'eus mon tambour en forme de sablier, un petit chariot bizarre en bois et une nouvelle trompette.

 Mon père me laissait choisir, payait sans discuter. Je lui tenais de longs discours, lui posais mille questions auxquelles il répondait rarement. Il souriait à me voir si excité. Nous terminâmes nos emplettes par l'achat d'un cierge, d'une livre de poids. La rue Bab Moulay Idriss débouche dans le quartier des fabricants de ceintures brodées et des marchands de fruits secs.

  Près d'un pied de vigne séculaire, s'ouvrait la boutique de Si Abderrhaman le coiffeur. Le maalem Bnou Achir occupait la boutique qui lui faisait vis-à-vis. Chacun avait sa clientèle. Les deux barbiers ignoraient la concurrence.

 Mon père venait se faire raser les cheveux depuis son installation à Fès, dans la boutique de Si Abderrahman.

  Les barbiers participent à de nombreuses cérémonies familiales. A ma naissance, mon père, montagnard transplanté dans la grande ville, désirait néanmoins fêter dignement mon arrivée au monde. Si Abderrhaman lui fut d'un excellent conseil. Il vint, selon l'usage, accompagné de ses deux apprentis, placer les invités et faire le service pendant le repas.

Lors de ma première coupe de cheveux, mon père eut recours à ses soins et fit encore grand cas de ses avis et recommandations.

Je n'aimais pas Si Abderrhaman. Je savais qu'il serait chargé de me circoncire. Je redoutais ce jour. Je sentais des frissons me parcourir l'épiderme quand je le voyais manier le rasoir ou les ciseaux.

 Nous le trouvâmes occupé à pratiquer une saignée. Le client présentait sa nuque rasée, Si Abderrhaman se penchait sur le cou du patient. Je détournai les yeux de ce spectacle.

Si Abderrhaman planta deux ventouses en fer-blanc derrière la tête de l'inconnu et nous souhaita en termes courtois une heureuse journée.

- Je vois, dit-il, que ce jeune homme a été gâté: un tambour, une trompette, un magnifique chariot et un cierge. Il est vrai que le cierge est destiné au fqih. Il faut toujours être très bien avec son maître, sinon, gare à la baguette de cognassier.

Tout le monde se mit à rire. Je rougissais d'indignation. La baguette de cognassier n'a rien de risible. Ces messieurs n'en avaient jamais reçu sur la plante des pieds, au point de ne pou­voir se tenir debout. Ils pouvaient rire. La baguette de cognassier inspire à ceux qui la connaissent un sentiment de crainte et de respect.

 Un homme sec, avec une barbe de bouc et un turban monu­mental, souleva le rideau d'entrée. Il geignait tant qu'il pouvait. Pour tout salut, il se contenta de hocher la tête d'un mouvement affirmatif. Il s'écroula entre les accoudoirs d'une chaise rigide et continua à geindre.      

- Tu me parais encore bien fatigué, oncle Hammad ! Puis-je t'être utile?

- Si Abderrhaman, je vais mourir.

- Ne prononce pas de telles paroles indignes d'un musulman.

Allah seul connaît les secrets de la vie et de la mort. De quoi souffres-tu ?

- Je ne souffre pas. Seulement, la nuit, ma respiration devient courte, j'étouffe et mon cœur se gonfle d'angoisse.

- Il te faut un fortifiant, oncle Hammad. Je connais une recette très efficace. Pourras-tu t'en souvenir?

- Ma mémoire est intacte; c'est le cœur, te dis-je, qui faiblit.

Donne-moi vite cette recette.

- Elle est simple. Demande aux gens de ta maison de faire frire dans du beurre un oignon blanc finement haché. Mélange à cet oignon frit deux cuillérées de miel, de l'anis et des grains de sésame, ajoute du gingembre et de la cannelle, parfume l'en­semble avec trois clous de girofle. Si tu absorbes une bouchée chaque matin de ce remède, tes malaises disparaîtront.

- Si Abderrhaman, Dieu te récompensera, le jour du juge­ment; je savais que ta sagesse me serait d'un grand secours. Je m'en vais acheter les ingrédients, à l'heure et à l'instant.

 L'oncle Hammad soupira, s'agita, finit par s'extraire de son siège et partit, poussant de sourds gémissements.

Si Abderrhaman vérifia l'adhérence des ventouses qu'il avait posées sur la nuque de son mystérieux client.

- Aujourd'hui, mon aide est absent et l'apprenti en prison, pour je ne sais quel méfait; je suis seul à travailler, expliqua Si Abderrhaman.

Il continua, s'adressant à mon père :

- J'espère, Maalem Abdeslem, que tu n'as rien de bien impor­tant à faire, j'en ai pour un moment à pratiquer cette saignée. J'en ai fait une hier à l'un de tes amis, Moulay Larbi Alaoui, le babouchier. Cet homme me plaît. Toujours digne, sobre de paroles et de gestes. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait point d'en­fants. Peut-être a-t-il une femme trop âgée ? Les gens de ta mai­son doivent connaître la femme de Moulay Larbi. On raconte que c'est une Chérifa au cœur généreux. Grâce à son aide, Moulay Larbi a pu payer ses dettes et remonter son atelier. Je sais que ses affaires sont maintenant très prospères.     

 Mon père écoutait, indifférent. Si Abderrhaman repassait un rasoir, se penchait sur la nuque du patient aux ventouses, rangeait de menus objets dans un tiroir.

Installé sur la banquette entre deux accoudoirs en bois tourné, les pieds dans le vide, je regardais la natte usée qui tapissait le mur, les panoplies de rasoirs et de miroirs à main, j’admirais la majestueuse cathèdre de marie peinte de couleurs fanées.

Déjà Si Abderrhaman reprenait son monologue.

- Ne crois-tu pas qu'il devrait songer à prendre une nouvelle épouse? Le moment n'est peut-être pas encore venu, mais je suis sûr que les affaires de Moulay Larbi iront en s’améliorant. Il fabrique d'excellentes babouches de femmes, d'une richesse de matière, de décor et de couleur vraiment étonnantes. Ces articles jouissent toujours d'une grande faveur auprès de la clientèle féminine. Il n'y a que les femmes pour faire la fortune des uns ou la ruine des autres. Il paraît que dans certains pays, les femmes vont même se faire arranger les cheveux chez le coiffeur. Que ne suis-je né dans l'un de ces pays fabuleux! .

 Si Abderrhaman exhala un long soupir de regret et reprit :

 

- Je n'ai point le droit de me plaindre, je suis le coiffeur attitré de plusieurs familles, de notre haute société. Elles sont généreuses. Dieu saura les récompenser. Louange à Dieu.

Un nouveau visiteur fit son entrée.

- Le salut sur vous! dit-il.        

- Sur vous le salut, la miséricorde et la bénédiction d'Allah! répondit Si Abderrhaman.    

Mon père remua les lèvres, le client aux ventouses toussa à trois reprises, cracha quelque part et se figea dans sa pose rigide:

  Il nous tournait le dos. J'apercevais les franges de sa barbe qui dépassaient sur le côté. Ses oreilles d'un rouge cerise ressemblaient à des fleurs étranges. Il devait être assez âgé et travaillait, à voir la couleur de sa nuque, aux champs ou dans un des multiples jardins qui entourent Fès. Il cessa de m'intéresser. Je regardais le nouveau venu. Jeune, la peau d’une blancheur de cire, les sourcils bien fournis et la barbe plus noire que l’aile du corbeau, son visage rayonnait de douceur.

 Il prit place sur une sorte d'estrade assez élevée qui faisait face à la porte de la boutique. Si Abderrhaman, tout en vaquant à de mystérieuses besognes, ne cessa de lui prodiguer les sourires et les mots aimables. Lorsque le jeune homme se fut installé, le coiffeur poussa un ou deux hennissements pour manifester sa joie et entama la conversation.

- Comment va ton vénéré père, Sidi Ahmed ? (Dieu le conserve en parfaite santé et multiplie ses biens !) Souffre-t-il toujours de son genou ? Cela va mieux ! J'en suis fort heureux ! J'en suis très heureux, très heureux ! Mon onguent a dû agir. Il a même agi au delà de mes espérances. Et toi, mon fils ? Laisse-moi te féliciter, te souhaiter bonheur et joie. Oui, je sais déjà. Je sais peu de chose en vérité. Ton père m'entretient parfois à ton sujet, il m'a annoncé l'heureux événement. Tu épouses la fille de Si Omar le notaire.

Pendant tout ce monologue, le nommé Si Ahmed ouvrit la bouche plusieurs fois, tenta de placer un mot mais Si Abderrha­man devinait ses réponses et lui épargnait la fatigue de les for­muler.

Le barbier poursuivait :

- Si Omar est un homme de Dieu. Dans une époque où s'étale la corruption, l'injustice, l'avidité, c'est un bienfait d'Allah de rencontrer un homme comme Si Omar, ou comme ton vénéré père Haj Ali.

  Il se tourna vers mon père pour le renseigner :

- Sidi Ahmed est le fils de El Haj Ali Lamrani, le marchand de thé du quartier Sagha. Tu dois le connaître.

- Si ! Si ! Tu dois le connaître, il a fait trois fois le pèlerinage aux Lieux Saints. Par trois fois, il toucha la Pierre Noire. Je prie Dieu de m'accorder la faveur d'être au Paradis le voisin d'un homme aussi pieux ! Sidi Ahmed va épouser la fille de Si Omar le notaire. Si Omar possède, outre la science, la sagesse et la courtoisie, des biens matériels; Dieu augmentera sa fortune.

Il s'adressa à Sidi Ahmed.

- Que deviennent tes études? Je t'ai connu bébé, te voilà maintenant un savant!

- Je ne suis qu'un mendiant de la science, dit enfin Sidi Ahmed.

Il plaça cette phrase par surprise. Si Abderrhaman suçait l'em­bouchure d'une de ses ventouses. Il ajouta, profitant toujours du silence forcé du barbier :

- Si Abderrhman, tu en sais certainement plus long que moi sur mon manage. Mes parents s'occupent de cette affaire. Je n'ai pas mon mot à dire.

- Depuis quand, répartit le coiffeur, les jeunes gens ont-ils leur mot à dire quand il s'agit de ces graves problèmes? Ils ont parfois de l'instruction, mais une instruction glanée dans les livres et sur les lèvres de leurs maîtres. Il leur manque l'expérience des gens murs, des points de comparaison, la connaissance des hommes. Se marier ne consiste pas à passer de charmantes soirées avec une jeune et jolie femme, se marier veut dire créer de nouveaux liens de parenté avec une autre famille, avoir de beaux enfants capables de vous venir en aide dans notre vieillesse. J'ai une fille en âge d'être mariée. Mon futur gendre sera un peu mon fils, moi qui ai toujours désiré un fils.

  Si Abderrhaman retira les ventouses, alla les vider derrière un rideau. Sur la nuque du client paraissaient deux boursouflures sanguinolentes. Le barbier s'empressa de les garnir de coton et vint vers moi.

- Je vais commencer par cet enfant qui doit s'ennuyer. Il préférerait sans doute être dans la rue.

   Tout  en m’enveloppant dans une large serviette rayée rouge et jaune, il continuait en ces termes :

- Je le comprends! La rue! La rue, avec la foule et ses odeurs, la foule et ses appels, la foule et ses murmures, ses chants, ses lamentations, ses disputes et ses cris d’enfants, la rue avec ses places qu'ombragent la vigne et le platane, la rue qui rêve, qui chante et qui boude ...

  Maintenant, il me savonnait la tête et la frottait du plat de ses deux mains. Son regard était vague. Il reprit son hymne à la rue.

- La rue où trottine le petit âne gris, où vagabondent les chats efflanqués, où tourbillonnent des vols de moineaux, la rue que traverse dignement un couple de pigeon au plumage irisé, cette  rue avec ses cortèges de fête et ses cortèges d’enterrements réserve à  ses amoureux ses sourires les plus tendres, les enveloppe d'une tiédeur de sein maternel, se pare pour eux seuls de couleurs déli­cates et de lumières rares.

- Tu es un poète, Si Abderrhaman! s'écria Sidi Ahmed. Par Allah! Je n'ai jamais rien lu d'aussi beau sur la rue.

- Comment puis-je être poète alors que je sais à peine lire et écrire? Non, j'aime simplement notre bonne ville de Fès. La rue pour moi est un perpétuel spectacle.

- Tu sais joliment en parier, dit mon père.

- Si Abdeslem, on parie toujours bien des choses qu'on aime.

 Une vulgaire gargoulette de terre cuite peut provoquer l'enthousiasme d'un amateur de gargoulettes et le transformer en ce que Sidi Ahmed appelle un poète.

Si Abderrhaman choisit un rasoir avec un manche d'ébène, le passa, le repassa sur une pierre gluante d'huile, l'essuya avec soin, réessaya sur son ongle avant d'entreprendre de me raser la tête.

  Il commença au sommet du crâne, m'obligea à baisser le nez jusqu'aux genoux, racla à petits coups le duvet de ma nuque. II revint ensuite aux côtés, fit le tour de la mèche qui pendait  sur mon oreille droite. Le rasoir me brûlait lin peu. Je ne disais rien. Je n'écoutais même plus la conversation. Une torpeur m'envahit. Je finis par m'endormir. Ma tête s'en alla de travers et la lame me mordit légèrement. Je me réveillai en sursaut. Le coiffeur discutait toujours. Des gouttes de sueur couvraient mon front, dégoulinaient le long de mon nez.

  Il s'arrêta enfin, épousseta mon visage et mon cou à l'aide d'une serviette et me démaillota. Je me sentis léger, comme saigné à blanc. J'eus mal au cœur. Je cherchai des yeux mon père. II s'aperçut de mon malaise, se mit debout, se porta à mon secours.

- Viens, me dit-il, l'air frais te fera du bien. Si Abderrhaman, j'ai besoin d'être rasé moi aussi, mais je reviendrai le soir; cet enfant paraît fatigué. Messieurs, je vous laisse dans la paix d'Allah !

   Nous voici de nouveau dans la rue ; jamais elle ne me parut aussi belle, aussi enchantée que ce jour-là. Je me sentis beaucoup mieux. Arrivés à la maison, nous nous installâmes pour le repas. Le bourdonnement des tambourins nous parvenait de toutes les terrasses.

   Au premier étage, Zineb tapait sans rythme sur son jouet de quatre sous, une tarifa en terre cuite qui ne mesurait pas plus d'un empan. Je pris à peine le temps de manger, j'avais hâte de la faire mourir de jalousie. Je trouvai deux bâtonnets, je me passai le tambour en forme de sablier en bandoulière et je commençai une nouba de ma composition à crever le tympan de tous les habitants du quartier.

 Je réfléchis. Ma musique devait être plus riche. Je m'équipai en homme-orchestre. Je m'assis, mis mon tambour par terre sur ses bords, je réussis à coincer ma trompette entre les genoux. Mes mains manièrent le bâtonnet avec vigueur. Je soufflai de toutes mes forces dans la trompette. Bruits de tambour et mugissements se mêlèrent. La musique devenait assourdissante. Zineb vint me rejoindre pour prendre part à la fête. Nous improvisâmes le plus beau concert qui eût jamais fait résonner les murs de notre maison.

 Les femmes, y compris ma mère, crièrent grâce. Elles n'appréciaient pas notre musique. Elles nous conseillèrent de monter sur le belvédère de la terrasse charmer les oreilles des voisins.

 Auparavant ma mère me demanda d'enlever ma djellaba et mon vieux gilet. Elle désirait m'essayer une chemise neuve. Elle me la passa par-dessus la vieille. Elle craquait d'apprêt.

Ma mère paraissait satisfaite du travail de la couturière. La chemise me couvrait entièrement et tombait jusqu'au sol. Mes bras se perdaient dans les immenses manches. Le col, de deux doigts de hauteur, était fait de plusieurs épaisseurs de tissu et fermait sur le côté par un cordonnet de soie blanche.

 Je ne pensais qu'à mon tambour, cette séance d'essayage m'ennuyait. Je pus me libérer, reprendre mon vieux gilet et ma djel­laba. Je courus vers la terrasse. Zineb m'attendait en compagnie de deux filles et d'un garçon venus des maisons mitoyennes, chacun avec son instrument de musique. Le garçon tenait un tambourin comme les filles. Il l'abandonna pour s'emparer de ma trompette. Il était plus âgé que moi et se connaissait en musique. Il sut tirer de cette trompette, simple en apparence, les rugissements les plus inattendus. Nous nous abandonnâmes à la joie du rythme, nous nous soulâmes de bruit.

 Des femmes richement habillées se perchèrent sur les murs pour nous admirer. Elles riaient de notre excitation, nous encourageaient par des mots gentils qui se perdaient dans le tintamarre.

