Antigone est entrée, poussée par les gardes.
Le choeur
Alors, voilà, cela commence. La petite Antigone est prise. La petite Antigone va pouvoir être elle- même pour la première fois. Le choeur disparaît, tandis que les gardes poussent Antigone en scène.
Le garde qui a repris tout son aplomb.
Allez, allez, pas d’histoires ! Vous vous expliquerez devant le chef. Moi, je ne connais que la consigne. Ce que vous aviez à faire là, je ne veux pas le savoir. Tout le monde a des excuses, tout le monde a quelque chose à objecter. S’il fallait écouter les gens, s’il fallait essayer de comprendre, on serait propres. Allez, allez ! Tenez-la, vous autres, et pas d’histoires ! Moi, ce qu’elle a à dire, je ne veux pas le savoir !
Antigone
Dis-leur de me lâcher, avec leurs sales mains, ils me font mal.
Le garde
Leurs sales mains ? Vous pourriez être polie, Mademoiselle... Moi, je suis poli.
Antigone
Dis-leur de me lâcher. Je suis la fille d’Oedipe, je suis Antigone. Je ne me sauverai pas.
Le garde
La fille d’Oedipe, oui ! Les putains qu’on ramasse à la garde de nuit, elles disent aussi de se méfier, qu’elles sont la bonne amie du préfet de police !
Ils rigolent.
Antigone
Je veux bien mourir, mais pas qu’ils me touchent !
Le garde
Et les cadavres, dis, et la terre, ça ne te fait pas peur à toucher ? Tu dis « leurs sales mains » ! Regarde un peu les tiennes.
Antigone regarde ses mains tenues par les menottes avec un petit sourire. Elles sont pleines de terre.
Le garde
On te l’avait prise, ta pelle ? Il a fallu que tu refasses ça avec tes ongles, la deuxième fois ? Ah ! cette audace. Je tourne le dos une seconde, je te demande une chique, et allez, le temps de me la caler dans la joue, le temps de dire merci, elle était là, à gratter comme une petite hyène. Et en plein jour ! Et c’est qu’elle se débattait, cette garce, quand j’ai voulu la prendre ! C’est qu’elle voulait me sauter aux yeux ! Elle criait qu’il fallait qu’elle finisse... C’est une folle, oui !
(Suit un dialogue familier mettant en relief la grossièreté des gardes)
Le deuxième garde
J’en ai arrêté une autre, de folle, l’autre jour. Elle montrait son cul aux gens.
Le garde
Dis, Boudousse, qu’est-ce qu’on va se payer comme gueuleton tous les trois, pour fêter ça !
Le deuxième garde
Chez la Tordue. Il est bon, son rouge.
Le troisième garde
On a quartier libre, dimanche. Si on emmenait les femmes ?
Le garde
Non, entre nous qu’on rigole... Avec les femmes, il y a toujours des histoires, et puis les moutards qui veulent pisser. Ah ! dis, Boudousse, tout à l’heure, on ne croyait pas qu’on aurait envie de rigoler comme ça, nous autres !
Le deuxième garde
Ils vont peut-être nous donner une récompense.
Le garde
Ça se peut, si c’est important.
Le deuxième garde
Flanchard, de la Troisième, quand il a mis la main sur l’incendiaire, le mois dernier, il a eu le mois double.
Le troisième garde
Ah, dis donc ! Si on a le mois double, je propose : au lieu d’aller chez la Tordue, on va au Palais arabe.
Le garde
Pour boire ? T’es pas fou ? Ils te vendent la bouteille le double au Palais. Pour monter, d’accord. Ecoutez-moi, je vais vous dire : on va d’abord chez la Tordue, on se les cale comme il faut et après on va au Palais. Dis, Boudousse, tu te rappelles la grosse, du palais?
Le deuxième garde
Ah ! ce que t’étais saoul, toi, ce jour-là !
Le troisième garde
Mais nos femmes, si on a le mois double, elles le sauront. Si ça se trouve, on sera peut-être publiquement félicités.
Le garde
Alors, on verra. La rigolade c’est autre chose. S’il y a une cérémonie dans la cour de la caserne, comme pour les décorations, les femmes viendront aussi, et les gosses. Et alors on ira tous chez la Tordue.
Le deuxième garde
Oui, mais il faudra lui commander le menu d’avance.
Antigone demande d’une petite voix.
Je voudrais m’asseoir un peu, s’il vous plaît.
Le garde, après un temps de réflexion.
C’est bon, qu’elle s’asseye. Mais ne la lâchez pas, vous autres.
Créon entre, le garde gueule aussitôt.
Le garde
Garde à vous !
Créon s’est arrêté, surpris.