  Nous jouâmes jusqu'au coucher du soleil. Ma mère vint me chercher. A l'entendre, je m'étais assez amusé ce soir. Il fallait venir dîner et me coucher. Elle comptait me réveiller à la première heure du jour pour aller au Msid commencer l'année dans la joie, le travail et la récitation des versets sacrés. Elle m'amena à la cuisine. Là, l'auge de bois qui servait les jours de lessive débordait d'eau bouillante. Pour rendre cette eau moins brûlante, elle y versa un seau d'eau fraîche. Elle me déshabilla, me plongea dans ce savant mélange. J'eus la respiration coupée. Je me mis à hurler, à me débattre afin d'échapper aux mains de ma mère qui me frottait vigoureusement à l'aide d'une rondelle de liège, emprisonnée dans un tissu particulièrement rêche. Une fois lavé, je mangeai quelques bouchées de pain trempées dans la sauce d'un plat de viande au citron. Je m'allongeai sur mon matelas. Ma mère étendit sur moi une chaude couverture. Je ne tardai pas à sombrer dans le noir, un noir peuplé de petites filles taquines et bêtes et de barbiers bavards.

 La voix de ma mère me tira des profondeurs du sommeil. Je nageai, un bon moment, dans une lumière rouge parcourue d'étincelles et d'astres errants, puis, j'ouvris les yeux. Vite, je les refermai, espérant retrouver le noir si reposant et si frais. La voix insistait :

- Réveille-toi, il est trois heures du matin. Je t'ai préparé ton beau gilet, ta chemise neuve et ta sacoche. Tu n'as pas encore vu ta belle sacoche brodée. Ouvre les yeux! Réveille-toi donc !

 Je pleurnichai, je me frottai énergiquement les paupières de mes poings fermés. Je tentai plusieurs fois de me recoucher, mais ma mère fut impitoyable. Elle se mouilla la main et me la passa sur la figure. Mes oreilles cessèrent de bourdonner. J'entr'ouvris mes cils avec précaution. Mon père, habillé d'une djellaba de laine fine, me souriait.

- Prépare-toi pour fêter la Achoura au Msid avec tes camarades. Du courage! Du courage!

Ce fut dans un état de somnambule que je me lavai les yeux, me rinçai la  bouche, me rafraîchis les membres. Je retrouvai ma lucidité '·lorsque' ma mère me passa, à même la peau, ma chemise neuve, craquante d'apprêt. Elle me grattait horriblement. A chaque mouvement, je remplissais la pièce d'un bruit de papier froissé. Je mis mon gilet rouge aux dessins compliqués et bien en relief. Ma sacoche en bandoulière, je complétai cet ensemble très élégant par la djellaba blanche qui dormait au fond du coffre de ma mère. Elle sentait la fleur d'oranger et la rose séchée.

  Me voilà devenu un autre homme! J'étais complètement réveillé. J'avais hâte de partir à l'école. Les vêtements, les chaus­sures, tout était neuf. Plein de dignité et d'assurance, je précédai mon père dans l'escalier.

 La lumière brillait à toutes les fenêtres de la maison. Hommes et femmes commençaient l'année dans l'activité. Ceux qui restaient au lit un matin comme celui-ci se sentiraient, durant douze mois, indolents, paresseux.     

 L'appel d'un mendiant nous arrivait de la rue. J'entendais le bruit de sa canne. C'était sûrement un aveugle.  

   Je perdais mes babouches tous les trois pas. Mes parents voyaient grand. Ni les vêtements, ni les chaussures n'étaient à  ma taille. Mais j'étais heureux.

 Une fois dans la rue, mon père me glissa dans la main une pièce de cinq francs et me mit entre les bras le cierge dont nous avions fait l'acquisition. C'étaient là mes cadeaux de nouvel an pour le maître d’école.

  Les passants que nous rencontrions me souriaient avec bien­veillance. Les boutiques étaient ouvertes, les rues éclairées. Je faisais de terribles efforts pour retenir mes babouches. De loin, j'aperçus les fenêtres à  auvents de notre école.

 Je faillis lâcher mon cierge d'enthousiasme. Des grappes de lumière pendaient et transformaient cette façade habituellement triste et poussiéreuse en un décor de féerie. Les lampes à huile, diversement colorées, scintillaient et par leur seule présence créaient un climat raffiné de fête et de joie.

 Je hâtai le pas. Les voix des élèves montaient claires dans la fraîcheur du matin. Elles rivalisaient de gaîté avec les dizaines de petites flammes qui dansaient dans leur bain d'huile et d'eau teintée des couleurs de l'arc-en-ciel. Cette impression de fête fabuleuse s'accentua lorsque je poussai la porte du Msid. Je n'étais plus le prince unique au gilet de drap amarante, je devenais un membre d'une congrégation de jeunes seigneurs, tous richement vêtus, chantant sous la direction d'un roi de légende, des cantiques d'allégresse et des actions de grâce.

 Mon père m'abandonna au milieu de mes condisciples. Je remis solennellement mon cierge d'une livre et ma pièce de cinq francs. Les enfants se serrèrent pour me laisser une place.

 Je scandai les versets coraniques avec conviction. D'autres élèves arrivèrent. Le paquet de cierges grossissait à côté du fqih. La chaleur devenait étouffante. J'avais la tête couverte avec le capuchon de ma djellaba. Je le rejetai. Ma chemise collait à mon corps. Des picotements insupportables me parcouraient le dos. Mon front, mes mains se couvrirent de perles de sueur. L'un des élèves saigna du nez et tacha ses beaux habits de croûtes ver­meilles. Je levai les yeux au plafond. Les petites flammes dansaient, grésillaient, lançaient parfois une étincelle bleue. Je me taisais pour les entendre psalmodier comme nous la parole de Dieu. Leurs voix se confondaient avec celles des élèves. J'étais convaincu qu'aucune d'elles ne célébrait la Achoura silencieuse dans sa cage de verre, indifférente aux ondes de bonheur qui déferlaient sur nos visages.

  Ce matin, les objets les plus ordinaires, les êtres les plus déshérités mêlaient leurs voix aux nôtres, éprouvaient la même ferveur, s'abandonnaient à la même extase, clamaient avec la même gravité que nous, la grandeur et la miséricorde de Dieu, créateur de toutes choses vivantes.

Après la récitation du Coran, nous chantâmes des cantiques. Les parents de certains élèves psalmodiaient avec nous. Ils étaient venus accompagner leurs enfants. Ils n'avaient peut-être pas de besogne qui les attendait : ils célébraient la Achoura au Msid comme au temps de leur enfance.

La lumière des veilleuses devenait jaune, s'anémiait  à l'approche du jour. Dans la rue, la circulation était devenue intense. Deux moineaux voletèrent autour des lustres accrochés aux auvents des fenêtres.

 Le maître, les yeux au plafond, les deux mains ouvertes dans un geste d’offrande prononça de longues invocations. Il demanda à Allah de protéger et de faire prospérer les affaires de la commu­nauté des Musulmans, d'étendre ses grâces sur les vivants et les morts, de développer les liens de solidarité entre les humains, de faire régner sur cette terre l'ordre, la justice et la compassion.

      Amine! Amine!

 C'était la première fois que je voyais le fqih sans baguette de cognassier. II me parut beau, enveloppé dans sa djellaba à raies blanches et noires, les épaules couvertes d'un burnous de drap gris. II nous donna trois jours de repos. Le jour de la rentrée étant un jeudi, le congé durerait quatre jours. J'embrassai la main du fqih avant de rentrer chez nous. II me chargea de présenter à mes parents à ses vœux pour la nouvelle année et prononça quelques invocations en leur faveur.            

 La rue était maintenant très animée. Presque tous les passants s'étaient habillés de neuf. Les uns revenaient du marché chargés de paniers d'alfa qu'ils tenaient écartés pour ne point salir leurs beaux effets, d'autres flânaient désœuvrés. Ma mère avait sorti une belle mansouria en voile fin, ornée de rayures de satin jaune. Elle s'était coiffée d'un foulard noir à longues franges multicolores.

 La bouilloire chantait. Mes parents attendaient mon retour pour déjeuner.

Ma mère avait cuisiné une pile de galettes en pâte feuilletée, de forme carrée. Elle les enduisit de beurre frais et de miel. C'était un délice. Je pris deux grands verres de thé à la menthe.

 Pendant le repas, mes parents établirent un programme pour la journée. Le matin, mon père se proposait de m'emmener à Moulay Idriss, le patron de la ville. Après la prière en commun, nous reviendrions déjeuner. L'après-midi, j'accompagnerais ma mère chez notre amie Lalla Aicha. J'aurais le droit d'emporter avec moi l'une de mes trompettes; le tambour en poterie fragile risquait de se casser en route.

 

  Ma bonne étoile en décida autrement. Après avoir baguenaudé avec mon père dans les rues encombrées de passants, après avoir fait l'acquisition d'un plat de céramique bleue sur la place des notaires où les potiers exposaient ce jour leur production, nous pénétrâmes dans le sanctuaire de Moulay Idriss. Là, nous accomplîmes les rites de la prière de louli et nous partîmes déjeuner.

 Lalla Aicha vint nous surprendre à la fin du repas. Ma mère manifesta une grande joie à  la revoir. Les deux femmes se prodiguèrent mutuellement des baisers pointus, des formules de politesse et des mots aimables. Mon père les laissa à leurs effusions, disparut.

J'avais une envie folle de jouer du tambour, de lancer quelques beuglements avec ma trompette mais je savais que ma mère ne tolérerait pas de tels débordements. Je m'abstins. J'attendais le soir pour me livrer corps et âme à la musique. Je restais dans un coin à écouter les propos de notre visiteuse. Elle laissa entendre dès son arrivée, qu’elle avait beaucoup à raconter. Ma mère disposait de tout son temps et frétillait de curiosité. Elle n'oublia pas, malgré tout, de remplir ses devoirs d’hôtesse. Elle souffla sur la braise, ajouta une bolée d'eau dans la bouilloire, rinça les verres. Elle ouvrit une boîte de fer blanc et en sortit une demi douzaine de gâteaux de semoule.

- Lalla Aicha, installe- toi sur le grand divan; le thé sera bientôt prêt. Non! Non ! J'ai dit sur le grand divan, à la, place d'honneur! Je t'en supplie, installe-toi confortablement, insista ma mère.

  Lalla Aicha s'affala au milieu des coussins, soupira de satisfaction et commença son récit. Ce n'était pas à vrai dire un récit, mais une série d'événements accolés les uns aux autres. Parfois, les faits devenaient si compliqués que Lalla Aicha elle-même ne savait plus où elle en était. A ces moments,  son visage se troublait, une sorte d'angoisse lui crispait les traits, ses yeux trahissaient  une profonde inquiétude, mais bientôt un large sourire venait dissiper l'orage et Lalla Aïcha reprenait son monologue.

  Ma mère subissait les mêmes tourments, communiait dans les mêmes joies, éprouvait les mêmes émotions que son amie. Elle ouvrait parfois la bouche comme pour lui venir en aide mais ne trouvant pas le mot qu'il fallait, ne disait rien.      

 Certains passages de ce long tissu d’anecdotes insignifiantes me transportèrent de plaisir. Lalla Aicha raconta que dans la maison voisine de la sienne toutes les femmes, par un caprice du hasard, s'appelaient Khadija.                     

 Pour les différencier, on spécifiait la profession du mari : Khadija, la femme de l'épicier, Khadija, la femme du tailleur, Khadija, la femme du marchand de pétrole.

Lalla Aïcha ajouta :

- Il serait plus simple de les appeler Khadija la sourde, Khadija la louchonne, Khadija la noire, tout le monde comprendrait de qui il s'agit.

 Nous rîmes de bon cœur à cette plaisanterie. Ma mère s’absenta  quelques minutes. Elle revint avec un bouquet de sauge et d'absinthe. Elle entreprit de faire son thé des grands jours. Tout en versant l'eau bouillante dans la théière, elle interrogea Lalla Aicha.

- Comment va ton homme ? Parle-moi de ses affaires. A-t-il de nouveau un associé? Travaille-t-il tout seul?

- Il n'a pas d'associé, mais il ne travaille pas seul. Il emploie trois ouvriers. Les babouches se vendent bien et je n'ai pas le droit de me plaindre. Il m'a promis de m'acheter, au début de l’hiver, un caftan de drap abricot, objet que je désirais depuis si longtemps.

- Louange à Dieu! Les difficultés finissent toujours par s'aplanir et les misères par tomber dans l'oubli.

- Oui! soupira Lalla Aicha.

 Ma mère attendit de nouvelles explications mais, subitement, son amie se taisait. La chose l'inquiéta.

- A quoi penses-tu, Lalla Aicha? Tu sembles triste. J'espère que tout va selon tes désirs dans ton ménage.

 Lalla Aicha soupira sans rien dire. Ma mère se versa un fond de  verre de thé, le goûta. Elle parut satisfaite. Elle servit son invitée et me servit.

Lalla Aicha parla enfin. Elle se pencha sur ma mère et lui chuchota à voix basse :

- Nous sommes de bien faibles créatures, nous les femmes. Dieu  seul est notre soutien et notre mandataire. Gardons-nous bien de faire confiance aux hommes. Ils sont... Ils sont ...

 Lalla Aicha ne trouva pas l'épithète juste, elle se contenta d’agiter ses mains à la hauteur de ses épaules et de lever les yeux au ciel.

 Ma mère me permit de monter sur la terrasse  jouer du tambour. Je compris que les  deux femmes avaient des secrets à se communiquer et craignaient mes oreilles indiscrètes. J'étais ravi de l’aubaine. Je montai sur la terrasse. Seul  dans ce vaste univers, je me livrai aux joies du rythme. J'inventais les combinaisons les plus barbares. Je tapais sur les deux faces de parchemin de mon sablier en poterie, d'une baguette rageuse. Les murs multipliaient les sons.

Pendant ce temps, Lalla Aicha et ma mère, penchées l'une sur l'autre, papotaient, papotaient, papotaient !...

Le soir, des bouquets de femmes richement vêtues ornaient toutes les terrasses. Les tambourins résonnaient, les chants fusaient de partout. Le soleil en robe d'or s'attardait à l'horizon, baignait toute la ville de rose fané et de mauve délicat. La pre­mière étoile clignota. Ce fut le signal. Lalla Aicha embrassa ma mère et partit.

 La lampe à pétrole fut allumée. Nous étions sans entrain. Mon tambour et ma trompette gisaient sur un matelas. J'en étais dégoûté. Je retrouvai avec plaisir mes vieux vêtements. De mes habits neufs, je ne gardai que la chemise ; grâce à la chaleur de mon corps, son tissu s'était humanisé.

Pour échapper au bruit des tambours qui bourdonnait encore sous mon crâne, j'ouvris ma Boîte à Merveilles. Mes yeux, hélas! n'avaient plus la force de regarder.

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:56

VI

 

 

  On accédait à la salle d'école par quatre marches. Le Msid, longue pièce quelque peu rustique, comportait une vaste soupente. Le maître installa là-haut deux jarres en pote­rie vernissée, pour recueillir l'huile d'olive que les élèves apportaient par bouteilles et par bols. Les grands en avaient la responsabilité.

  Pour l'achat des nattes neuves, chacun y contribua selon ses moyens. Le père d'un élève exerçait le métier de chaufournier. Il fit don à l'école d'une charge d'âne de chaux. Le lundi, huit jours avant la fête de la Achoura, les vieilles nattes furent remisées dans la soupente. Le maître forma des équipes et en nomma les chefs. On emprunta des seaux et des balayettes de doum.

Le travail commença. Dans un vacarme d'injures, d'exclama­tions, de pleurs et d'éclats de rire, quelques-uns s'emparèrent des têtes de loup, hautement perchées sur des roseaux, s'escrimèrent longtemps afin de nettoyer le plafond et les murs de leurs toiles d'araignées.

Deux seaux énormes de lait de chaux furent préparés. Une dizaine d'élèves, armés de balayettes, entreprirent de badigeonner les murs.

Ils maniaient hardiment leurs balais, éclaboussaient au passage des enfants qui piaillaient. Ils recevaient dans les yeux la chaux vive, se mettaient à hurler, abandonnant leur besogne. D'autres les remplaçaient, pleins d'ardeur. Des disputes éclataient. Tout le monde criait à la fois. Parfois, au-dessus de cette marée, gron­dait la voix du maître. Le bruit cessait une seconde, puis repre­nait, plus exaspéré, plus aigu.

  Je réussis à  m'emparer d'une balayette, je la plongeai dans le lait de chaux et, tout heureux, je fonçai sur le mur pour montrer à toutes ces larves comment on badigeonnait sérieusement. Je me heurtai à un rempart de bras roses, de bouches ouvertes, d'yeux exorbités de fureur.

  Des mains s'agrippèrent à ma balayette. Je résistai de toutes mes forces, mais la lutte s'avérait inégale. Je lâchai le précieux instrument et me trouvai assis dans une flaque d'eau qui me gelait le derrière. Je ne songeai pas à pleurer, je me relevai, décidé à reprendre mon bien. Je me jetai dans la mêlée, mais la voix du maître domina le tumulte.

  Nous nous arrêtâmes, frémissants de colère. Etendant nos bras et nos mains, les doigts écartés, nous nous mîmes tous à expli­quer l’objet du malentendu; nous demandions tous justice; la voix de chacun de nous essayait de dominer celle des autres.