Lâchez cette jeune fille. Qu’est-ce que c’est ?
Le garde
C’est le piquet de garde, chef. On est venu avec les camarades.
Créon
Qui garde le corps ?
Le garde
On a appelé la relève, chef.
Créon
Je t’avais dit de la renvoyer ! Je t’avais dit de ne rien dire.
Le garde
On n’a rien dit, chef. Mais comme on a arrêté celle-là, on a pensé qu’il fallait qu’on vienne. Et cette fois on n’a pas tiré au sort. On a préféré venir tous les trois.
Créon
Imbéciles ! (A Antigone) Où t’ont-ils arrêtée?
Le garde
Près du cadavre, chef.
Créon
Qu’allais-tu faire près du cadavre de ton frère? Tu savais que j’avais interdit de l’approcher.
Le garde
Ce qu’elle faisait, chef ? C’est pour ça qu’on vous l’amène. Elle grattait la terre avec ses mains. Elle était en train de le recouvrir encore une fois.
Créon
Sais-tu bien ce que tu es en train de dire, toi ?
Le garde
Chef, vous pouvez demander aux autres. On avait dégagé le corps à mon retour ; mais avec le soleil qui chauffait, comme il commençait à sentir, on s’est mis sur une petite hauteur, pas loin, pour être dans le vent. On se disait qu’en plein jour on ne risquait rien. Pourtant, on avait décidé, pour être plus sûrs, qu’il y en aurait toujours un de nous trois qui le regarderait. Mais à midi, en plein soleil, et puis avec l’odeur qui montait depuis que le vent était tombé, c’était comme un coup de massue. J’avais beau écarquiller les yeux, ça tremblait comme de la gélatine, je voyais plus. Je vais au camarade lui demander une chique, pour passer ça... Le temps que je me la cale à la joue, chef, le temps que je lui dise merci, je me retourne : elle était là à gratter avec ses mains. En plein jour ! Elle devait bien penser qu’on ne pouvait pas ne pas la voir. Et quand elle a vu que je lui courais dessus, vous croyez qu’elle s’est arrêtée, qu’elle a essayé de se sauver, peut-être ? Non. Elle a continué de toutes ses forces aussi vite qu’elle pouvait, comme si elle ne me voyait pas arriver. Et quand je l’ai empoignée, elle se débattait comme une diablesse, elle voulait continuer encore, elle me criait de la laisser, que le corps n’était pas encore tout à fait recouvert …
Créon à Antigone.
C’est vrai ?
Antigone
Oui, c’est vrai.
Le garde
On a découvert le corps, comme de juste, et puis on a passé la relève, sans parler de rien, et on est venu vous l’amener, chef. Voilà.
Créon
Et cette nuit, la première fois, c’était toi aussi?
Antigone
Oui. C’était moi. Avec une petite pelle de fer qui nous servait à faire des châteaux de sable sur la plage, pendant les vacances. C’était justement la pelle de Polynice. Il avait gravé son nom au couteau sur le manche. C’est pour cela que je l’ai laissée près de lui. Mais ils l’ont prise. Alors la seconde fois, j’ai dû recommencer avec mes mains.
Le garde
On aurait dit une petite bête qui grattait. Même qu’au premier coup d’|il, avec l’air chaud qui tremblait, le camarade dit : « Mais non, c’est une bête. » « Penses-tu, je lui dis, c’est trop fin pour une bête. C’est une fille. »
Créon
C’est bien. On vous demandera peut-être un rapport tout à l’heure. Pour le moment, laissez-moi seul avec elle. Conduis ces hommes à côté, petit. Et qu’ils restent au secret jusqu’à ce que je revienne les voir.
Le garde
Faut-il lui remettre les menottes, chef ?
Créon
Non.
Les gardes sont sortis, précédés par le petit page. Créon et Antigone sont seuls l’un en face de l’autre.
Créon
Avais-tu parlé de ton projet à quelqu’un ?
Antigone
Non.
Créon
As-tu rencontré quelqu’un sur ta route ?
Antigone
Non, personne.
Créon
Tu es bien sûre ?
Antigone
Oui.
Créon
Alors, écoute : tu vas rentrer chez toi, te coucher, dire que tu es malade, que tu n’es pas sortie depuis hier. Ta nourrice dira comme toi. Je ferai disparaître ces trois hommes.
Antigone
Pourquoi ? Puisque vous savez bien que je recommencerai.
Un silence. Ils se regardent
Créon
Pourquoi as-tu tenté d’enterrer ton frère ?
Antigone
Je le devais.
Créon
Je l’avais interdit.
Antigone, doucement.