  Le maître nous imposa silence, nous releva de nos fonctions et voyant nos mines dépitées, nous conseilla d'attendre qu'il eût besoin de nous. Nous attendîmes dans un coin. Le fqih décréta que, seuls, les grands étaient admis à passer les murs au lait de chaux. Nous attendîmes jusqu'au soir que le maître nous char­geât de rendre le moindre service. Il n'en fut rien!

  Les murs étaient blanchis. Le lendemain, des équipes furent de nouveau constituées, chaque groupe avait sa spécialité. Je devins un personnage important. Je fus nommé chef des frotteurs. On procéda au lavage du sol. Une vingtaine d'élèves, chargés d'énormes seaux, faisait la corvée d'eau. Ils allaient la chercher à la fontaine d'une zaouïa située à cinquante pas de notre école.

  Le sol fut inondé. Je pris très au sérieux mon travail et, pour donner l'exemple, je maniai avec énergie ma balayette. J'en avais mal aux reins. De temps à autre, je me redressais tout rouge. Les muscles des bras me faisaient mal. Au repos, je les sentais trembler. Dans l'eau jusqu'aux chevilles, pieds nus, bous­culé par celui-ci, insulté par celui-là, j'étais heureux! Adieu les leçons, les récitations collectives, les planchettes rigides, rébarba­tives, inhumaines! Frottons le sol en terre battue, incrusté de poussière et de crasse, orné d'énormes étoiles de chaux, qui résis­taient à notre brossage énergique.

- Aïe! Tu m'as donné un coup de coude dans l'œil.

- Fais attention ! Tu m'as mouillé jusqu'à la ceinture.

- Regarde Driss, il est tombé dans le seau.

- Ha ! Ha ! Il va se noyer ! Il va se noyer!

- Frottez paresseux.

- Paresseux toi-même, notre coin est plus propre que le tien.

 Avec des chiffons de jute, nous essuyâmes partout.

  Le soir, je revins à la maison mort de fatigue, mais très fier de ma journée.

    Devant mes parents je me vantai de mes multiples exploits.

  Je réussis à les convaincre que sans moi aucun résultat sérieux n'aurait été obtenu. Mon père me félicita. Il dit à ma mère que je devenais vraiment un homme. Je me mis au lit.

Pendant mon sommeil, il m'arriva de me mettre sur mon séant, de hurler des ordres, de distribuer des injures. Ma mère me recouchait avec des gestes tendres, des phrases affectueuses.

Le matin, je me préparai pour partir à l'école, ma mère m'en empêcha. Elle m'expliqua qu'elle avait besoin de moi pour l'accompagner à la Kissaria, le marché des tissus. Il était temps de songer à mes habits de fête. J'applaudis avec enthousiasme.

- Est-ce que j'aurai une chemise neuve?

- Tu auras une chemise neuve.

- Est-ce que je porterai un gilet avec des soutaches?

- Tu porteras un gilet avec des soutaches.

- Est-ce que je mettrai ma djellaba blanche que tu as rangée dans le coffre ?

- Tu porteras ta djellaba blanche, des babouches neuves que te fabrique Moulay Larbi, le mari de Lalla Aicha et une belle sacoche brodée.

 Je me dressai de toute ma taille, je bombai le torse; j'esquissai même quelques pas d'une danse barbare. Je ne me livrais à de telles excentricités que dans des circonstances exceptionnelles. J'allais même pousser un ou deux hululements quand ma mère me rappela à plus de dignité.

Fatma Bziouya riait à gorge déployée. Son rire ne me choquait pas. Ce matin, je me sentais capable de bonté, d'indulgence, j'étais d'une générosité sans bornes. Je pardonnais à  Zineb, dans mon for intérieur, toutes les misères qu'elle m'avait fait subir; je pardonnais à son chat qui était revenu après s'être débarrassé de son collier, ma belle chaîne d'or, je pardonnais aux mardis d'être des jours trop longs, à la baguette de cognassier de mordre si souvent la chair fragile de mes oreilles, je pardonnais aux jours de lessive d'être particulièrement froids et tristes, je pardonnais tout au monde ou du moins à ce que je connaissais du monde.

 Je laissai ma mère vaquer à ses multiples besognes avant de se préparer pour sortir et je montai sur la terrasse où personne ne pouvait me voir éparpiller aux quatre vents l'excès de joie dont je me sentais déborder. Je courais, je chantais, je battais violem­ment les murs avec une baguette trouvée là par le plus heureux des hasards. La baguette devenait un sabre. Je la maniais avec adresse. Je pourfendais des ennemis invisibles, je coupais la tête aux pachas, aux prévôts des marchands et à leurs sbires. La baguette devenait cheval et je paradais, tortillant du derrière, lançant des ruades. J'étais le cavalier courageux, vêtu d'une djellaba immaculée et d'un gilet à soutaches. Ma sacoche brodée me tirait l'épaule tant ma provision de cartouches pesait lourd. Je lâchai ma baguette, je dégringolai l'escalier pour répondre à l'appel de ma mère.

Quand je l'avais entendue, elle me traitait déjà de juif, de chien galeux et de bien d'autres noms peu flatteurs. Cela ne devait pas être son premier appel. Elle avait dû, comme toujours, m'appâter par des mots gentils, des phrases du genre :

- Est-ce que mon chérif a assez joué ?

- Mon chérif ne veut-il pas répondre à sa maman ?

- Descends vite, mon chérif!

- Qu'attends-tu pour descendre, tête de mule?

- Tu ne m'entends pas, âne à face de goudron?

- Que t'arrive-t-il, chien galeux?

- Attends que je monte te chercher, juif sans dignité!

   Dans la fièvre du jeu, l'ivresse de la cavalcade, je n'avais pas entendu toute cette oraison. Seuls les termes insultants de juif et de chien galeux m'avaient brutalement jeté dans le monde du réel.

Je rejoignis ma mère, l'oreille basse, le coude levé en bouclier pour parer à toute tentative de violence.

Ma mère, tout en me reprochant avec véhémence ma conduite, se contenta de me prendre par les épaules et de me secouer. Elle était prête pour sortir. Drapée dans son haïk blanc, des babouches noires aux pieds, elle se hâta de se voiler le visage étroitement de cotonnade blanche et nous partîmes.

 Rahma la pria de se renseigner sur les prix actuels des tissus, notamment sur le prix de cette mousseline appelée « persil » et de ce satin à la mode, qui portait le joli nom de « bouquet du sultan ».

 Nous avions déjà parcouru un certain trajet, nous arrivions presque au tournant de la ruelle, quand Lalla Kanza, la chouafa, nous rappela.

  Ma mère répugnait à refaire le même chemin. Elle lui dem1nda de loin ce qu'elle voulait. De la maison, la principale locataire manifesta son intention de renouveler le stock de ses robes de confréries. Il lui fallait un nombre important de coudées de satinette noire pour calmer l'humeur du grand génie bienfaisant, le roi Bel Lahmer. Depuis quelque temps, elle sentait aussi un mal sournois, dû à l'action de Lalla Mira. Pour faire cesser le mal, une robe d'un jaune de flamme s'avérait nécessaire. Il y avait bien Sidi Moussa à satisfaire, sa couleur était le bleu roi, mais la robe de l’année dernière pouvait encore servir.

- Donne l'argent à mon fils.

Ma mère me poussa dans la direction de la maison.

- Je pourrai en effet t'éviter toutes ces courses.

La chouafa me donna l'argent. Elle ne voulait plus acheter que la satinette noire. Enfin, nous nous trouvâmes bientôt dans la rue.

  Près de Sidi Ahmed Tijani, cette mosquée aux portes riche­ment décorées, une femme se précipita sur ma mère. Elle débor­dait de joie, remerciait Dieu de nous avoir mis sur son chemin. Elle se pencha sur moi et colla son voile rêche sur ma joue pour m’embrasser. C'était une voisine de Lalla Aicha, l'amie de ma mère. Les deux femmes s'appuyèrent au mur de la mosquée et entamèrent une longue conversation sur l'affaire Moulay Larbi qui, grâce au  dévouement de Lalla Aicha, s'était si heureusement terminée. Moulay Larbi méritait d'ailleurs un tel sacrifice. Dès que son atelier serait prospère, il ne manquerait pas de racheter à sa femme bijoux, meubles et couvertures. 11 n'était pas homme à oublier les services rendus. Toutefois, avant de nous quitter, la voisine ajouta cette phrase perfide:

- Mais qui peut se fier aux hommes? J'ai été mariée trois fois, chaque fois mon époux ne songeait qu'à me dépouiller du peu de bien que je possédais. Espérons que Lalla Aicha n'est pas tombée sur un ingrat et un odieux simulateur.

Ma mère dit sentencieusement :

- Dieu seul est juge.

  Nous abandonnâmes la voisine bavarde. Les quartiers commer­çants avaient un air de fête. Une foule de citadins et de cam­pagnards se pressait dans la rue des épiciers, la place des notaires, le marché des fruits secs. Des âniers poussaient des bêtes chétives lourdement chargées de sacs de sucre, de caisses de bougies, de ballots de cotonnades, de vaisselle de faïence et de bimbeloterie.

  Il  se formait à chaque carrefour un embouteillage compliqué. Nous finissions toujours par nous faufiler à travers les groupes de badauds. Pour circuler plus aisément, j'avais enlevé mes babouches. Je les mis dans mon capuchon. A chaque pas ma mère me recommandait d'y faire très attention. Je pouvais les perdre dans la bousculade ou me les faire voler. Je la rassurais. Je les sentais battre légèrement mon dos.

 

 J'aperçus les premières boutiques de tissus. On les reconnaissait de loin. Les marchands, pour attirer les chalands, accrochaient à leurs auvents des banderoles de soie, des tricots de couleur fanée, des mouchoirs brodés au point plat.

 La kissaria, rendez-vous de toutes les élégantes de la ville, me parut contenir les fabuleux trésors de Soleiman, fils de David. Des caftans de drap amarante, des gilets précieusement ornemen­tés de passementerie et de boutons de soie, des djellabas en voile de laine, des burnous somptueux voisinaient avec des tulles irisés comme des toiles d'araignée sous  la rosée, des taffetas, des satins moirés et des cretonnes aux couleurs sauvages .

  Le gazouillis des femmes prêtait à ce lieu je ne sais quelle atmosphère d'intimité. Les marchands ne ressemblaient pas à ceux des autres souks. La plupart étaient des jeunes gens, beaux de visage, très soignés dans leur mise, courtois dans leur langage. Ils ne se mettaient jamais en colère, faisaient montre d'une patience sans limite, se dérangeaient pour montrer à une cliente une étoffe posée sur le plus haut rayon, dépliaient la pièce, la repliaient pour la remettre à sa place, la cliente ayant déniché sous une pile de soieries, une étoffe qui lui plaisait mieux.

  Nous fîmes cinq ou six boutiques avant d'acheter trois coudées de cotonnade blanche. Elle devait servir à me faire confectionner une chemise. C'était de la cotonnade de bonne qualité, la qualité « Poisson ». Ma mère ne voulait pas d'autre marque. Le marchand nous montra, imprimé en bleu sur une assez grande

longueur de la pièce, un poisson avec toutes ses écailles. Le cérémonial du marchandage dura beaucoup moins que lorsqu'il fallut payer le gilet rouge à soutaches.

Nous nous arrêtâmes devant une dizaine de magasins. Les marchands s'empressaient de nous montrer des piles de gilets de ma taille. Toutes les nuances du rouge défilaient sous nos yeux ;  aucune ne correspondait au ton que désirait ma mère. Finalement elle fixa son choix sur un gilet cerise abondamment orné de serpentins et de fleurons en passementerie, légèrement plus foncée que le tissu.

 Elle m'enleva la djellaba, m'essaya le gilet, me le boutonna jusqu'au cou, s'éloigna pour se rendre compte de l'effet, me fit signe de tourner à droite, puis de tourner à gauche, mit un temps infini à  le déboutonner, en fit une boule qu'elle fourra bru­talement entre les mains du marchand. Le boutiquier s'informa

- Cet article te plaît-il ?

- C'est le prix qui en décidera, répondit ma mère.

- Alors, je prépare le paquet; aux clients sérieux, je consens toujours un rabais. Ce gilet vendu couramment cinq réaux, je te le laisse pour quatre réaux seulement.

- Coupons court à toute discussion, je t'en offre deux réaux.

- Tu ne m'en offres pas le prix de revient, j'en fais le serment! Je ne le céderai pas à ce prix, devrais-je mendier ce soir pour nourrir mes enfants.

Le marchand avait fini de plier le gilet soigneusement et cherchait un papier pour faire le paquet.

- Ecoute, dit ma mère, je suis mère de famille, je m'occupe de ma maison, je n'ai guère le temps de marchander. Voudrais-tu me laisser ce gilet à deux réaux un quart? Je fais ce sacrifice pour mon fils qui aimerait tellement porter ce vêtement le jour de l'Achoura.

- Ce garçon me plaît, je ferai un effort en sa faveur, donne-­moi trois réaux et demi.

Le marchand tendit la main. Il s'attendait à recevoir l'argent.

Ma mère lui tourna le dos, me prit par le poignet et m'entraîna quelques pas.

- Viens! me dit-elle, les gilets ne manquent pas à la Kissaria. Nous trouverons bien un boutiquier sérieux qui sache parler raisonnablement.

Le marchand se mit à nous rappeler d'un ton pressant.

- Reviens Lalla! Reviens donc! Le gilet plaît à  cet enfant.

Je te l'abandonnerais plutôt que de le priver du plaisir de le porter. Certes, les gilets ne manquent pas dans les boutiques de la Kissaria, mais pourras-tu vraiment en trouver de cette qua­lité ? Admire avec quel soin ont été faites toutes les coutures. Regarde l'exécution des boutons ... Prends ce gilet; paie-moi le prix que tu estimes raisonnable. Tu me parais être une chérifa pleine de baraka, je te demanderai de ne pas m'oublier dans tes prières afin que le Prophète intercède en ma faveur le jour du jugement.

  Ma mère perdait la tête quand, d'aventure, quelqu'un la trai­tait de chérifa. Elle fouilla dans ses poches, sortit un chiffon noué plusieurs fois, s'acharna un bon moment à le dénouer. Elle tira deux réaux et demi qu'elle allongea au marchand sans rien dire. Elle ne prit pas le temps d'écouter le boutiquier réclamer un supplément. Elle se saisit du paquet et m'entraîna.

 

Nous flânâmes encore un moment dans le souk. Ma mère se documenta sur le prix des tissus, les tendances de la mode, la signification de tel ou tel dessin.

 

  Nous quittâmes cette atmosphère de faste pour nous trouver dans le quartier des épices. Nous étions près de la médersa Atta­rine, cette belle maison où logent les étudiants, quand je rappelai à ma mère la satinette de Lalla Kanza la chouafa. Ma mère me félicita d'avoir une si bonne mémoire. Elle rebroussa chemin. Le long de la rue elle maudissait toutes les chouafas de la terre, ces femmes calamiteuses qui ne manquaient aucune occasion de vous empoisonner la vie. Elle se demandait ce qu'elle avait bien pu faire de l'argent de cette maudite sorcière de Kanza qui pouvait, si elle le voulait, faire ses commissions elle-même. Elle se mit à l'angle d'une boutique, entreprit de minutieuses recherches, s'énerva, s'agita, lança de nouvelles imprécations contre les chouafas et leurs acolytes, finit par retrouver l'argent au fond d'une poche de son caftan.

Nous ne tardâmes pas à  trouver un marchand de satinette.

  Sans discuter le prix, ma mère demanda un certain nombre de coudées. Elle le paya et nous partîmes enfin.

 La bonne humeur de ma mère avait disparu. Elle ne cessa pas de me gourmander sans raison jusqu'à l'arrivée chez nous. Elle remit à Lalla Kanza sa satinette noire, lui rendit sa monnaie et monta l'escalier, gémissant et soupirant à chaque marche.

Rahma sortit sur le palier. Elle nous invita dans sa chambre. Elle demanda à ma mère de lui montrer ses acquisitions.

  La chambre de Rahma était de mêmes dimensions que la nôtre. Une cloison de bois patinée par l'âge, la coupait aux trois quarts. Derrière cette cloison, Rahma entassait ses provisions d'hiver. Elles consistaient surtout en pains de sel d'un rose taché de gris et en grappes d'oignons. La pièce meublée pauvrement de matelas bosselés et d'une natte de jonc, comportait, comme seul luxe, une longue étagère peinturlurée. Cette étagère supportait une dizaine de bols de faïence à fleurs, deux assiettes décorées de coqs superbes et une demi-douzaine de verres en forme de gobelets.

Zineb jouait dans un coin avec son chat. Elle lui présentait une minuscule glace. L'animal voyait un œil rond qui le regar­dait fixement. Inquiet, il allongeait la patte, mais ses griffes grattaient la surface lisse du verre. Il recommença son manège deux ou trois fois, regarda derrière le miroir ; le mystère demeu­rait entier. Il flaira quelque supercherie, se fâcha, cracha des gros­sièretés dans son langage, partit en flèche, la queue hérissée. Zineb riait aux éclats.

 Depuis longtemps, je désirais une petite glace ronde comme la sienne. Je n'osais pas demander à maman de m'en acheter une. Elle se serait imaginé que je la désirais pour me regarder et n'aurait pas manqué de me traiter de garçon efféminé.