Je le devais tout de même. Ceux qu’on n’enterre pas errent éternellement sans jamais trouver de repos. Si mon frère vivant était rentré harassé d’une longue chasse, je lui aurais enlevé ses chaussures, je lui aurais fait à manger, je lui aurais préparé son lit... Polynice aujourd’hui a achevé sa chasse. Il rentre à la maison où mon père et ma mère, et Etéocle aussi, l’attendent. Il a droit au repos.
Créon
C’était un révolté et un traître, tu le savais.
Antigone
C’était mon frère.
Créon
Tu avais entendu proclamer l’édit aux carrefours, tu avais lu l’affiche sur tous les murs de la ville?
Antigone
Oui.
Créon
Tu savais le sort qui était promis à celui, quel qu’il soit, qui oserait lui rendre les honneurs funèbres ?
Antigone
Oui, je le savais.
Créon
Tu as peut-être cru que d’être la fille d’Oedipe, la fille de l’orgueil d’Oedipe, c’était assez pour être au-dessus de la loi.
Antigone
Non. Je n’ai pas cru cela.
Créon
La loi est d’abord faite pour toi, Antigone, la loi est d’abord faite pour les filles des rois !
Antigone
Si j’avais été une servante en train de faire sa vaisselle, quand j’ai entendu lire l’édit, j’aurais essuyé l’eau grasse de mes bras et je serais sortie avec mon tablier pour aller enterrer mon frère.
Créon
Ce n’est pas vrai. Si tu avais été une servante, tu n’aurais pas douté que tu allais mourir et tu serais restée à pleurer ton frère chez toi. Seulement tu as pensé que tu étais de race royale, ma nièce et la fiancée de mon fils, et que, quoi qu’il arrive, je n’oserais pas te faire mourir.
Antigone
Vous vous trompez. J’étais certaine que vous me feriez mourir au contraire.
Créon la regarde et murmure soudain.
L’orgueil d’Oedipe. Tu es l’orgueil d’Oedipe. Oui, maintenant que je l’ai trouvé au fond de tes yeux, je te crois. Tu as dû penser que je te ferais mourir. Et cela te paraissait un dénouement tout naturel pour toi, orgueilleuse ! Pour ton père non plus je ne dis pas le bonheur, il n’en était pas question le malheur humain, c’était trop peu. L’humain vous gêne aux entournures de la famille. Il vous faut un tête à tête avec le destin et la mort. Et tuer votre père et coucher avec votre mère et apprendre tout cela après, avidement, mot par mot. Quel breuvage, hein, les mots qui vous condamnent ? Et comme on les boit goulûment quand on s’appelle Oedipe, ou Antigone. Et le plus simple, après, c’est encore de se crever les yeux et d’aller mendier avec ses enfants sur les routes... Hé bien, non. Ces temps sont révolus pour Thèbes. Thèbes a droit maintenant à un prince sans histoire. Moi, je m’appelle seulement Créon, Dieu merci. J’ai mes deux pieds par terre, mes deux mains enfoncées dans mes poches, et, puisque je suis roi, j’ai résolu, avec moins d’ambition que ton père, de m’employer tout simplement à rendre l’ordre de ce monde un peu moins absurde, si c’est possible. Ce n’est même pas une aventure, c’est un métier pour tous les jours et pas toujours drôle, comme tous les métiers. Mais puisque je suis là pour le faire, je vais le faire... Et si demain un messager crasseux dévale du fond des montagnes pour m’annoncer qu’il n’est pas très sûr non plus de ma naissance, je le prierai tout simplement de s’en retourner d’où il vient et je ne m’en irai pas pour si peu regarder ta tante sous le nez et me mettre à confronter les dates. Les rois ont autre chose à faire que du pathétique personnel, ma petite fille. (Il a été à elle, il lui prend le bras) Alors, écoute-moi bien. Tu es Antigone, tu es la fille d’Oedipe, soit, mais tu as vingt ans et il n’y a pas longtemps encore tout cela se serait réglé par du pain sec et une paire de gifles. (Il la regarde, souriant.) Te faire mourir ! Tu ne t’es pas regardée, moineau ! Tu es trop maigre. Grossis un peu, plutôt, pour faire un gros garçon à Hémon. Thèbes en a besoin plus que de ta mort, je te l’assure. Tu vas rentrer chez toi tout de suite, faire ce que je t’ai dit et te taire. Je me charge du silence des autres. Allez, va ! Et ne me foudroie pas comme cela du regard. Tu me prends pour une brute, c’est entendu, et tu dois penser que je suis décidément bien prosaïque. Mais je t’aime bien tout de même, avec ton sale caractère. N’oublie pas que c’est moi qui t’ai fait cadeau de ta première poupée, il n’y a pas si longtemps.