 Rahma faisait des compliments à ma mère sur ses achats et admirait mon gilet. Il faisait sombre dans cette chambre. Le rouge du gilet prenait des tons de velours cramoisi. Une belle couleur profonde, discrète et royale à la fois qui m'enivrait. Je me sentais gonflé d'un noble orgueil. Ce vêtement était le mien. Le jour de la Achoura, j'allais éblouir nos amis et connaissances. Les élèves du Msid me parleraient avec déférence. Aux princes de légende, petits et grands s'adressent avec respect.

  Ne serais-je pas un prince de légende avec ce gilet somptueux, ma future chemise de qualité « poisson »  et la paire de babou­ches que me promettait Moulay Larbi, le meilleur babouchier de toute la ville ?

 Ma, mère chuchotait, penchée sur notre voisine à lui frôler la joue. Cela ne me regardait pas. Ce que chuchotent mystérieusement les femmes dans une pièce sombre ne peut intéresser les petits garçons qui rêvent de devenir princes de légende vêtus de drap cramoisi.

 Zineb me fit une horrible grimace, je lui en fis une encore plus épouvantable. Elle se mit à hurler, à ameuter tout le quartier:

- Maman! Maman! Sidi Mohammed me fait des grimaces. J'essayai de me défendre.

- C'est elle qui a commencé ! C'est elle!

Personne ne me croyait. J'éclatai en sanglots. Furieuse, ma mère me saisit brutalement par le bras et m'entraîna jusqu'à notre chambre. Elle se plaignait à haute voix de son mauvais destin, de la cruauté du sort, de la vie d'enfer qu'elle menait à cause de moi.

Je me demandais avec sincérité ce que je faisais de méchant pour la rendre si malheureuse. Elle m'abandonna dans un coin, me laissa renifler tout à mon aise, le cœur gros, les lèvres bou­deuses et s'enferma dans sa cuisine. J'eus faim à force de pleurer silencieusement. D'ailleurs, l'heure du déjeuner était depuis longtemps passée. Je me mis sur le dos et entrepris de composer un menu fastueux pour le jour où, prince reconnu et aimé, j'aurais à recevoir des personnes de mon rang. Je réfléchis un moment et me dis: « Les princes mangent très bien chez eux. Je ne les inviterai pas. Mes hôtes seront tous les affamés, les mendiants, les psalmistes qui font rarement un bon repas. Je leur distribuerai de beaux vêtements : des gilets rouges richement ornementés, des djellabas d'une blancheur de lait, des babouches safran dont le cuir crisse à chaque pas. Je n'oublierai pas de leur offrir des turbans de mousseline. Moi, je serai habillé de blanc. Sur la tête, je mettrai le bonnet conique, d'un rouge amarante, apanage des gens de cour et des derviches. Des esclaves noires nous serviront dans des plats de porcelaine des ...

- Voudrais-tu te mettre sur ton séant pour manger.

    Je me redressai. Ma mère avait disposé la table ronde, basse sur pattes. De la viande aux navets! Je n'aimais pas les navets! Je pensai refuser cette pitance. Ma mère était assez malheureuse ainsi. J'aurais déclenché une nouvelle crise, je ne m'en sentis pas le courage. Je fis honneur au repas. La faim qui me dévorait transforma le goût du navet en saveur exquise.

Quelqu'un sur la terrasse se mit à chanter. Des lambeaux d'une cantilène, mollement balancés par le souffle du printemps naissant, parvenaient jusqu'à nous. Ma mère s'arrêta de mastiquer, tendit l'oreille. La voix s'éloigna. Un instant après, elle éclata en jet de lumière, chaude, enivrante et nostalgique comme une bouffée d'encens.

Ma mère alla se pencher à la fenêtre. Elle appela

- Fatma Bziouya, sais-tu qui chante ainsi?

- Lalla Khadija, la femme de l'oncle Othman.

- Je ne comprends pas qu'elle manifeste tant de gaîté alors qu'elle a épousé un vieillard qui pourrait être son père.

- Elle n'est pas malheureuse! L'oncle Othman fait ses quatre volontés. Il la traite comme sa fille.         

- Et elle? Comment le traite-t-elle ? Nos voisines partirent d'un grand rire.

- Moi, je sais comment elle le traite. La vieille M'Barka, l'ancienne esclave de l'oncle Othman, m'a raconté une histoire fort amusante. Elle est trop longue pour que je vous la répète, répartit Rahma.

- Raconte-la, raconte-la, demandèrent toutes les femmes d'une seule voix.

Rahma se fit prier un moment. Puis elle commença :

- Vous connaissez l'oncle Othman, un homme qui a vu des temps meilleurs. Ses parents lui laissèrent à leur mort une grosse fortune. Il eut une jeunesse dissipée et mangea capital et bénéfices. Il ne lui resta que la petite maison qui s'appuie à la nôtre. Fidèle, M'Barka partagea la bonne et la mauvaise fortune. Si Othman s'était marié plusieurs fois, mais aucune de ses épouses successives n'avait su en faire vraiment la conquête. Lalla Khadija seule réussit à le dominer, à le faire manger dans le creux de sa main, comme un agneau. Il est vrai que Khadija, si elle n'a pas de fortune, possède au moins la jeunesse et le charme. Patien­tez, j'en arrive à mon histoire.

J'allai me pencher à la fenêtre aux côtés de ma mère. Toutes les femmes avaient abandonné leur besogne et s'accoudaient aux grilles et balustrades de leurs balcons. Lalla Kanza sortit un vieux tapis de prières, s'installa pour écouter dans le patio.

Rahma, dont on ne voyait que le buste, reprit le fil de son histoire.

Nous étions tous pressés de connaître la suite.

- Si Othman sortit vendredi dernier de bonne heure pour faire son marché. II balançait gaiement son cabas, saluait les uns la main sur le cœur, faisait de larges sourires aux autres. Car il connaît tous les gens du quartier. II arriva à  Jouteya. Un seul marchand, de viande était ouvert. Inutile de vous dire qu'il y avait foule autour de sa boutique. C'était Salem le nègre. Il bran­dissait tantôt une hache impressionnante, tantôt un coutelas phé­noménal. Il découpait de gros quartiers de mouton qui disparaissaient dans les couffins et les cabas des clients. Il y avait foule, je vous dis. Les gens s'écrasaient les pieds avec bonheur, échangeaient courtoisement des bourrades et des mots venimeux. Si Othman, pour attirer l'attention de Salem le nègre, agit les deux bras, étala sur son visage un large sourire, hurla un ensemble de mots qui pouvait signifier: « Avale ton coutelas »  ou bien « tu mérites la bastonnade » ou, plus simplement, « donne-moi un gigot ».Le nègre furieux le menaça de loin de sa hache et continua son travail.

Tout le monde riait aux larmes. Rahma savait si bien raconter. Elle reprit, heureuse de son succès :

  Si Othman recommença son jeu un moment après. Salem montra les dents, leva haut sa hache, hésita entre le désir de l'envoyer à  la tête de ce client désagréable et le devoir de conti­nuer à servir son monde. Le devoir l'emporta, au grand soulagement de Si Othman. Un chien, comme il y en a toujours aux abords des boucheries, vint flairer les talons de Si Othman. Ce dernier, impatienté, lui envoya un grand coup de pied. Sa babouche sauta. Le chien s'en empara, la saisit entre ses crocs et se sauva. Si Othman le suivit, clopin-clopant.

  Nous étions de nouveau pris de fou rire et Rahma dut s'arrêter un instant avant de poursuivre.

- Il réussit à récupérer sa babouche dans les environs du pont de Bin Lemdoun. De retour à Jouteya, il constata qu'il n'y avait plus personne devant la boucherie. Le nègre somnolait, la chéchia sur l'oreille, le chasse-mouches entre les doigts. Aux crochets de la boutique pendaient de gros morceaux de mou pour les chats. Il s'aperçut aussi que tous les marchands de légumes dormaient au milieu de cageots vides ou derrière leurs étalages où jaunissaient trois bottes de radis. Si Othman n'osait pas rentrer bredouille. Dieu seul sait comment Lalla Khadija l'aurait reçu. Dans un fondouk, il découvrit un bien curieux spectacle. Des gens s'écrasaient les pieds consciencieusement. Des aloses naissaient de ce remous, surnageaient un moment au-dessus des têtes et disparaissaient. Si Othman, plein de bonne volonté, atten­dit longtemps, espérant un miracle. Comme le miracle tardait, les démangeaisons de son nez devinrent intolérables. Il quitta le marché pour se rendre chez le marchand de tabac le plus proche. Il espérait s'envoyer une bonne prise dans les narines. Peut-être s'était-il un peu attardé chez le marchand de tabac. A son retour, plus de poissons et plus d'acheteurs.

Les femmes hurlaient de joie. Moi, je trépignais d'enthousiasme. Je réclamais la suite.

- Continue! Continue! disait ma mère. Rahma continua.

- Si Othman se mit en colère; des personnes l'entendirent vociférer des injures. Il brandissait les poings et disait : « Le maudit vieillard! Avais-je besoin d'écouter le récit de son mariage, à ce cocu? Pourquoi m'a-t-il raconté la mort de sa sœur et qu'ai-je à faire avec les fiançal1les de sa fille! » Pour finir Si Othman rebroussa chemin. Chez le marchand de menthe du petit carrefour de la rue Sagha, il tomba en arrêt devant une magnifique rose. Il pensa que s'il l'offrait à Lala Khadija, elle lui pardonnerait de ne rien rapporter de comesible. J étais dans la rue quand il entra chez lui, fier de sa belle rose qui embaumait et j'ai assisté de mes yeux au dénouement. Il entra, puis la porte se rouvrit presque immédiatement, la rose s'écrasa sous ses pieds, puis, le turban de Si Othman vint la rejoindre suivi d’un Si Othman pâle et défait. Il ramassa son couvre-chef, prit  la rose qu'il respira longuement et, me voyant là qui le dévisageait, Il me gratifia d'un large sourire.

Nous riions à nous tordre. Rahma termina ainsi :

- La rose, le turban et l'attitude de Si Othman m'intriguèrent et j'ai demandé à M'Barka ce qui était arrivé, j'ai appris comment Lalla Khadija traitait son vieux mari.

Tout le monde fit des compliments à Rahma sur sa façon de peindre les événements les plus insignifiants. Ces propos avaient « du sel ».

Le récit de Rahma m'obséda toute la soirée, la nuit, j'y rêvai encore.

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:55

V

 

 

 Je n’avais jamais vu le maître du Msid aussi souriant que ce mercredi. Pas un élève ne reçut la bastonnade. La verge de cognassier devenait un accessoire de fantaisie, un de ces objets inutiles que l'on tient pour occuper les doigts.

Je récitai ma leçon comme de coutume. Le maître me félicita :

- C'est bien, mon fils, me dit-il, tu seras, s'il plaît à Dieu, un taleb mendiant de la science. Qu'Allah t'ouvre les portes du savoir !

  Avant d'aller déjeuner, le fqih nous fit signe de nous taire. Dans le silence général, il nous parla de la Achoura, la fête du Nouvel An. Nous devions la célébrer dignement selon l'usage. Notre Msid serait illuminé à partir de minuit. Tous les élèves viendraient pour inaugurer la Nouvelle année dans la joie et dans le travail. Nous avions quinze jours pour préparer la fête.

Chacun devait apporter la contenance d'un bol d'huile d'olive pour alimenter les lampes, l'école serait blanchie à la chaux, les vieilles nattes changées et remplacées par des nattes neuves. Le fqih nous demanda de mettre nos parents au courant de ces dispositions. Il comptait sur leur générosité.

  Enfin, à notre grande joie, nous eûmes congé pour le reste la journée. Quel bonheur! Je courus à la maison en faire part à ma mère. Fatma Bziouya m'apprit qu'elle était absente. Lalla Aïcha, son amie, était venue la chercher, il y avait de cela une heure environ. Ma joie se transforma en appréhension, bientôt en inquiétude. Cette sortie avait certainement une relation quelconque avec l'affaire Moulay Larbi, le mari de Lalla Aicha. Peut-être un nouveau différend l'opposait-il encore à ce démon d'Abd­elkader, fils de je ne sais qui? Ne l'avait-on pas enfermé dans une sombre prison? Cela sentait le pacha, le prévôt et leurs sbires.

Ma mère avait laissé la clef sur la porte de la chambre. J'entrai. Les objets ne me reconnaissaient plus, ils m'opposaient un visage hostile. Ils s'amusèrent à m'effrayer, ils se transformaient en monstres, redevenaient objets familiers, empruntaient de nouveaux masques de bêtes d'apocalypse. Je me tenais sur un matelas, terrifié, la gorge sèche, attendant le retour de ma mère, seule personne capable de me délivrer de ces sortilèges. Je ne bougeais pas, de peur d’exciter l'animosité des êtres qui m'épiaient derrière chaque chose. Des siècles passèrent. Les pas traînants de ma mère me parvinrent du rez-de-chaussée. Je l'entendis tousser. La pièce reprit son aspect de tous les jours. Un rayon de soleil anima les mosaïques décolorées.

  Ma mère, essoufflée, s'arrêta sur le palier. Je me précipitai à sa rencontre. Fatma Bziouya écaillait de petits poissons ciselés comme des bijoux. Elle reposa son couteau, se lava vaguement les mains, s'essuya à un torchon qu'elle portait en guise de tablier et sans poser de questions attendit que maman lui révélât l'objet de son absence.

Ma mère, mystérieuse, lui fit promettre la plus grande discrétion. Ensuite, elle se lança dans un long discours chuchoté de bouche à oreille, accompagné de mimique, de larges gestes des deux bras, scandé de soupirs, illustré de hochements de tête.

Fatma écoutait de tout son corps tendu, ses yeux suivaient chaque geste, ses doigts esquissaient inconsciemment des mouvements brefs. Aux soupirs de ma mère, elle répondait par des soupirs, aux hochements de tête par des hochements de tête. Le récit s'arrêta court. Fatma, la main droite sur la joue, la main gauche sur le cœur, répétait :

- Allah ! Allah ! Allah ! Dieu! Dieu ! Dieu !

- Oui ! disait ma mère, oui ! Tout cela fend le cœur et ne peut laisser indifférente l'âme tendre d'un musulman. On ne peut pas souhaiter à son pire ennemi ce qui vient d'arriver à  Lalla Aïcha, mais le Croyant doit remercier Dieu, même dans le malheur.

Elle finit par s'apercevoir de ma présence. Elle m'invita à la suivre. Elle se débarrassa de son haïk, quitta ses chaussures de basane noire.

- Je vais, me dit-elle, te donner à manger, tu dois mourir de faim.

Elle sortit de la réserve à  provisions une poterie vernissée d'un brun rouge, y introduisit tout l'avant-bras et finit par extraire une longue lanière de viande de conserve. J'aimais la viande de conserve. Elle me servit dans un plat des morceaux gros comme le pouce, nageant dans une graisse délicieuse qu'elle avait réchauf­fé avec soin. Le pain était frais et parfumé à l'anis. Je mangeai seul. Ma mère disparut. Je savais qu'elle chuchotait quelque part à Rahma, la locataire du premier, la nouvelle histoire de Lalla Aicha, après lui avoir fait promettre le secret. Je savais aussi que je n’avais qu’à attendre. Je glanerai un mot ici, un autre là, je saurai de quoi il s’agit. Je finis en hâte de manger. J'allai rejoindre ma mère sur la terrasse où Rahma, en effet, assise à l’ombre, sur une peau  de mouton, se peignait les cheveux. Elle avait inter­rompu son travail et écoutait. Sa chevelure noire enduite d'huile d’olive se répandait sur ses épaules. Ma mère disait :

- La pauvre femme a tout vendu. Même les rats n'ont plus rien à  se  mettre sous la dent.

- Et l’argent ? interrogea Rahma.

Ma mère s’empressa de la renseigner.

- L’argent servira à acheter du matériel à Moulay Larbi et à assurer les premiers frais d'installation de son nouvel atelier.

  Rahma hocha la tête pour montrer qu'elle avait parfaitement compris. Elle approuvait :

- C'est très bien 1 Très bien !

  Se sentant encouragée, ma mère expliquait :

- Lalla Aicha, cherifa d'une grande tente, ne peut pas laisser son mari déchoir aux yeux de la corporation des babouchiers et de patron devenir simple salarié. Le Croyant dans ce monde ren­contre de nombreux obstacles, l'essentiel pour lui est de surmon­ter toutes les difficultés sans jamais se révolter contre son Créa­teur. Moulay Larbi, homme généreux, mérite qu'une femme aux sentiments nobles se dépouille de ses bijoux et de son mobilier afin qu'il ne perde pas la face aux yeux de ses pairs. Lalla Aïcha fait une bonne action. Dieu la lui rendra au centuple, le Jour où le fils ne peut venir en aide à  son père, le Jour où le père ne peut dérober les enfants de son sang à la sentence du Suprême Juge. Seules nos bonnes et nos mauvaises actions pèseront dans la Balance. Faibles et chétives comme nous sommes, nous ne pou­vons compter que sur la miséricorde d'Allah l'Omnipotent.

Rahma lui fit écho :

- Qu'il soit glorifié 1 Il n'y a de Dieu que Lui.

Le silence régna. Rahma continua à  tirer sur ses cheveux à l'aide d'un peigne de corne. Ma mère se mit debout, poussa un long soupir, dit enfin :

- J'ai aidé de mon mieux Lalla Aïcha dans ses démarches, maintenant, je me sens triste et fatiguée.

Nous nous engageâmes dans l'escalier, ma mère et moi.

Des cris, des hurlements déchirèrent l'atmosphère. La tempête de pleurs et de vociférations s'intensifia. Le bruit venait de la maison voisine. Nous remontâmes en courant. La surprise passée, des questions fusèrent de partout :

- Qui est mort ? Qui est mort ?

Des groupes de femmes s'étaient formés au-dessus des murs qui surplombaient notre terrasse et celle de la maison d'où partaient les cris de désespoir. Elles jacassaient, expliquaient, gesticulaient, tendaient le cou pour entendre de nouveaux hurlements.

On distinguait dans le vacarme une voix plus grêle que les autres se lamenter. Les femmes arrivaient des terrasses éloignées, sau­taient par-dessus les murs de séparation, jonglaient avec une échelle trop courte. Les unes se tenaient à califourchon sur le mur, les autres laissaient pendre leurs jambes. Une vieille négresse, dont je ne voyais que la tête et les deux bras nus d'un noir luisant, agita ses deux mains dont les paumes rosées me

fas­cinaient ; elle imposa silence aux femmes.

- Je sais qui est mort, répéta à plusieurs reprises la vieille esclave : Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Il était malade depuis deux mois.

- De quoi est-il mort? demanda une jeune femme qui portait sur la tête un foulard jaune.

- Dieu seul le sait, répondit la négresse, mais c'est bien Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur, qui est mort.

Les femmes restèrent silencieuses. La tête de la négresse disparut. Les mains s'arrêtèrent un moment sur l'arête du mur puis s’évanouirent à  leur tour.

Tout le monde dans le quartier connaissait Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Il s'habillait de blanc, portait une barbe rare et sur ses lèvres flottait un éternel sourire. Il faisait son marché lui-même et maintes fois je l'avais croisé dans notre impasse chargé d'un couffin d'alfa; on y pouvait voir les légumes de la saison, quelquefois un morceau de viande rose, des oignons ou de l’ail.

  Les hurlements s'étaient calmés, le vacarme s'était transformé en lamentations continues sur un ton grave, une sorte de chant au rythme naïf.

  Ma mère descendit dans la chambre, elle remonta, la tête enveloppée  dans une légère couverture. Elle dit à Rahma :

- Je vais passer par-dessus le mur, cela me fera du bien d'aller  pleurer un peu.

- Mé, lui dis-je, emmène-moi, je veux, moi aussi, pleurer  un peu.

- Non, décida ma mère, tu es encore trop jeune et puis tu es un garçon. Tout à l’heure, les récitateurs du Coran viendront psalmodier et tu pourras te joindre à eux.

- Je veux pleurer ! Je veux pleurer ! insistai-je.

- Attrape et pleure pour de bon.

    Cette phrase fut accompagnée d’un soufflet magistral.

 Je me mis à sangloter. Rahma intervint en ma faveur. Elle finit par convaincre ma mère de m’emmener. Les deux femmes m’aidèrent à franchir le mur mitoyen. Je ne pleurais plus. Je sautais les marches quatre à quatre pour rejoindre les pleureuses au rez-de-chaussée.

  Elles étaient une vingtaine qui manifestaient bruyamment leur douleur. Par terre, il y avait des matelas et des nattes. D’autres pleureuses  arrivaient, s’annonçaient dès l’entrée par des cris stridents. Celles qui étaient déjà à la maison leur répondaient par d’autres vociférations. La femme du coiffeur, la voix enrouée, gémissait, se donnant de grands coups du plat de la main, sur les joues et sur les cuisses. Le spectacle me fascinait au point d’oublier le but de ma visite. J’étais venu pour pleurer et je ne pleurais pas. J’essayais de comprendre ce que disait une vieille femme échevelée. Elle baissait la tête jusqu’au sol, la relevait, chantait en allongeant les finales :

 

                 Tu étais le pilier  de ma maison

                 Tu étais mon parasol et mon bouclier

                 Tu étais le cavalier courageux.

                 Sans toi la maison deviendra sombre

                 Sans toi, le soleil deviendra froid.

                 Sans toi, je n’ai plus d’yeux pour voir.

                 Mes yeux ne pourront plus s’arrêter de couler

                 Mes yeux verseront des larmes de sang.

                Mes yeux se dessécheront et j’errerai dans les ténèbres.

 

Une jeune femme étrangère à la maison restait enveloppée dans son haïk. Elle répétait sur tous les tons:

             O ma mère ! O ma pauvre mère !

             O ma mère ! Je t’aimais plus que tout au monde

 

 Certaines hoquetaient sans rien dire, d'autres invoquaient les saints, adressaient de  ferventes prières à Dieu et à son Prophète. Dans un coin, des enfants pleurnichaient. Je m'approchai d'eux.

   Je trouvai  Zineb. Elle déployait de vains efforts pour faire comme les autres, se frottait les yeux, mais aucune larme n'en coulait. Ils étaient toujours aussi secs et aussi brillants que quand  elle me faisait quelque misère. Je la regardai un moment et d'un mouvement aussi prompt qu'inattendu, je lui envoyai un coup de poing sur le nez. Des torrents de larmes  lui inondèrent le visage. Ses  cris dominèrent le tumulte. Je me sauvai sur la terrasse.

  J’avais perdu de vue ma mère. Je savais qu'elle devait gémir vociférer tout à son aise, sans s'occuper de ses voisines.

    Les  psalmistes furent annoncés à la porte de la maison. Les femmes se réfugièrent au premier étage. Elles continuaient à pleurer en sourdine pendant que les récitateurs du Coran entamaient un long chapitre.

 Enfin, ma mère remonta, me prit par la main et m'aida à  repasser le mur de séparation.

Nous allâmes dans notre chambre.

 Fatma Bziouya vint demander à ma mère comment allait la femme du coiffeur. Quelles étaient les femmes qui pleuraient ? La mère du coiffeur était-elle encore vivante?

Ma mère parla de la douleur de la femme du coiffeur, cita les noms de quelques assistantes, avoua qu'elle ignorait J'existence de la mère.

 Lalla Kanza, la chouafa, de son rez-de-chaussée, prit part à la conversation. Tout le monde tira de l'événement cette conclusion éminemment philosophique : tous les êtres sont

mortels ; tôt ou tard viendra notre tour.

Le bourdonnement des récitateurs nous parvenait à travers les murs. De temps à autre, la femme du coiffeur poussait un long hurlement. Chacun de ses cris arrachait un puissant soupir à ma mère. Je n'osais pas jouer. Pouvais-je décemment sortir mes bibelots, le jour où Sidi Mohammed ben Tahar le coiffeur, une personnalité importante de notre impasse, quittait à jamais ses parents, ses amis et ses clients ?

  Tout à  l'heure, après les ablutions rituelles, il sera vêtu pour la dernière fois de blanc. Des hommes le porteront sur leur tête sur une confortable civière en bois de cèdre et iront l'enfouir dans la terre humide. La terre se refermera pour l'éternité sur Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Je rêvais à tout cela, accoudé à la balustrade de notre fenêtre. Une grande tristesse m'envahit. La fatigue s'empara de mes membres. Je demandai à ma mère la permission de m'allonger sur le grand lit. Elle accepta. Je me jetai dessus et continuai à penser à l'enterrement du coiffeur. Je le voyais, étroitement cousu dans sa cotonnade blanche, rigide sur sa civière recouverte d'un toit, voyager sur une mer de têtes enturbannées, dans un concert de litanies et d'invocations. J'avais déjà vu passer dans la rue des cortèges d'enterrement. Parfois, les hommes marchaient lentement, solennellement et chantaient un cantique avec des voix profondes comme des gouffres, parfois ils étaient très peu nombreux et pressaient le pas. Ils se contentaient de répéter d'une voix de tête la formule de l'unité de Dieu: la chahada (Il n'y a de Dieu qu'Allah et Mohammed est son Prophète).

   J’avais vu même des morts découverts, posés simplement sur la civière et sans personne pour les accompagner à leur dernière demeure. J'avais trouvé cela infiniment triste.

 Mon père, à qui j'avais fait part de mon impression trouva cette histoire pour me consoler :   

  Dans un souk très fréquenté, tenait boutique Sidi... (J’en ai oublié le nom). C'était un homme pieux, honnête et courtois envers tout le monde. Chaque fois qu'un cortège funèbre traversait le souk, ce saint personnage prenait ses babouches les enfilait en hâte, et accompagnait le mort jusqu'au cimetière. Un jour, vinrent à passer deux croquemorts transportant la civière où gisait le cadavre d'un mendiant que personne n'accompagnait. L’homme  se leva, prit ses babouches de dessus l'étagère où il les rangeait chaque Jour, mais resta debout sans les enfiler. Il finit par les remettre à  leur place. Les boutiquiers jugèrent sa conduite peu charitable.

- Il n'accompagne que les cortèges d'enterrement de riches, dirent-ils.

Sidi ... qui surprit leurs murmures leur déclara :

- Etes-vous des croyants ? Alors, écoutez pourquoi je n'ai pas accompagne ce frère Jusqu’à sa tombe. Quand j'ai pris mes babouches, j'en avais l'intention, mais j'ai vu arriver derrière la civière une foule immense d'êtres d'une incomparable beauté. C’étaient les anges du Paradis. Moi, simple pécheur, je n'ai point ose me mêler à ces formes de lumière. Un ami de Dieu s'en allait dans la miséricorde de son Créateur. J'étais heureux de le savoir et me rassis parmi mes épices.

Chaque fois que je rencontrais deux croquemorts portant un cadavre solitaire, Je répétais avec eux :

- Dieu t'accompagne, ô étranger, sur cette terre!

  J'ajoutais aussi mentalement : « Lui aussi rejoint sa tombe accompagné  d'une foule d'anges d'une incomparable beauté.  » J’en étais tout heureux.

 Les cris et les hurlements reprenaient avec une intensité croissante. Ils transperçaient les murs, déferlaient comme le bruit des vagues ou  le déchaînement d'une tempête.

 Les femmes de notre maison lâchèrent leur ouvrage. Elles se mirent à pleurer, à gémir près de leurs braseros et de leurs marmites.

  Le  corps devait probablement quitter la maison. C'était un moment pathétique. J'entendais toujours le bourdonnement des psalmistes. Le soleil se cacha derrière un nuage, une immense peine s'abattit sur la terre. J'éclatai en sanglots. Ma mère affolée oublia le coiffeur et son enterrement et se précipita pour me demander les raisons de mes larmes. Elle me questionnait, inquiète.

- Où t'es-tu fait mal? Un insecte t'a-t-il piqué? As-tu des coliques?

 Je reniflais de plus belle, je ne répondais pas. La crise dura un long moment. Je refusai de manger. Ma mère avait fait cuire des lentilles à la tomate et aux oignons. Je les aimais d'habitude, mais je ne voulais pas y toucher. Je restais allongé sur le lit. Ma mère étendit sur moi une couverture de laine grège ornée aux extrémités de bandes rouges. Je somnolai jusqu'à l'arrivée de mon père, tard dans la soirée. J'acceptai de boire un verre de lait et me replongeai sous la couverture.

 Mon père parut très préoccupé à mon sujet. Il me toucha les tempes plusieurs fois, me prit la main, arrangea ma couverture avec des gestes d'officiant. Je voyais ses lèvres remuer. Je savais qu'il récitait quelque invocation ou quelque verset au pouvoir salvateur.

« Je vais peut-être mourir, moi aussi, pensais-je. Peut-être aurai-je, derrière mon cercueil, des anges beaux comme la lumière du jour! »

J'imaginais le cortège : quelques personnes du quartier, le fqih de l'école coranique, mon père, plus grave que jamais et des anges, des milliers d'anges vêtus de soie blanche. A la maison, ma mère pousserait des cris à se déchirer le gosier, elle pleurerait pendant des jours et pendant des nuits. Elle serait toute seule le soir pour attendre le retour de mon père.

Non! Je ne voulais pas mourir !

- Je ne veux pas mourir! criais-je en me dressant dans mon lit. Je ne veux pas mourir !

  Je rejetai ma couverture et me mis debout, hurlai cette phrase de toute la force de mes poumons. Mon père me recoucha, tem­péra par des paroles douces mes angoisses. Ma mère, les yeux bouffis, répétait :

- Mon petit enfant ! Mon petit enfant!

 Je me calmai. Mesoreilles se mirent à siffler. J'écoutais, à travers ce bruit d'eau, ma mère raconter les événements de la jour­née. La mort de Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur, les malheurs de Lalla Aicha, la vente de ses bijoux et de son mobilier. Elle disait que Sidi Larbi Lalaoui allait installer un atelier et se remettre au travail. Elle louait la générosité et le courage de Lalla Aicha, lançait des imprécations contre les hypocrites, les escrocs, les gens sans foi ni loi comme cet Abdelkader, fils de je ne sais qui.

 Pendant ce temps, entre les franges de mes cils, je voyais des­cendre du plafond de beaux anges blancs, je distinguais les plumes de leurs ailes couleur d'argent. L'un d'eux posa sur mon lit ma Boîte à Merveilles. Elle grandit démesurément, prit la forme d'un cercueil. Tout heureux j'y entrai. Le couvercle tomba. Dans la boîte régnait une fraîcheur de roses et de fleurs d'orangers. La Boîte fut emportée par delà les nuages dans des palais d'émeraude. Tous les oiseaux chantaient. Je retrouvai les deux moineaux qui chaque matin me réveillaient. Ils discutaient comme de coutume:

 

 

 

 

 

 

- J'aime les figues sèches.

- Pourquoi aimes-tu les figues sèches ?

- Tout le monde aime les figues sèches

- Oui ! Oui ! Oui !

- Tout le monde aime les figues sèches.

- Les figues sèches !

- Les figues sèches !

-Les figues sèches !

 

 Une sensation de brûlure sur les paupières m'obligea à ouvrir les yeux. Un rayon de soleil entrait par la fenêtre. Il me tombait droit sur le visage. Les moineaux chantaient les vertus des figues sèches.

- Que ta matinée soit bénie, mon petit! me dit ma mère avec un large sourire. Tu vas mieux maintenant; tu avais un peu de fièvre cette nuit. Aujourd'hui promets-moi d'être bien sage.

Tu n'iras pas à l'école.

- Je ne suis pas malade, lui dis-je.

- Je sais! Je sais ! Joue tranquillement dans ton coin. Mange ce beignet, il est tout chaud.

 Je pris le beignet.

Driss le teigneux appela du rez-de-chaussée. Il arrivait avec les provisions pour la journée. Ma mère descendit les chercher. J'entendis Fatma Bziouya qui disait :

- Déjà de la mauve ! Elle est d'un beau vert!

Ma mère répondit par une phrase que je ne saisis pas. Elle entra dans sa cuisine, remua des seaux, actionna son soufflet, pila dans le mortier de bronze ses épices.

Au premier étage Rahma s'affairait sur le palier. Elle activait aussi le feu et pilait des condiments. Quelqu'un chantonnait. Notre vieux soufflet se fit de nouveau entendre. Il était fatigué et ne savait dire que ces mots :

              Des mouches !

             Des mouches!

             Des mouches!

Celui de Rahma variait son répertoire. Parfois il prenait plaisir à  répéter:

 

    J’ai chaud!

    J’ai chaud!

    J’ai chaud!

Ou alors :

                Je souffre!

               Je souffre!

              Je souffre!

 

 Je cessai d'écouter les soufflets. D'autres bruits venaient me distraire. Des explosions d'étincelles roulaient comme des billes qui se répandaient sur le parterre en mosaïques. Fatma Bziouya cardait sa laine. Des phrases chuchotées montaient du rez-de­-chaussée. Lalla Kanza parlait à une cliente. Un éclat de rire troubla l'atmosphère. Il fut bref et sans conséquence. Un pigeon roucoula sur la terrasse. Il disait des mots si jolis que je souriais aux anges. Je remarquai sur une solive deux mouches se livrer à une poursuite, s'arrêter sans raison puis reprendre leur course à l'aventure. A la porte de la maison quelqu'un heurta le mar­teau.

- Qui est là ? demandèrent plusieurs voix.

  Qui que ce fût, je n'avais nulle envie de le savoir. Du ciel coulait jusqu'à moi un son frêle, un chant ténu et fragile comme un fil de la vierge. Le Moudden annonçait la prière. D'un lointain minaret me parvenait en larges ondes la formule : Dieu est le plus grand !

 Le chant mourait, se fondait dans le bleu du ciel, renaissait, s'affirmait avec une certaine vigueur, se dissolvait de nouveau dans l'air du printemps.

 Un gros bourdon, d'un noir métallique, se laissa choir par l'ou­verture qui dominait le patio, claqua contre le mur et se projeta violemment par la fenêtre de notre chambre, sur le verre de la lampe à pétrole.