Antigone ne répond pas. Elle va sortir. Il l’arrête.
Créon
Antigone ! C’est par cette porte qu’on regagne ta chambre. Où t’en vas-tu par là ?
Antigone s’est arrêtée, elle lui répond doucement, sans forfanterie.
Vous le savez bien...
Un silence. Ils se regardent encore debout l’un en face de l’autre.
Créon murmure, comme pour lui.
Quel jeu joues-tu?
Antigone
Je ne joue pas.
Créon
Tu ne comprends donc pas que si quelqu’un d’autre que ces trois brutes sait tout à l’heure ce que tu as tenté de faire, je serai obligé de te faire mourir ? Si tu te tais maintenant, si tu renonces à cette folie, j’ai une chance de te sauver, mais je ne l’aurai plus dans cinq minutes. Le comprends-tu ?
Antigone
Il faut que j’aille enterrer mon frère que ces hommes ont découvert.
Créon
Tu irais refaire ce geste absurde ? Il y a une autre garde autour du corps de Polynice et, même si tu parviens à le recouvrir encore, on dégagera son cadavre, tu le sais bien. Que peux-tu donc sinon t’ensanglanter encore les ongles et te faire prendre ?
Antigone
Rien d’autre que cela, je le sais. Mais cela, du moins, je le peux. Et il faut faire ce que l’on peut
Créon
Tu y crois donc vraiment, toi, à cet enterrement dans les règles ? A cette ombre de ton frère condamnée à errer toujours si on ne jette pas sur le cadavre un petit peu de terre avec la formule du prêtre ? Tu leur a déjà entendu la réciter, aux prêtres de Thèbes, la formule ? Tu as vu ces pauvres têtes d’employés fatigués écourtant les gestes, avalant les mots, bâclant ce mort pour en prendre un autre avant le repas de midi ?
Antigone
Oui, je les ai vus.
Créon
Est-ce que tu n’as jamais pensé alors que si c’était un être que tu aimais vraiment, qui était là, couché dans cette boîte, tu te mettrais à hurler tout d’un coup ? A leur crier de se taire, de s’en aller ?
Antigone
Si, je l’ai pensé.
Créon
Et tu risques la mort maintenant parce que j’ai refusé à ton frère ce passeport dérisoire, ce bredouillage en série sur sa dépouille, cette pantomime dont tu aurais été la première à avoir honte et mal si on l’avait jouée. C’est absurde !
Antigone
Oui, c’est absurde.
Créon
Pourquoi fais-tu ce geste, alors ? Pour les autres, pour ceux qui y croient ? Pour les dresser contre moi ?
Antigone
Non.
Créon
Ni pour les autres, ni pour ton frère ? Pour qui alors ?
Antigone
Pour personne. Pour moi.
Créon la regarde en silence.
Tu as donc bien envie de mourir ? Tu as l’air d’un petit gibier pris
Antigone
Ne vous attendrissez pas sur moi. Faites comme moi. Faites ce que vous avez à faire. Mais si vous êtes un être humain, faites-le vite. Voilà tout ce que je vous demande. Je n’aurai pas du courage éternellement, c’est vrai.
Créon se rapproche.
Je veux te sauver, Antigone.
Antigone
Vous êtes le roi, vous pouvez tout, mais cela, vous ne le pouvez pas.
Créon
Tu crois ?
Antigone
Ni me sauver, ni me contraindre.
Créon
Orgueilleuse ! Petite Oedipe !
Antigone
Vous pouvez seulement me faire mourir.
Créon
Et si je te fais torturer ?
Antigone
Pourquoi ? Pour que je pleure, que je demande grâce, pour que je jure tout ce qu’on voudra, et que je recommence après, quand je n’aurai plus mal ?
Créon lui serre le bras.
Ecoute-moi bien. J’ai le mauvais rôle, c’est entendu, et tu as le bon. Et tu le sens. Mais n’en profite tout de même pas trop, petite peste... Si j’étais une bonne brute ordinaire de tyran, il y aurait déjà longtemps qu’on t’aurait arraché la langue, tiré les membres aux tenailles, ou jeté dans un trou. Mais tu vois dans mes yeux quelque chose qui hésite, tu vois que je te laisse parler au lieu d’appeler mes soldats ; alors, tu nargues, tu attaques tant que tu peux. Où veux-tu en venir, petite furie ?
Antigone
Lâchez-moi. Vous me faites mal au bras avec votre main.
Créon, qui serre plus fort.
Non. Moi, je suis le plus fort comme cela, j’en profite aussi.
Antigone pousse un petit cri.
Aïe !
Créon, dont les yeux rient.
C’est peut-être ce que je devrais faire après tout, tout simplement, te tordre le poignet, te tirer les cheveux comme on fait aux filles dans les jeux. (Il la regarde encore. Il redevient grave. Il lui dit tout près.) Je suis ton oncle, c’est entendu, mais nous ne sommes pas tendres les uns pour les autres, dans la famille. Cela ne te semble pas drôle, tout de même, ce roi bafoué qui t’écoute, ce vieil homme qui peut tout et qui en a vu tuer d’autres, je t’assure, et d’aussi attendrissants que toi, et qui est là, à se donner toute cette peine pour essayer de t’empêcher de mourir ?
Antigone, après un temps.
Vous serrez trop, maintenant. Cela ne me fait même plus mal. Je n’ai plus de bras.
Créon la regarde et la lâche avec un petit sourire. Il murmure.
Dieu sait pourtant si j’ai autre chose à faire aujourd’hui, mais je vais tout de même perdre le temps qu’il faudra et te sauver, petite peste. (Il la fait asseoir sur une chaise au milieu de la pièce. Il enlève sa veste, il s’avance vers elle, lourd, puissant, en bras de chemise.) Au lendemain d’une révolution ratée, il y a du pain sur la planche, je te l’assure. Mais les affaires urgentes attendront. Je ne veux pas te laisser mourir dans une histoire de politique. Tu vaux mieux que cela. Parce que ton Polynice, cette ombre éplorée et ce corps qui se décompose entre ses gardes et tout ce pathétique qui t’enflamme, ce n’est qu’une histoire de politique. D’abord, je ne suis pas tendre, mais je suis délicat ; j’aime ce qui est propre, net, bien lavé. Tu crois que cela ne me dégoûte pas autant que toi, cette viande qui pourrit au soleil ? Le soir, quand le vent vient de la mer, on la sent déjà du palais. Cela me soulève le coeur. Pourtant, je ne vais même pas fermer ma fenêtre. C’est ignoble, et je peux même le dire à toi, c’est bête, monstrueusement bête, mais il faut que tout Thèbes sente cela pendant quelque temps. Tu penses bien que je l’aurais fait enterrer, ton frère, ne fût-ce que pour l’hygiène ! Mais pour que les brutes que je gouverne comprennent, il faut que cela pue le cadavre de Polynice dans toute la ville, pendant un mois.
Antigone
Vous êtes odieux !
Créon
Oui mon petit. C’est le métier qui le veut. Ce qu’on peut discuter c’est s’il faut le faire ou ne pas le faire. Mais si on le fait, il faut le faire comme cela.
Antigone
Pourquoi le faites-vous ?
Créon
Un matin, je me suis réveillé roi de Thèbes. Et Dieu sait si j’aimais autre chose dans la vie que d’être puissant...
Antigone
Il fallait dire non, alors !
Créon
Je le pouvais. Seulement, je me suis senti tout d’un coup comme un ouvrier qui refusait un ouvrage. Cela ne m’a pas paru honnête. J’ai dit oui.
Antigone
Hé bien, tant pis pour vous. Moi, je n’ai pas dit « oui» ! Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, votre politique, vos nécessités, vos pauvres histoires ? Moi, je peux dire « non » encore à tout ce que je n’aime pas et je suis seul juge. Et vous, avec votre couronne, avec vos gardes, avec votre attirail, vous pouvez seulement me faire mourir parce que vous avez dit « oui».
Créon
Ecoute-moi.
Antigone
Si je veux, moi, je peux ne pas vous écouter. Vous avez dit « oui». Je n’ai plus rien à apprendre de vous. Pas vous. Vous êtes là, à boire mes paroles. Et si vous n’appelez pas vos gardes, c’est pour m’écouter jusqu’au bout.
Créon
Tu m’amuses.
Antigone
Non. Je vous fais peur. C’est pour cela que vous essayez de me sauver. Ce serait tout de même plus commode de garder une petite Antigone vivante et muette dans ce palais. Vous êtes trop sensible pour faire un bon tyran, voilà tout. Mais vous allez tout de même me faire mourir tout à l’heure, vous le savez, et c’est pour cela que vous avez peur. C’est laid un homme qui a peur.
Créon, sourdement.
Eh bien, oui, j’ai peur d’être obligé de te faire tuer si tu t’obstines. Et je ne le voudrais pas.
Antigone
Moi, je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais pas ! Vous n’auriez pas voulu non plus, peut- être, refuser une tombe à mon frère ? Dites-le donc, que vous ne l’auriez pas voulu ?
Créon
Je te l’ai dit.
Antigone
Et vous l’avez fait tout de même. Et maintenant, vous allez me faire tuer sans le vouloir. Et c’est cela, être roi !