  Le verre tinta mais résista au choc. L'insecte sortit avec autant de précipitation qu'il était entré. Cette visite m'enchanta. Je me mis à rire et à taper des mains.

  J'épiai encore un moment les bruits de la maison, mais ce jeu me lassa. Ma mère revint me voir, me sourit et satisfaite sans doute de l'état de ma santé et de ma grande sagesse, repartit travailler dans ses seaux et piler ses aromates.

    Pour m'occuper, je récitai le peu de Coran que je savais, d'abord à mi-voix, ensuite de toute la force de mes cordes vocales, je  scandais les mots du livre saint avec passion. Ma mémoire tarit. J'hésitai un instant avant de reprendre, avec plus de ferveur, ma psalmodie. J'inventais mon propre Coran. Des mots sans suite et sans signification prenaient leur vol, tournoyaient dans l'atmosphère de la chambre, jaillissaient vers le ciel comme des essaims de papillons richement colorés.

  Ma mère vint encore me voir. Elle me conseilla moins d'ardeur dans mon chant. Je pouvais avoir un accès de fièvre. Elle tira de sa robe une chaînette de cuivre rongée de vert-de-gris et me la tendit:

- Ajoute ceci à tes merveilles, me dit-elle.

  La chaînette délicatement travaillée absorba mon attention. Je la contemplai longtemps. Je décidai de la nettoyer. Je savais transformer le cuivre, cette vile matière, en or pur. Je sortis sur le palier. Dans une boîte de conserves cabossée, je découvris du sable fin qui servait au nettoyage des tables rondes et des plateaux à thé. Je m'attelai à l'ouvrage activement. J'en avais mal aux doigts quand le résultat attendu parut à mes yeux. J'effectuai de nombreux rinçages dans un seau d'eau noirâtre où nageait un petit balai de doum.

  Ma chaîne se changea en bijou d'or. Je l'enroulai autour de mon poignet pour en admirer l'effet : je la tenais par les deux bouts, me l'appliquais sur la poitrine, sur le front, je m'en faisais un bracelet. Je sortis ma Boîte. J'étalai toutes mes richesses sur une couverture.

Les plus humbles de mes boutons et de mes clous, par une opération de magie dont j'avais seul le secret, se muèrent en joyaux.

  Absorbé dans la contemplation de mes trésors, je n'avais pas vu entrer le chat de Zineb. Il ronronna tout contre moi. Je ne le craignais pas. Je décidai de l'associer à ma joie, de lui ouvrir les portes de mon univers. Il s'intéressa gravement à mes discours, allongea la patte pour toucher mon cabochon de verre taillé, regarda avec étonnement ma chaîne d'or. Je lui en fis un collier. Il se montra d'abord tout fier. Il essaya ensuite de l'arracher. Elle ne céda pas à ses coups de griffes. Il se mit en colère, s'affola et partit en flèche, la queue hérissée, les yeux dilatés d'inquiétude. Je courus derrière lui pour récupérer mon bien. Le maudit chat resta sourd à mes appels. Il ne voulait rien avoir de commun avec moi, il grimpait les marches de l'escalier, crachait des menaces.

 J'alertai ma mère, demandai secours à Fatma Bziouya, à Rahma et même à mon ennemie Zineb, la propriétaire de ce démon quadrupède. Tout le monde se précipita sur la terrasse mais le chat, ne sachant pas pourquoi on le poursuivait, s'usait les griffes à grimper le long d'un mur d'une hauteur vertigineuse. J'étais furieux contre le chat. Les femmes essayèrent de me consoler.

- Il reviendra ce soir, Zineb te rendra ta chaîne.

  Zineb! Zineb ! C'était elle qui l'avait chargé de venir se frot­ter contre moi, abuser de ma gentillesse et me voler mon plus beau bijou. Je suffoquais de colère et d'indignation. Ma rage se déchaîna; je me précipitai sur Zineb. Je lui enfonçai les ongles dans les joues, lui arrachai les cheveux par touffes, lui envoyai de formidables coups de pieds dans le ventre. Elle se défendit, la brute, avec violence, me tira les oreilles, me renversa par terre, me marcha sur la poitrine. Les femmes criaient, essayaient de nous séparer et recevaient des coups de poing et des coups de tête des deux adversaires.

Enfin ma mère réussit à  me maîtriser. Elle m'amena dans la chambre, me plongea la tête dans un seau d'eau, m'essuya le visage avec un torchon et m'intima l'ordre de me coucher.

La poitrine encore secouée de sanglots, je m'endormis presque immédiatement.

 

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:50

IV

 

                                                    

  Dans  les premiers jours du printemps, ma mère et moi, nous allâmes rendre visite à Lalla Aïcha. Nous étions invités à passer la journée. Quelques jours auparavant, ma mère prépara des gâteaux de semoule fine, des petits pains à l'anis et au sucre, du sellou, farine grillée mélangée de beurre et de diverses épices.

   Nous emportâmes toutes ces douceurs. Nous quittâmes la maison le matin; Driss le teigneux vint nous trouver chez l'amie de ma mère chargé de son couffin à provisions et d'un poulet de fort bonne apparence. Driss apporta aussi un pain de sucre, un paquet de thé et une brassée de menthe.

   Lalla Aïcha protesta, reprocha à ma mère ces folles dépenses. Elle s'attendait à notre visite; elle avait fait son marché en conséquence.

  Lalla Aïcha habitait dans l'impasse de Zankat Hajjama une maison avec une porte basse. Cette maison rappelait, par certains côtés, Lalla Aïcha elle-m­ême. Toutes les deux avaient connu des temps meilleurs, toutes les deux en gardaient une attitude guindée, une distinction désuète.

   Lalla Aïcha occupait deux pièces de petites dimensions, au deuxième étage. Un balcon donnant sur le patio, garni d'une balustrade en fer forgé, conduisait à la pièce principale. L'autre chambre s’ouvrait directement sur l'escalier et servait surtout à entreposer les provisions d'hiver. Lalla Aïcha y fai­sait aussi sa cuisine. La grande pièce avait deux fenêtres, l'une s'ouvrait sur le patio de la maison, l’autre sur les terrasses des maisons voisines et sur les toits d'une petite mosquée de quartier. Cette chambre, deux fois plus longue que large, était d’une propreté méticuleuse. Des cretonnes à grands   ramages couvraient les matelas, d'énormes coussins brodés au petit point, enveloppés dans une légère soierie transparente, s'amoncelaient ça et là. Le mur s’ornait de grandes étagères peintes, garnies de bols de faïence européenne, d'assiettes décorées de roses dodues, de verres en forme de gobelets. Une pendule en bois foncé, riche en sculpture, clochetons et pendentifs, occupait sur le mur la place d'honneur. Le sol était couvert d'une natte de jonc. Par-dessus la natte, se déployait une carpette aux couleurs vives.

   Cet ensemble baignait dans une atmosphère d'aisance, de quiétude. Ce n'était certes pas le grand luxe mais le confort, un nid douillet à l'abri du vent.

       Dès notre arrivée, Lalla Aïcha nous servit des gâteaux et du thé à la menthe. Elle parla ensuite de ses douleurs de jointures qui la taquinaient de nouveau, d'une rage de dents qui l'avait rendue folle la semaine dernière, de son manque d'appétit. Elle posa mille questions à ma mère qui répondait avec complaisance, s'attardait sur un détail, se lançait dans une longue digression, mimait une scène. Nos voisins firent naturellement les frais de la fête. Ma mère en parlait sans méchanceté mais avec une assez grande liberté de langage. Elle comparait le mari de Rahma à un âne qui aurait trop mangé de son, celui de Fatma Bziouya à un rat inquiet. Mon père qu'elle appelait «  l'Homme» n'échappait pas à  ses coups de griffes. Sa haute taille, sa force, son silence devenaient motifs à caricature. Moi j'aimais mon père. Je le trouvais très beau. La peau blanche légèrement dorée, la barbe noire, les lèvres rouge corail, les yeux profonds et sereins, tout en lui me plaisait. Mon père, il est vrai, parlait peu et priait beaucoup, mais ma mère parlait trop et ne priait pas assez. Elle était certes plus amusante, plus gaie. Ses yeux mobiles reflétaient une âme d'enfant. Malgré son teint d'ivoire, sa bouche généreuse, son nez court et bien fait, elle ne se piquait d'aucune coquetterie. Elle s'ingéniait à paraître plus vieille que son âge. A vingt-deux ans, elle se comportait comme une matrone mûrie par l'expérience.

  Lalla Aicha nous parla à son tour des gens de sa maison. Elle clamait leurs multiples mérites, une telle modeste et jolie, telle autre propre, économe et bonne cuisinière, telle autre pieuse et digne; à l'entendre, toutes rivalisaient de sainteté avec les anges du Paradis. Mais elle baissa la voix pour chuchoter à ma mère au creux de l'oreille sa véritable pensée. Elle termina par ces termes:

 - Dieu m'a bénie lorsqu'il m'inspira l'idée d'habiter cette maison où toutes les femmes vivent comme  des sœurs.

   Des voix montèrent du rez-de-chaussée, sortirent de toutes les chambres pour remercier Lalla Aïcha de ses bonnes paroles. En chœur Lalla Aïcha et ma mère distribuèrent généreusement de nouveaux compliments.

  Les enfants de la maison vinrent m'inviter à jouer. Ils formaient un petit groupe de quatre garçons et de trois filles. Je n'ai jamais su leurs noms. L’aînée, une fillette de neuf ans, me prit sous sa protection. Nous grimpâmes sur la terrasse. Avec de vieilles couvertures et des peaux de mouton, nous eûmes vite fait d'organiser un salon de réception.

 Une boîte de conserves rouillée posée sur trois cailloux joua le rôle de samovar, d'autres cailloux posés sur un disque de papier faisaient office de verres à thé. Nous sirotâmes gravement un thé mythique mais combien délicieux, mangeâmes des gâteaux imaginaires, distribuâmes des compliments à l'aînée des filles, notre hôtesse.

 Ensuite, nous décidâmes de jouer à la mariée. La plus petite des filles fut choisie pour figurer la mariée. L’aînée se contenta du personnage de la negafa, une de ces femmes expertes dans l’organisation de telles cérémonies. Elle descendit chercher un bout de foulard, du rouge pour les joues, de l'antimoine finement pulvérisé pour noircir les yeux. La mariée fut installée sur un coussin. Dans un vacarme de you-you et de chants improvisés, la negafa procéda selon l'usage au maquillage et à l'habillement de la jeune fiancée. Elle l'affubla d'une couverture en guise de robe, la coiffa, l’orna de papiers ajourés, simulant grossièrement des bijoux, s'éloigna pour admirer son ouvrage.

L'un des garçons, mû par un instinct de méchanceté, ramassa une poignée de terre et la jeta à la figure de notre mariée. Le drame se déchaîna. La mariée et ses invités se mirent à hurler, à se battre, à courir dans tous les sens, le visage barbouillé de larmes et de morve. Je hurlais comme tout le monde sans savoir pourquoi. J'essayais de me dégager des bras de la grande fille qui déployait de vains efforts pour me calmer.

 Une des femmes monta, distribua des taloches et des insultes, traita de démons innocents et  coupables et me descendit sous son bras comme un paquet pour me remettre à ma mère.

 J'essuyai encore des reproches injustes. Ma mère me menaça de ne plus jamais m'emmener nulle part.

  Ma mère et son amie se remirent à parler de Rahma, la femme du fabricant de charrues, de Fatma Bziouya et de tante Kanza la voyante.

Ma mère racontait sa réconciliation avec sa voisine du premier étage, l'escapade de Zineb, le repas offert aux pauvres. Elle faisait l'éloge de Rahma. Elle regrettait son moment de mauvaise humeur qui avait provoqué la dispute. Rahma devenait une char­mante jeune femme, si serviable! Si honnête !...

- Et puis, dit ma mère, elle est si jolie! Toujours souriante, toujours vive. Son mari peut remercier Dieu de lui avoir fait présent d'une brune si délicieuse. N'aimes-tu pas cette peau halée au grain si fin, ces grands yeux qui rient? N'est-ce pas qu'elle possède une jolie bouche aux lèvres fermes, un peu boudeuses ?

Lalla Aïcha approuvait, opinait du chef, soupirait de conten­tement.

Mais ma mère enchaînait déjà :

- Fatma, ma voisine d'en face, n'a pas été, non plus oubliée par le Créateur. De jolis yeux noyés de douceur!

 Des sourcils d'une courbe parfaite ! Un teint ambré ! Mais je n'aime pas le tatouage de son menton.

- Elle a, en outre, l'agrément de sa jeunesse, ajouta l'amie. Immobile dans mon coin, j'écoutais. Je m'étonnais d'entendre ma mère rendre justice à la beauté de nos deux voisines. Cette beauté je la sentais, mais je ne pouvais la traduire par des for­mules concrètes. J'étais reconnaissant à ma mère d'exprimer avec des termes précis, ce qui flottait dans mon imagination sous forme d'images vagues, confuses, inachevées.

  Pour tante Kanza, les deux femmes se contentèrent de hocher la tête d'un air entendu. Tante Kanza, la chouafa, appartenait pour moi à une autre race. Elle était royale. Les chacals se sentaient chacals auprès de cette lionne. Etrange est la beauté des reines ! Non pas des reines d'un royaume éphémère que divisent la faim, la concupiscence et l'avidité, mais des reines vierges qui portent dans leurs flancs un dieu d'équité.

   Ses grands yeux, dans sa face de parchemin délicat, fascinaient ses clientes et imposaient le respect à celles qui ne l'aimaient pas. A vrai dire j'en avais vaguement peur. Je l'associais dans mes rêves aux puissances obscures, aux maîtres de l'Invisible avec

lesquels elle entretenait un commerce familier. Je croyais qu'elle disposait de pouvoirs illimités et je considérais comme un privilège d'habiter sous le même toit qu'une personne aussi considérable.

 Moulay Larbi, le mari de Lalla Aicha, arriva inopinément. On l'entendit dire à l'entrée la phrase consacrée :

- N'y a-t-il personne? Puis-je passer?

Trois voix de femmes lui répondirent à la fois :

- Passe! Passe! Passe!

Son pas résonna dans l'escalier.

  Il pénétra directement dans la petite pièce. Il était prévenu de notre visite et il ne lui était pas permis de voir ma mère. Sa femme se dépêcha de le rejoindre. Un murmure confus, entrecoupé de silences, bourdonna dans la petite pièce. Il dura longtemps. Nous étions assis, immobiles, maman et moi. Nous ne savions pas comment nous occuper. Je racontai à ma mère nos jeux sur la terrasse et la raison du drame qui s’ensuivit. Elle m'écouta distraitement, me répondit par des phrases vagues, des conseils d'ordre général sur la façon de se tenir en société.

  Elle se leva pour regarder par la fenêtre, rencontra les yeux d'une voisine penchée elle aussi sur la, balustrade: contemplant le patio vide. Les deux femmes se saluèrent, parlèrent du printemps dont les débuts étaient toujours fatigants. L'inconnue en profita pour évoquer le. Souvenir d'une nzaha, une partie de plein air à laquelle elle avait participé. Il y avait de cela des années. La campagne parée comme un bouquet sentait le miel. Les oiseaux se répondaient d'un buisson à une branche. Les femmes couraient pieds nus dans l'herbe, barbotaient dans le ruisseau, chantaient des cantilènes à ravir le cœur. Au milieu de laprès-midi, un orage, d'une rare violence, s'abattit sur la nature. En hâte, tapis et couvertures furent ramassés. Chacun se charge; d'une partie des bagages : plats vides, accessoires pour le thé, gargoulettes pour l'eau fraîche. Deux hommes et cinq femmes, tous parents, composaient l'équipe. La pluie fut accueillie par les uns comme une bénédiction, par les autres comme une catastrophe.

- Nous étions dans un triste état, à notre retour. Mes belles robes avaient souffert de la boue. J'avais un caftan en drap abricot comme on n'en fait plus à notre époque. Par-dessus, je portais une tunique brodée de fleurs mauves et …

  Lalla Aïcha vint nous retrouver, le visage bouleverse. Elle fit signe à ma mère de la suivre dans le coin le plus sombre de la chambre. Je restai à la fenêtre. La femme qui racontait son meilleur souvenir, demeura un moment à attendre le retour de ma mère. Ne la voyant pas revenir et me jugeant trop jeune pour apprécier la somptuosité de ses vêtements, elle laissa sa phrase inachevée, soupira, leva les yeux au Ciel pour le prendre à témoin de l'incompréhension du genre humain, rentra sa tête, disparut dans l'ombre veloutée de ses appartements.

 Ma mère discutait à demi voix avec son Amie. Je n'osai pas m'en approcher. J'entendis le mot « pacha » plusieurs fois au cours de leur mystérieux dialogue. Ce mot m'impressionnait, me mettait mal à l'aise. Le pacha? N'était-il par ce personnage cruel qui faisait bastonner les gens au gré de sa fantaisie ? Les mettait dans un cachot noir avec un pain d'orge et une cruche d'eau? Les laissait dévorer par les rats ? Le mot « pacha » faisait trembler les petites gens. Il s'associait dans leur esprit à des ennuis sans nombre, à des douleurs bruyantes, à des cris et à. des lamentations. Ils s'endettaient pour payer les sbires du pacha, essuyaient toutes sortes de vexations au prétoire et voyaient souvent ce qu'ils estimaient leurs droits, devenir par une opération du Malin, des charges contre eux. Toutes ces considérations ne les empêchaient pas de se chercher querelle pour des futilités. Ils couraient devant le

« pacha » pour lui exposer leurs petites misères. Ils repartaient de là souvent mécontents, ayant essuyé quelques rebuffades.