Créon
Oui, c’est cela !
Antigone
Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m’ont fait aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine.
Créon
Alors, aie pitié de moi, vis. Le cadavre de ton frère qui pourrit sous mes fenêtres, c’est assez payé pour que l’ordre règne dans Thèbes. Mon fils t’aime. Ne m’oblige pas à payer avec toi encore. J’ai assez payé.
Antigone
Non. Vous avez dit « oui ». Vous ne vous arrêterez jamais de payer maintenant !
Créon la secoue soudain, hors de lui.
Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute, toi aussi, petite idiote ! J’ai bien essayé de te comprendre, moi. Il faut pourtant qu’il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu’il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l’eau de toutes parts, c’est plein de crimes, de bêtise, de misère... Et le gouvernail est là qui ballotte. L’équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu’à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d’eau douce, pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce qu’elles ne pensent qu’à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu’on a le temps de faire le raffiné, de savoir s’il faut dire « oui » ou « non », de se demander s’il ne faudra pas payer trop cher un jour, et si on pourra encore être un homme après ? On prend le bout de bois, on redresse devant la montagne d’eau, on gueule un ordre et on tire dans le tas, sur le premier qui s’avance. Dans le tas ! Cela n’a pas de nom. C’est comme la vague qui vient de s’abattre sur le pont devant vous ; le vent qui vous gifle, et la chose qui tombe devant le groupe n’a pas de nom. C’était peut-être celui qui t’avait donné du feu en souriant la veille. Il n’a plus de nom. Et toi non plus tu n’as plus de nom, cramponné à la barre. Il n’y a plus que le bateau qui ait un nom et la tempête. Est-ce que tu le comprends, cela ?
Antigone secoue la tête.
Je ne veux pas comprendre. C’est bon pour vous. Moi, je suis là pour autre chose que pour comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir.
Créon
C’est facile de dire non !
Antigone
Pas toujours.
Créon
Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s’en mettre jusqu’aux coudes. C’est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n’y a qu’à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu’on vous tue. C’est trop lâche. C’est une invention des hommes. Tu imagines un monde où les arbres aussi auraient dit non contre la sève, où les bêtes auraient dit non contre l’instinct de la chasse ou de l’amour ? Les bêtes, elles au moins, elle sont bonnes et simples et dures. Elles vont, se poussant les unes après les autres, courageusement, sur le même chemin. Et si elles tombent, les autres passent et il peut s’en perdre autant que l’on veut, il en restera toujours une de chaque espèce prête à refaire des petits et à reprendre le même chemin avec le même courage, toute pareille à celles qui sont passées avant.
Antigone
Quel rêve, hein, pour un roi, des bêtes ! Ce serait si simple. Un silence, Créon la regarde.
Créon
Tu me méprises, n’est-ce pas ? (Elle ne répond pas, il continue comme pour lui.) C’est drôle : Je l’ai souvent imaginé, ce dialogue avec un petit jeune homme pâle qui aurait essayé de me tuer et dont je ne pourrais rien tirer après que du mépris. Mais je ne pensais pas que ce serait avec toi et pour quelque chose d’aussi bête... (Il a pris sa tête dans ses mains. On sent qu’il est à bout de forces.) Ecoute-moi tout de même pour la dernière fois. Mon rôle n’est pas bon, mais c’est mon rôle, et je vais te faire tuer. Seulement, avant, je veux que toi aussi tu sois bien sûre du tien. Tu sais pourquoi tu vas mourir, Antigone ? Tu sais au bas de quelle histoire sordide tu vas signer pour toujours ton petit nom sanglant ?
Antigone
Quelle histoire ?
Créon
Celle d’Etéocle et de Polynice, celle de tes frères. Non, tu crois la savoir, tu ne la sais pas. Personne ne la sait dans Thèbes, que moi. Mais il me semble que toi, ce matin, tu as aussi le droit de l’apprendre. (Il rêve un temps, la tête dans ses mains, accoudé sur ses genoux. On l’entend murmurer.) Ce n’est pas bien beau, tu vas voir. (Et il commence sourdement sans regarder Antigone.) Que te rappelles-tu de tes frères, d’abord ? Deux compagnons de jeux qui te méprisaient sans doute, qui te cassaient tes poupées, se chuchotant éternellement des mystères à l’oreille l’un de l’autre pour te faire enrager ?
Antigone
C’étaient des grands…
Créon
Après, tu as dû les admirer avec leurs premières cigarettes, leurs premiers pantalons longs ; et puis ils ont commencé à sortir le soir, à sentir l’homme, et ils ne t’ont plus regardée du tout.