 Lalla Aïcha se mit à pleurer silencieusement. Elle se cachait le visage dans la manche de sa robe et reniflait. Ma mère se fit rendre, lui entoura les épaules de son bras, lui parla comme elle aurait parlé à une petite fille.        

  La scène m'amusait. Lalla Aïcha, plus âgée que ma mère, se laissait consoler, devenait la petite sœur dans les bras de son aînée. J'avais envie de rire, mais je savais que cela ne se faisait pas. Le ridicule de la situation m'obligea à fuir dans l'escalier pour ne pas me montrer incorrect. J'eus souhaité rencontrer la jeune inconnue qui savait si bien jouer la negafa. Nous aurions vécu ensemble quelque aventure extravagante, dans un pays enchanté. Hélas! Déjà, j'étais voué à la solitude. Je m'assis sur le haut d'une marche et je chantonnai sur un air improvisé des paroles dépourvues de sens :

 

                                                    Le pacha!

                                             Mangea Lalla Aïcha

                                             O Nuit! 0 Nuit!

                                            O mon œil !

                                            Pleure dans la solitude.

 

  Du fond de la chambre, ma mère m'interpella. Elle me demanda si j'avais l'intention de braire pendant longtemps encore. Je me tus, m'adossai au mur et ne tardai pas à m'endormir.

J'entendis quelqu'un me réveiller. Une main impitoyable me traîna dans la chambre de Lalla Aïcha où la table était mise. Je tombais de sommeil. Ma mère me força à manger, mais je ne pouvais rien avaler. Le poulet aux carottes avait un goût de paille. Je fis une énorme tache de graisse sur ma djellaba et Je subis de sévères remontrances. Enfin, on m'abandonna sur un matelas où je pus ronfler tout à loisir.

 Quand je me réveillai, le soleil avait disparu, les bougies clignotaient, créaient sur les murs des ombres fantastiques.

  Mon père vint nous chercher. Je descendis l'escalier, butant à  chaque marche. Les rues étaient mal éclairées. Mon père s'était muni d'une lanterne en fer-blanc gracieusement ajourée et ornée de verres de couleur. Des silhouettes surgissaient du noir, prenaient forme humaine, disparaissaient un instant après, derrière nous, avalées par la nuit. Je ne reconnaissais aucune rue. J'entendais résonner des pas dans le lointain. Us se rapprochaient, se dissolvaient. Un chien aboya. Une dispute de chats éclata au faîte d'une terrasse. Les deux ennemis se défiaient, clamaient chacun sa bravoure et son courage, crachaient des bouffées de colère. Leurs cris s'éloignèrent. Seuls, nos pas, le froufrou de nos vêtements, nos souffles pressés animaient cette ville morte.

   Nous arrivâmes chez nous. Ma mère me coucha. Je m'anéantis dans le sommeil.

Le lendemain vendredi, mon père rentra déjeuner selon sa  coutume. Il portait une djellaba de laine boutonnée d'une éblouissante blancheur et un turban neuf, tout raide d'apprêt.

 Le repas fut servi par ma mère. Le menu était particulièrement soigné. Nous mangeâmes du mouton aux artichauts sauvages, du couscous au sucre et à la cannelle et pour finir une délicieuse salade d'oranges à l'huile d'olive.

 Nous sirotâmes de nombreux verres de thé à la menthe. Au centre du plateau, deux roses d'Ispahan s'épanouissaient dans une Vieille tasse de porcelaine.

Ma mère soupira. Elle s'adressa à mon père:

- Le sort se montre parfois bien cruel. Pauvres et riches, bons et méchants sont à la merci de ses revers. J'ai bien du chagrin ! Je pense à Lalla Aïcha et mon cœur saigne. Je n’ai pas voulu t’ennuyer hier soir avec les tristes événements qui se sont déroulés dans la journée.

Mon père prêta une oreille attentive. Elle poursuivit :

- Moulay Larbi, le mari de Lalla Aïcha, s'est disputé avec son associé, un certain Abdelkader fils de je ne sais qui. ..

    Elle leva les yeux au plafond pour invoquer :

- Dieu écarte de notre chemin, de celui de nos enfants et les enfants de nos enfants, tous les fils du péché qui se pré­sentent le sourire aux lèvres et la poitrine pleine de ténèbres. Sois    notre protecteur et notre mandataire : Amine !  Cet Abdelkader, ce fils de l'adultère, ce disciple de Satan ne possédait pas  une chemise propre quand. Moulay Larbi le prit comme ouvrier dans son atelier à Mechatine. Il le traita avec bienveillance, lui prêta de l'argent, le reçut souvent à déjeuner ou à dîner. Abdelkader se montrait poli et même obséquieux. Il chantait les mérites  de Moulay Larbi, louait sa générosité, son bon caractère  et la noblesse de ses sentiments. Tous les deux travail­laient beaucoup. Les babouches brodées jouissent auprès des femmes  de Fès d'un grand succès. La production de Moulay

Larbi et de son ouvrier avait bonne réputation. Abdelkader songea à se marier .Moulay Larbi l'encouragea dans cette voie et Lalla Aïcha lui trouva une jeune fille digne d'éloges. Les mariages coûtent toujours très cher. Malgré ses nuits de veille, Abdelkader n’avait pas su économiser. Il se trouva assez gêné lorsqu'il fallut une dot à sa fiancée. Il eut recours à  son patron. Moulay Larbi réussit à assembler quatre-vingts rials. Il les lui versa sans méfiance. Il commit la faute de lui avancer cet argent sans établir de papier de reconnaissance de dette. Pour permettre à Abdel­kader de gagner davantage, il l'associa à son affaire.

- Sais-tu comment ce fils du péché l'a remercié de ses bienfaits?

 Mon père ne savait pas.

    Ma mère ne lui laissa d'ailleurs pas le temps de répondre. Elle continua en ces termes :

- Non! Tu ne pourras jamais le deviner! Les gens qui n'ont pas de pudeur, les va-nu-pieds de mauvaise foi, ceux-là qui offensent Dieu et son Envoyé par leurs agissements malhonnêtes auront à rendre compte de leurs mauvaises actions le jour de la Balance. Abdelkader a nié, il n'a pas simplement nié, il a même prétendu avoir versé la moitié du capital de l'affaire de Moulay Larbi pour l'achat du matériel, des cuirs et du fil d'or. Le Pacha ne pouvait pas connaître tous les détails de cette histoire. Il n'a accepté aucune des versions des deux adversaires. Un garde du pacha a été chargé de mener l'enquête, mais il s'est contenté de discuter avec les plaideurs. Il leur a réclamé une somme fabuleuse pour le temps qu'il avait perdu, dit-il, à les réconcilier. Ils se sont exécutés. L'affaire a été portée devant le prévôt des marchands. Il les a fait de nouveau accompagner par un de ses gardes qui leur a demandé de lui exposer les faits, mais ils ont refusé. « Seuls les experts de la Corporation peuvent comprendre l'objet du litige », dirent-ils. Les experts ont été réunis. Ils ont discuté jusqu'au soir. Finalement, ils se sont prononcés en faveur d'Abdelkader. Quelle époque !  Il n'y a plus de justice! Ce n'est point de leur faute à ces juges, me diras-t-il. Il est difficile de connaître les tenants et les aboutissants d'une telle affaire. Qu'a t-on à juger les affaires dont on ne connaît pas toutes les données? Je sais, le monde est ainsi fait, il faut des juges et des escrocs pour leur donner du travail. Ce sont toujours les honnêtes gens qui sont sacrifiés.

Mon père intervint :

- Pas toujours! Parfois les juges commettent des erreurs.

   Même juges, ils n'en sont pas moins hommes c'est-à-dire soumis à l'erreur. Dieu seul ne se trompe jamais.

- Il n'y a de puissance qu'en Lui, l'Unique, qui n'a point d'associé, dit ma mère, et elle

ajouta :

- Enfin tout cela nous a bouleversées. Lalla Aicha a pleuré, le soir, elle souffrait de violents maux de tête.

Un silence suivit cette conclusion.

  J'entendais les grains du chapelet qu'égrenaient les longs doigts de mon père. Rahma tapait sur son pain pour savoir s'il était levé. Zineb jouait avec le chat, un chat noir, maladif, que la famille avait adopté pour satisfaire un caprice de leur fille. J'écoutais ce qu'elle lui racontait. Il y était question de le nourrir de miel et de beurre, de gâteaux fourrés, d'amandes et de cuisses de poulets ; le grand bébé aurait un burnous de velours et porterait des turbans de soie.

  Grande niaise! Depuis quand les chats raffolent-ils de miel ? Un chat avec un turban de soie serait la chose la plus ridicule du monde. Une fille aussi bête que Zineb ne peut rien trouver d’amusant dans sa pauvre cervelle. Elle ne savait pas jouer, à mon avis. Elle était donc particulièrement pauvre et méprisable. Moi, j'avais des trésors cachés dans ma Boîte à Merveilles. J'étais seul à les connaître. Je pouvais m'évader de ce monde de contrainte encombré de pachas, de prévôts des marchands, et de gardes vénaux et me réfugier dans mon royaume où tout était  harmonie, chants et musique. J'avais pour compagnons des héros et des princes équitables. Pour entendre raconter leurs nouveaux exploits, je me promettais d'aller écouter Abdallah, l'épicier. Je n’avais d'ailleurs jamais vu Abdallah, mais il tenait une place importante dans mon univers. Toutes les histoires merveilleuses que j’avais  eu l'occasion d'entendre, je les lui attribuais. Pourtant  Abdallah avait existé. Mon père, qui ne parlait pas souvent, consacra une soirée entière à entretenir ma mère d'Abdallah et de ses histoires. Le récit de mon père excita mon imagination, il m’obséda durant toute mon enfance.

 C'était l'hiver, le vent faisait claquer la porte de la terrasse et sifflait dans l'escalier. J'avais la tête posée sur les genoux de mon père. J'écoutais. Il parlait lentement, de sa voix grave.

 Voici son récit:

  « Abdallah connaît nombre d'histoires. Celles qu'il raconte sont rarement amusantes. Elles se terminent brusquement, sans recherche d'effets, sans conclusion apparente.

« Abdallah ressemble étrangement à ses histoires. Il y a de la poésie et du mystère en lui. Il tient boutique à Haffarine, dans cette ruelle si fraîche en été et si peu fréquentée en toute saison.

  « Abdallah vend toutes sortes d'objets poussiéreux, défraîchis, pendus de guingois à des étagères non moins poussiéreuses, non moins défraîchies. Il a peu de clients, mais beaucoup d'amis. Du matin au soir, Abdallah balance son chasse-mouches, assis en tailleur sur une peau de mouton rongée de mites.

 « Il y a très longtemps qu'il s'est installé dans le quartier. Son fonds de commerce consistait en deux grappes de balais de palmier nain, une dizaine de couffins de trois dimensions différentes, un paquet de ficelle et quelques boîtes en fer-blanc qu'on suppose remplies d'épices.

« Depuis, sa barbe a blanchi et les grappes de balais ont bien peu diminué de volume, il y a encore les deux tiers des couffins, quant à la ficelle et aux épices, l'occasion ne s'est point présentée de les entamer.

« Il en a raconté des histoires, Abdallah, depuis son arrivée!

Il ne répète jamais la même et semble inépuisable. Il en raconte aux enfants, aux grandes personnes, aux citadins et aux campagnards, à ceux qui le connaissent comme aux visiteurs d'un jour.

 « Les histoires d'Abdallah durent parfois un quart d'heure et parfois une matinée. Il les raconte sans sourire, au rythme solennel de son chasse-mouches. Il conte sans interruption, sans boire ni se racler la gorge, sans agiter les mains, ni occuper ses doigts.

« Aucune des formules de bénédiction si chères aux conteurs arabes n'émaille son récit. Il raconte d'étranges batailles, de merveilleuses idylles, des voyages passionnants dans les pays féeriques ou simplement la dispute d'un boutiquier avec son voisin, la nuit d'un va-nu-pieds à la belle étoile, le repas d'un mendiant.

   « Les uns l'aiment, les autres le détestent sans le lui dire, mais tous l'écoutent subjugués.

« Abdallah paraît détaché; ni l'amour des uns, ni la haine camouflée des autres ne le tirent de son indifférence. Les amis disent : Abdallah le sage, Abdallah le poète et même Abdallah le voyant. Ses ennemis le qualifient de menteur, d'hypocrite et parfois de sorcier. Qu'est-il donc ?

 « C'est un épicier qui raconte des histoires.

« Un notable particulièrement malveillant avait demandé au chef du quartier d'aller écouter les histoires d'Abdallah parce qu'il y découvrait des allusions et des critiques dirigées contre le Maghzen bien-aimé.

« Un autre, au contraire, affirmait que le Maghzen paie cet épicier sans épices pour abrutir la population et l'empêcher de se mêler des affaires de l'Empire.

« A tout cela, Abdallah répond par des histoires. Le chef du quartier est devenu son auditeur assidu et fait grand cas de son savoir ou de ce qu'il appelle ainsi; Abdallah prétend ne rien savoir, car, dit-il, les vrais savants ne doivent pas raconter d'histoires, mais dire la vérité, la dire et l'écrire.

« Un savant ayant consacré sa vie à une œuvre d'importance prit un jour tous les feuillets de ses livres et les exposa sur le toit de la Kâaba, la maison de Dieu. Un an après, les feuillets étaient encore à leur place, sans trace de pluie, sans atteinte des agents extérieurs. L'encre s'étalait fraîche sur le papier blanc. Il n'imprima son ouvrage qu'après cette suprême épreuve. Il avait mille fois raison : rien ne peut détruire, effacer ou altérer la vérité.

   Et Abdallah ajoutait :

« - Je ne suis pas un Savant, mes histoires entrent par une oreille et sortent par l'autre.

« Est-ce absolument vrai? Est-ce surtout sans exception?

 Assurément non.

« Les histoires d'Abdallah subissent le sort de toutes les histoires que se transmet l'humanité à travers les âges. Ceux-ci en rient, ceux-là en pleurent; ceux-ci sont sensibles à leur forme extérieure, ceux-là savent en interpréter les signes.

« Abdallah raconte une histoire à des enfants. L'un d'eux lui dit:

« - J'en ai lu une bien plus belle dans mon livre de lecture.

« - C'est bien possible, répondit Abdallah; seulement l'histoire que tu as lue se trouve dans un livre. Tous tes camarades possèdent ce livre, et peuvent la lire. Mais celle que je t'ai racon­tée n'est que dans un seul livre, c'est celui-ci... Et il désigna son cœur.

« Abdallah ferme chaque soir sa boutique et part à petits pas.

 Tout le monde dans le quartier ignore son domicile. Il y a bien Si Abdennebi, une mauvaise langue, qui affirme l'avoir vu entrer dans un vulgaire fondouk.

« Lahbib, au contraire, qui l'a suivi, raconte sa curieuse aventure en ces termes :

  «Notre-Seigneur Abdallah est un ami de Dieu. Je l'ai suivi, que Dieu me pardonne, jusqu'à Seffah, sur l'autre rive de l'Oued Fès. Dans une impasse, s'ouvre la porte d'une zaouia de zellijs vertes. Il y entre et,

au bout d'une minute, je l'y suis. Je le cherche en vain. La zaouia était déserte. J'ai poussé un long tekbir et me suis évanoui. Maintenant je n'écoute pas ce que racontent les ignorants, car moi je sais, oui, je sais que les amis de Dieu ont des demeures cachées.

« Lahbib a peut-être raison. Abdennebi, qui était présent, répondit :

  «Lahbib a trop écouté les histoires d'Abdallah, son cerveau en est malade. Allah est le seul savant : les agissements d'Abdallah ne sont pas ceux d'un honnête musulman. L'avez- vous vu jamais faire sa prière? Quitte-t-il sa boutique à l'heure des repas? Respecte-t-il le vendredi? Prononce-t-il jamais une parole pieuse? C'est un corrupteur, un Satan enturbanné, un démon à barbe blanche qui vit dans le mensonge comme un pourceau dans la fange.

« Lahbib, de nature paisible d'ordinaire, rougit d'indignation.

Il s'écria:

« - Faudrait-il donc qu'il te ressemble pour mériter le nom de musulman? Tu fais tes prières, nous en sommes témoins, tu quittes ta boutique aux heures des repas; tu respectes le ven­dredi et tes discours sont fleuris de citations coraniques et de hadiths. Tout cela, nous en sommes témoins. Mais de ta bouche coulent souvent le venin de la médisance, les puanteurs de la calomnie, l'odeur de la mort et d'autres germes de destruction. Tu n'es même pas Satan parce qu'aucune de tes œuvres ne porte le sceau d'une certaine grandeur. Tout au plus, tu es un rat d’égout, mais qui se serait roulé dans de la bonne farine bien blanche.