Antigone
J’étais une fille…
Créon
Tu voyais bien ta mère pleurer, ton père se mettre en colère, tu entendais claquer les portes à leur retour et leurs ricanements dans les couloirs. Et ils passaient devant toi, goguenards et veules, sentant le vin.
Antigone
Une fois, je m’étais cachée derrière une porte, c’était le matin, nous venions de nous lever, et eux, ils rentraient. Polynice m’a vue, il était tout pâle, les yeux brillants et si beau dans son vêtement du soir !Il m’a dit : « Tiens, tu es là, toi ? » et il m’a donné une grande fleur de papier qu’il avait rapporté de sa nuit.
Créon
Et tu l’as conservée, n’est-ce pas, cette fleur ? Et hier, avant de t’en aller, tu as ouvert ton tiroir et tu l’as regardée, longtemps, pour te donner du courage ?
Antigone tressaille.
Qui vous a dit cela ?
Créon
Pauvre Antigone, avec ta fleur de cotillon ! Sais-tu qui était ton frère ?
Antigone
Je savais que vous me diriez du mal de lui en tout cas !
Créon
Un petit fêtard imbécile, un petit carnassier dur et sans âme, une petite brute tout juste bonne à aller plus vite que les autres avec ses voitures, à dépenser plus d’argent dans les bars. Une fois, j’étais là, ton père venait de lui refuser une grosse somme qu’il avait perdue au jeu; il est devenu tout pâle et il a levé le poing en criant un mot ignoble !
Antigone
Ce n’est pas vrai !
Créon
Son poing de brute à toute volée dans le visage de ton père ! C’était pitoyable. Ton père était assis à sa table, la tête dans ses mains. Il saignait du nez. Il pleurait. Et, dans un coin du bureau, Polynice, ricanant, qui allumait une cigarette.
Antigone supplie presque maintenant.
Ce n’est pas vrai !
Créon
Rappelle-toi, tu avais douze ans. Vous ne l’avez pas revu pendant longtemps. C’est vrai, cela ?
Antigone, sourdement.
Oui, c’est vrai.
Créon
C’était après cette dispute. Ton père n’a pas voulu le faire juger. Il s’est engagé dans l’armée argienne. Et, dès qu’il a été chez les Argiens, la chasse à l’homme a commencé contre ton père, contre ce vieil homme qui ne se décidait pas à mourir, à lâcher son royaume. Les attentats se succédaient et les tueurs que nous prenions finissaient toujours par avouer qu’ils avaient reçu de l’argent de lui. Pas seulement de lui, d’ailleurs. Car c’est cela que je veux que tu saches, les coulisses de ce drame où tu brûles de jouer un rôle, la cuisine. J’ai fait faire hier des funérailles grandioses à Etéocle. Etéocle est un héros et un saint pour Thèbes maintenant. Tout le peuple était là. Les enfants des écoles ont donné tous les sous de leur tirelire pour la couronne ; des vieillards, faussement émus, ont magnifié, avec des trémolos dans la voix, le bon frère, le fils d’Oedipe, le prince royal. Moi aussi, j’ai fait un discours. Et tous les prêtres de Thèbes au grand complet, avec la tête de circonstance. Et les honneurs militaires... Il fallait bien. Tu penses que je ne pouvais tout de même pas m’offrir le luxe d’une crapule dans les deux camps. Mais je vais te dire quelque chose, à toi, quelque chose que je sais seul, quelque chose d’effroyable : Etéocle, ce prix de vertu, ne valait pas plus cher que Polynice. Le bon fils avait essayé, lui aussi, de faire assassiner son père, le prince loyal avait décidé, lui aussi, de vendre Thèbes au plus offrant. Oui, crois-tu que c’est drôle ? Cette trahison pour laquelle le corps de Polynice est en train de pourrir au soleil, j’ai la preuve maintenant qu’Etéocle, qui dort dans son tombeau de marbre, se préparait, lui aussi, à la commettre. C’est un hasard si Polynice a réussi son coup avant lui. Nous avions affaire à deux larrons en foire qui se trompaient l’un l’autre en nous trompant et qui se sont égorgés comme deux petits voyous qu’ils étaient, pour un règlement de comptes... Seulement, il s’est trouvé que j’ai eu besoin de faire un héros de l’un d’eux. Alors, j’ai fait rechercher leurs cadavres au milieu des autres. On les a retrouvés embrassés pour la première fois de leur vie sans doute. Ils s’étaient embrochés mutuellement, et puis la charge de la cavalerie argienne leur avait passé dessus. Ils étaient en bouillie, Antigone, méconnaissables. J’ai fait ramasser un des corps, le moins abîmé des deux, pour mes funérailles nationales, et j’ai donné l’ordre de laisser pourrir l’autre où il était. Je ne sais même pas lequel. Et je t’assure que cela m’est bien égal.
Il y a un long silence, ils ne bougent pas, sans se regarder, puis Antigone dit doucement :
Antigone
Pourquoi m’avez-vous raconté cela ?
Créon se lève, remet sa veste.
Créon
Valait-il mieux te laisser mourir dans cette pauvre histoire ?
Antigone
Peut-être. Moi, je croyais.
Il y a un silence encore. Créon s’approche d’elle.
Créon
Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
Antigone se lève comme une somnambule.
Je vais remonter dans ma chambre.
Créon
Ne reste pas trop seule. Va voir Hémon, ce matin. Marie-toi vite.
Antigone, dans un souffle.
Oui.
Créon
Tu as toute ta vie devant toi. Notre discussion était bien oiseuse, je t’assure. Tu as ce trésor, toi, encore.
Antigone
Oui.
Créon
Rien d’autre ne compte. Et tu allais le gaspiller! Je te comprends, j’aurais fait comme toi à vingt ans. C’est pour cela que je buvais tes paroles. J’écoutais du fond du temps un petit Créon maigre et pâle comme toi et qui ne pensait qu’à tout donner lui aussi... Marie-toi vite, Antigone, sois heureuse. La vie n’est pas ce que tu crois. C’est une eau que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu’on grignote, assis au soleil. Ils te diront tout le contraire parce qu’ils ont besoin de ta force et de ton élan. Ne les écoute pas. Ne m’écoute pas quand je ferai mon prochain discours devant le tombeau d’Etéocle. Ce ne sera pas vrai. Rien n’est vrai que ce qu’on ne dit pas... Tu l’apprendras, toi aussi, trop tard, la vie c’est un livre qu’on aime, c’est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu’on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de découvrir cela, tu verras, c’est la consolation dérisoire de vieillir ; la vie, ce n’est peut-être tout de même que le bonheur.
Antigone murmure, le regard perdu.
Le bonheur...
Créon a un peu honte soudain.
Un pauvre mot, hein?
Antigone
Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu’elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?
Créon hausse les épaules.
Tu es folle, tais-toi.
Antigone
Non, je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m’y prendrais, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c’est tout de suite qu’il faut choisir. Vous dites que c’est si beau, la vie. Je veux savoir comment je m’y prendrai pour vivre.
Créon
Tu aimes Hémon ?
Antigone
Oui, j’aime Hémon. J’aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s’il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s’il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu’il sache pourquoi, s’il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s’il doit appendre à dire « oui f», lui aussi, alors je n’aime plus Hémon.
Créon
Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.
Antigone
Si, je sais ce que je dis, mais c’est vous qui ne m’entendez plus. Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. (Elle rit.) Ah ! je ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d’un coup ! C’est le même air d’impuissance et de croire qu’on peut tout. La vie t’a seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour de toi.
Créon la secoue.
Te tairas-tu, enfin ?
Antigone
Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j’ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j’ai raison, mais tu ne l’avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
Créon
Le tien et le mien, oui, imbécile !
Antigone
Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, -et que ce soit entier- ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite -ou mourir.
Créon
Allez, commence, commence, comme ton père!
Antigone
Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il ne reste vraiment plus la plus petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
Créon
Tais-toi ! Si tu te voyais en criant ces mots, tu es laide.
Antigone
Oui, je suis laide ! C’est ignoble, n’est-ce pas, ces cris, ces sursauts, cette lutte de chiffonniers. Papa n’est devenu beau qu’après, quand il a été bien sûr, enfin, qu’il avait tué son père, que c’était bien avec sa mère qu’il avait couché, et que rien, plus rien ne pouvait le sauver. Alors, il s’est calmé tout d’un coup, il a eu comme un sourire, et il est devenu beau. C’était fini. Il n’a plus eu qu’à fermer les yeux pour ne plus vous voir.
Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au bonheur ! C’est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous quelque chose de laid au coin de l’œil ou de la bouche. Tu l’as bien dit tout à l’heure, Créon, la cuisine. Vous avez des têtes de cuisiniers !
Créon lui broie le bras.
Je t’ordonne de te taire maintenant, tu entends ?
Antigone
Tu m’ordonnes, cuisinier ? Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose ?
Créon
L’antichambre est pleine de monde. Tu veux donc te perdre ? On va t’entendre.
Antigone
Eh bien, ouvre les portes. Justement, ils vont m’entendre !
Créon, qui essaie de lui fermer la bouche de force.
Vas-tu te faire, enfin, bon Dieu ?
Antigone se débat.
Allons vite, cuisinier ! Appelle tes gardes ! La porte s’ouvre. Entre Ismène.