  Il pense que la farine le rendra pur, alors que son contact suffit à  la souiller.

« Abdennebi bondit pour le frapper; Lahbib, forgeron de son métier, l'attrapa par les poignets et sans s’émouvoir continua son sermon:

« - Vois-tu, les faibles ont toujours recours à la violence. Mes bras manient le fer et ne craignent pas le feu ; aussi, je ne l’emploierai pas à écraser les blattes de ton espèce. Je ne défends pas Abdallah l'épicier, j'essaie simplement d'éclairer ton igno­rance, toi, qui prétends être si savant ! Mais tu as le crâne épais et l’âme momifiée. Tu es un cadavre et je n'aime pas toucher les charognes.

 

 

 

 

« Lahbib flanqua Abdennebi contre le mur et partit. Il jeûna plus d’une semaine pour se purifier de sa colère.

«  Ceci fut raconté à Abdellah. Il resta d’abord silencieux, balançant d’un mouvement solennel son chasse-mouches, puis raconta une histoire ».

 

 

 

 

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:47

Ismène, dans un cri.

Antigone !

Antigone

Qu’est-ce que tu veux, toi aussi ?

Ismène

Antigone, pardon ! Antigone, tu vois, je viens, j’ai du courage. J’irai maintenant avec toi.

Antigone

Où iras-tu avec moi ?

Ismène

Si vous la faites mourir, il faudra me faire mourir avec elle !

Antigone

Ah ! non. Pas maintenant. Pas toi ! C’est moi, c’est moi seule. Tu ne te figures pas que tu vas venir mourir avec moi maintenant. Ce serait trop facile !

 

Ismène

Je ne veux pas vivre si tu meurs, je ne veux pas rester sans toi !

Antigone

Tu as choisi la vie et moi la mort. Laisse-moi maintenant avec tes jérémiades. Il fallait y aller ce matin, à quatre pattes, dans la nuit. Il fallait aller gratter la terre avec tes ongles pendant qu’ils étaient tout près et te faire empoigner par eux comme une voleuse !

Ismène

Hé bien, j’irai demain !

Antigone

Tu l’entends, Créon ? Elle aussi. Qui sait si cela ne va pas prendre à d’autres encore, en m’écoutant? Qu’est-ce que tu attends pour me faire taire, qu’est-ce que tu attends pour appeler tes gardes ? Allons, Créon, un peu de courage, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Allons, cuisinier, puisqu’il le faut !

Créon crie soudain.

Gardes !

Les gardes apparaissent aussitôt.

Créon

Emmenez-la.

Antigone, dans un grand cri soulagé.

Enfin, Créon!

Les gardes se jettent sur elle et l’emmènent. Ismène sort en criant derrière elle.

Ismène

Antigone ! Antigone !

Créon est resté seul, le chœur entre et va à lui.

Le chœur

Tu es fou, Créon. Qu’as-tu fait ?

Créon, qui regarde au loin devant lui.

Il fallait qu’elle meure.

Le chœur

Ne laisse pas mourir Antigone, Créon ! Nous allons tous porter cette plaie au côté, pendant des siècles.

Créon

C’est elle qui voulait mourir. Aucun de nous n’était assez fort pour la décider à vivre. Je le comprends, maintenant, Antigone était faite pour être morte. Elle-même ne le savait peut-être pas, mais Polynice n’était qu’un prétexte. Quand elle a dû y renoncer, elle a trouvé autre chose tout de suite. Ce qui importait pour elle, c’était de refuser et de mourir.

Le chœur

C’est une enfant, Créon.

Créon

Que veux-tu que je fasse pour elle ? La condamner à vivre ?

Hémon entre en criant.

Père !

Créon court à lui, l’embrasse.

Oublie-la, Hémon ; oublie-la, mon petit.

Hémon

Tu es fou, père. Lâche-moi.

Créon le tient plus fort.

J’ai tout essayé pour la sauver, Hémon. J’ai tout essayé, je te le jure. Elle ne t’aime pas. Elle aurait pu vivre. Elle a préféré sa folie et la mort.

Hémon crie, tentant de s’arracher à son étreinte.

Mais, père, tu vois bien qu’ils l’emmènent ! Père, ne laisse pas ces hommes l’emmener !

Créon

Elle a parlé maintenant. Tout Thèbes sait ce qu’elle a fait. Je suis obligé de la faire mourir.

Hémon s’arrache de ses bras.

Lâche-moi ! Un silence. Ils sont l’un en face de l’autre. Ils se regardent.

Le chœur s’approche.

Est-ce qu’on ne peut pas imaginer quelque chose, dire qu’elle est folle, l’enfermer ?

Créon

Ils diront que ce n’est pas vrai. Que je la sauve parce qu’elle allait être la femme de mon fils. Je ne peux pas.

Le chœur

Est-ce qu’on ne peut pas gagner du temps, la faire fuir demain ?

Créon

La foule sait déjà, elle hurle autour du palais. Je ne peux pas.

Hémon

Père, la foule n’est rien. Tu es le maître.

Créon

Je suis le maître avant la loi. Plus après.

Hémon

Père, je suis ton fils, tu ne peux pas me la laisser prendre.

Créon

Si, Hémon. Si, mon petit. Du courage. Antigone ne peut plus vivre. Antigone nous a déjà quittés tous.

Hémon

Crois-tu que je pourrai vivre, moi, sans elle ? Crois-tu que je l’accepterai, votre vie ? Et tous les jours, depuis le matin jusqu’au soir, sans elle. Et votre agitation, votre bavardage, votre vide, sans elle.

Créon

Il faudra bien que tu acceptes, Hémon. Chacun de nous a un jour, plus ou moins triste, plus ou moins lointain, où il doit enfin accepter d’être un homme. Pour toi, c’est aujourd’hui... Et te voilà devant moi avec ces larmes au bord de tes yeux et ton cœur qui te fait mal mon petit garçon, pour la dernière fois... Quand tu te seras détourné, quand tu auras franchi ce seuil tout à l’heure, ce sera fini.

 

Hémon recule un peu, et dit doucement.

C’est déjà fini.

Créon

Ne me juge pas, Hémon. Ne me juge pas, toi aussi.

Hémon le regarde, et dit soudain.

Cette grande force et ce courage, ce dieu géant qui m’enlevait dans ses bras et me sauvait des monstres et des ombres, c’était toi ? Cette odeur défendue et ce bon pain du soir sous la lampe, quand tu me montrais des livres dans ton bureau, c’était toi, tu crois ?

Créon, humblement.

Oui, Hémon.

Hémon

Tous ces soins, tout cet orgueil, tous ces livres pleins de héros, c’était donc pour en arriver là ? Etre un homme, comme tu dis, et trop heureux de vivre ?

Créon

Oui, Hémon.

Hémon crie soudain comme un enfant, se jetant dans ses bras.

Père, ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas toi, ce n’est pas aujourd’hui ! Nous ne sommes pas tous les deux au pied de ce mur où il faut seulement dire oui. Tu es encore puissant, toi, comme lorsque j’étais petit. Ah ! je t’en supplie, père, que je t’admire, que je t’admire encore ! Je suis trop seul et le monde est trop nu si je ne peux plus t’admirer.

Créon le détache de lui.

On est tout seul, Hémon. Le monde est nu. Et tu m’as admiré trop longtemps. Regarde-moi, c’est cela devenir un homme, voir le visage de son père en face, un jour.

Hémon le regarde, puis recule en criant.

Antigone ! Antigone ! Au secours !

Il est sorti en courant. Le choeur va à Créon.

Créon, il est sorti comme un fou.

Créon, qui regarde au loin, droit devant lui, immobile.

Oui. Pauvre petit, il l’aime.

Le chœur

Créon, il faut faire quelque chose.

Créon

Je ne peux plus rien.

Le chœur

Il est parti, touché à mort.

Créon, sourdement.

Oui, nous sommes tous touchés à mort.

Antigone entre dans la pièce, poussée par les gardes qui s’arc-boutent contre la porte, derrière laquelle on devine la foule hurlante.

Le garde

Chef, ils envahissent le palais !

Antigone

Créon, je ne veux plus voir leurs visages, je ne veux plus entendre leurs cris, je ne veux plus voir personne ! Tu as ma mort maintenant, c’est assez. Fais que je ne voie plus personne jusqu’à ce que ce soit fini.

Créon sort en criant aux gardes.

La garde aux portes! Qu’on vide le palais ! Reste ici avec elle, toi. Les deux autres gardes sortent, suivis par le choeur. Antigone reste seule avec le premier garde. Antigone le regarde.

(Suit un dialogue entre Antigone et le garde mettant en évidence la grossièreté et la sottise de ce dernier).

Antigone lui dit soudain.

Ecoute...

Le garde

Oui.

Antigone

Je vais mourir tout à l'heure.

Le garde ne répond pas. Un silence. Il fait les cent pas. Au bout d'un moment, il reprend.

Le garde

D'un autre côté, on a plus de considération pour le garde que pour le sergent de l'active. Le garde, c'est un soldat, mais c'est presque un fonctionnaire.

Antigone

Tu crois qu'on a mal pour mourir ?

Le garde

Je ne peux pas vous dire. Pendant la guerre, ceux qui étaient touchés au ventre, ils avaient mal. Moi, je n'ai pas été blessé. Et, d'un sens, ça m'a nui pour l'avancement.

Antigone

Comment vont-ils me faire mourir ?

Le garde

Je ne sais pas. Je crois que j'ai entendu dire que pour ne pas souiller la ville de votre sang, ils allaient vous murer dans un trou.

Antigone

Vivante ?

Le garde

Oui, d'abord.

Un silence. Le garde se fait une chique.

Antigone

O tombeau ! O lit nuptial ! O ma demeure souterraine ! ... (Elle est toute petite au milieu de la grande pièce nue. On dirait qu'elle a un peu froid. Elle s'entoure de ses bras. Elle murmure.) Toute seule...

Le garde, qui a fini sa chique.

Aux cavernes de Hadès, aux portes de la ville. En plein soleil. Une drôle de corvée encore pour ceux qui seront de faction. Il avait d'abord été question d'y mettre l'armée. Mais, aux dernières nouvelles, il paraît que c'est encore la garde qui fournira les piquets. Elle a bon dos, la garde ! Etonnez-vous après qu'il existe une jalousie entre le garde et le sergent d'active...

Antigone murmure, soudain lasse.

Deux bêtes...

Le garde

Quoi, deux bêtes ?

Antigone

Des bêtes se serreraient l'une contre l'autre pour se faire chaud. Je suis toute seule.

 

Le garde

Si vous avez besoin de quelque chose, c'est différent. Je peux appeler.

Antigone

Non. Je voudrais seulement que tu remettes une lettre à quelqu'un quand je serai morte.

 

(Antigone confie au garde un message pour Hémon : « sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles ; je t’aime». Le garde accepte la mission en échange d’une bague en or)

 

A ce moment, la porte s'ouvre. Les autres gardes paraissent. Antigone se lève, les regarde, regarde le premier garde qui s'est dressé derrière elle ; il empoche la bague et range le carnet, l'air important... Il voit le regard d'Antigone. Il gueule pour se donner une contenance.

Le garde

Allez ! Pas d'histoires !

Antigone a un pauvre sourire. Elle baisse la tête. Elle s'en va sans un mot vers les autres gardes. Ils sortent tous.

Le chœur entre soudain.

Là ! C'est fini pour Antigone. Maintenant, le tour de Créon approche. Il va falloir qu'ils y passent tous.

Le messager fait irruption, criant.

La reine ? où est la reine ?

Le chœur

Que lui veux-tu ? Qu'as-tu à lui apprendre ?

Le messager

Une terrible nouvelle. On venait de jeter Antigone dans son trou. On n'avait pas encore fini de rouler les derniers blocs de pierre lorsque Créon et tous ceux qui l'entourent entendent des plaintes qui sortent soudain du tombeau. Chacun se tait et écoute, car ce n'est pas la voix d'Antigone. C'est une plainte nouvelle qui sort des profondeurs du trou... Tous regardent Créon, et lui, qui a deviné le premier, lui qui sait déjà avant tous les autres, hurle soudain comme un fou : «  Enlevez les pierres ! Enlevez les pierres ! » Les esclaves se jettent sur les blocs entassés et, parmi eux, le roi suant, dont les mains saignent. Les pierres bougent enfin et le plus mince se glisse dans l'ouverture. Antigone est au fond de la tombe pendue aux fils de sa ceinture, des fils bleus, des fils verts, des fils rouges qui lui font comme un collier d'enfant, et Hémon à genoux qui la tient dans ses bras et gémit, le visage enfoui dans sa robe. On bouge un bloc encore et Créon peut enfin descendre. On voit ses cheveux blancs dans l'ombre, au fond du trou. Il essaie de relever Hémon, il le supplie. Hémon ne l'entend pas. Puis soudain il se dresse, les yeux noirs, et il n'a jamais tant ressemblé au petit garçon d'autrefois, il regarde son père sans rien dire, une minute, et, tout à coup, il lui crache au visage, et tire son épée. Créon a bondi hors de portée. Alors Hémon le regarde avec ses yeux d'enfant, lourds de mépris, et Créon ne peut pas éviter ce regard comme la lame. Hémon regarde ce vieil homme tremblant à l'autre bout de la caverne, et, sans rien dire, il se plonge l'épée dans le ventre et il s'étend contre Antigone, l'embrassant dans une immense flaque rouge.

 

Créon entre avec son page.

Je les ai fait coucher l'un près de l'autre, enfin ! Ils sont lavés, maintenant, reposés. Ils sont seulement un peu pâles, mais si calmes. Deux amants au lendemain de la première nuit. Ils ont fini, eux.

Le choeur

Pas toi, Créon. Il te reste encore quelque chose à apprendre. Eurydice, la reine, ta femme...

Créon

Une bonne femme parlant toujours de son jardin, de ses confitures, de ses tricots, de ses éternels tricots pour les pauvres. C'est drôle comme les pauvres ont éternellement besoin de tricots. On dirait qu'ils n'ont besoin que de tricots...

 

Le chœur

Les pauvres de Thèbes auront froid, cet hiver, Créon. En apprenant la mort de son fils, la reine a posé ses aiguilles, sagement, après avoir terminé son rang, posément, comme tout ce qu'elle fait, un peu plus tranquillement peut-être que d'habitude. Et puis elle est passée dans sa chambre, sa chambre à l'odeur de lavande, aux petits napperons brodés et aux cadres de peluche, pour s'y couper la gorge, Créon. Elle est étendue maintenant sur un des petits lits jumeaux démodés, à la même place où tu l'as vue jeune fille un soir, et avec le même sourire, à peine un peu plus triste. Et s'il n'y avait pas cette large tache rouge sur les linges autour de son cou, on pourrait croire qu'elle dort.

Créon

Elle aussi. Ils dorment tous. C'est bien. La journée a été rude. (Un temps. Il dit sourdement) Cela doit être bon de dormir.

Le chœur

Et tu es tout seul maintenant, Créon

Créon

Tout seul, oui. (Un silence. Il pose sa main sur l'épaule de son page.) Petit...

Le page

Monsieur ?

Créon

Je vais te dire, à toi. Ils ne savent pas, les autres ; on est là, devant l'ouvrage, on ne peut pourtant pas se croiser les bras. Ils disent que c'est une sale besogne, mais si on ne la fait pas, qui la fera ?

Le page

Je ne sais pas, monsieur.

Créon

Bien sûr, tu ne sais pas. Tu en as de la chance! Ce qu'il faudrait, c'est ne jamais savoir. Il te tarde d'être grand, toi ?

Le page

Oh oui, monsieur !

Créon

Tu es fou, petit. Il faudrait ne jamais devenir grand. (L'heure sonne au loin, il murmure) Cinq heures.

Qu’est- ce que nous avons aujourd'hui, à cinq heures ?

Le page

Conseil, monsieur.

Créon

Eh bien, si nous avons conseil, petit, nous allons y aller.

Ils sortent, Créon s'appuyant sur le page.

Le chœur s'avance.

Et voilà. Sans la petite Antigone, c'est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Mais maintenant, c'est fini. Ils sont tout de même tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire même ceux qui ne croyaient rien et qui se sont trouvés pris dans l'histoire sans y rien comprendre. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer tout doucement à les oublier et à confondre leurs noms. C'est fini. Antigone est calmée, maintenant, nous ne saurons jamais de quelle fièvre. Son devoir lui est remis. Un grand apaisement triste tombe sur Thèbes et sur le palais vide où Créon va commencer à attendre la mort.

 Pendant qu'il parlait, les gardes sont entrés. Ils se sont installés sur un banc, leur litre de rouge à côté d'eux, leur chapeau sur la nuque, et ils ont commencé une partie de cartes.

Le choeur

Il ne reste plus que les gardes. Eux, tout ça, cela leur est égal ; c’est pas leurs oignons. Ils continuent à jouer aux cartes...

 

                 Le rideau tombe rapidement pendant que les gardes abattent leurs atouts

 

Par Abdelhaq
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