Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:43

Antigone est entrée, poussée par les gardes.

Le choeur

Alors, voilà, cela commence. La petite Antigone est prise. La petite Antigone va pouvoir être elle- même pour la première fois. Le choeur disparaît, tandis que les gardes poussent Antigone en scène.

Le garde qui a repris tout son aplomb.

Allez, allez, pas d’histoires ! Vous vous expliquerez devant le chef. Moi, je ne connais que la consigne. Ce que vous aviez à faire là, je ne veux pas le savoir. Tout le monde a des excuses, tout le monde a quelque chose à objecter. S’il fallait écouter les gens, s’il fallait essayer de comprendre, on serait propres. Allez, allez ! Tenez-la, vous autres, et pas d’histoires ! Moi, ce qu’elle a à dire, je ne veux pas le savoir !

Antigone

Dis-leur de me lâcher, avec leurs sales mains, ils me font mal.

Le garde

Leurs sales mains ? Vous pourriez être polie, Mademoiselle... Moi, je suis poli.

Antigone

Dis-leur de me lâcher. Je suis la fille d’Oedipe, je suis Antigone. Je ne me sauverai pas.

Le garde

La fille d’Oedipe, oui ! Les putains qu’on ramasse à la garde de nuit, elles disent aussi de se méfier, qu’elles sont la bonne amie du préfet de police !

Ils rigolent.

Antigone

Je veux bien mourir, mais pas qu’ils me touchent !

Le garde

Et les cadavres, dis, et la terre, ça ne te fait pas peur à toucher ? Tu dis «  leurs sales mains » ! Regarde un peu les tiennes.

Antigone regarde ses mains tenues par les menottes avec un petit sourire. Elles sont pleines de terre.

Le garde

On te l’avait prise, ta pelle ? Il a fallu que tu refasses ça avec tes ongles, la deuxième fois ? Ah ! cette audace. Je tourne le dos une seconde, je te demande une chique, et allez, le temps de me la caler dans la joue, le temps de dire merci, elle était là, à gratter comme une petite hyène. Et en plein jour ! Et c’est qu’elle se débattait, cette garce, quand j’ai voulu la prendre ! C’est qu’elle voulait me sauter aux yeux ! Elle criait qu’il fallait qu’elle finisse... C’est une folle, oui !

                (Suit un dialogue familier mettant en relief la grossièreté des gardes)

 

Le deuxième garde

J’en ai arrêté une autre, de folle, l’autre jour. Elle montrait son cul aux gens.

Le garde

Dis, Boudousse, qu’est-ce qu’on va se payer comme gueuleton tous les trois, pour fêter ça !

Le deuxième garde

Chez la Tordue. Il est bon, son rouge.

Le troisième garde

On a quartier libre, dimanche. Si on emmenait les femmes ?

Le garde

Non, entre nous qu’on rigole... Avec les femmes, il y a toujours des histoires, et puis les moutards qui veulent pisser. Ah ! dis, Boudousse, tout à l’heure, on ne croyait pas qu’on aurait envie de rigoler comme ça, nous autres !

Le deuxième garde

Ils vont peut-être nous donner une récompense.

Le garde

Ça se peut, si c’est important.

Le deuxième garde

Flanchard, de la Troisième, quand il a mis la main sur l’incendiaire, le mois dernier, il a eu le mois double.

Le troisième garde

Ah, dis donc ! Si on a le mois double, je propose : au lieu d’aller chez la Tordue, on va au Palais arabe.

Le garde

Pour boire ? T’es pas fou ? Ils te vendent la bouteille le double au Palais. Pour monter, d’accord. Ecoutez-moi, je vais vous dire : on va d’abord chez la Tordue, on se les cale comme il faut et après on va au Palais. Dis, Boudousse, tu te rappelles la grosse, du palais?

Le deuxième garde

Ah ! ce que t’étais saoul, toi, ce jour-là !

Le troisième garde

Mais nos femmes, si on a le mois double, elles le sauront. Si ça se trouve, on sera peut-être publiquement félicités.

Le garde

Alors, on verra. La rigolade c’est autre chose. S’il y a une cérémonie dans la cour de la caserne, comme pour les décorations, les femmes viendront aussi, et les gosses. Et alors on ira tous chez la Tordue.

Le deuxième garde

Oui, mais il faudra lui commander le menu d’avance.

Antigone demande d’une petite voix.

Je voudrais m’asseoir un peu, s’il vous plaît.

Le garde, après un temps de réflexion.

C’est bon, qu’elle s’asseye. Mais ne la lâchez pas, vous autres.

Créon entre, le garde gueule aussitôt.

Le garde

Garde à vous !

Créon s’est arrêté, surpris.

Lâchez cette jeune fille. Qu’est-ce que c’est ?

Le garde

C’est le piquet de garde, chef. On est venu avec les camarades.

Créon

Qui garde le corps ?

Le garde

On a appelé la relève, chef.

Créon

Je t’avais dit de la renvoyer ! Je t’avais dit de ne rien dire.

Le garde

On n’a rien dit, chef. Mais comme on a arrêté celle-là, on a pensé qu’il fallait qu’on vienne. Et cette fois on n’a pas tiré au sort. On a préféré venir tous les trois.

Créon

Imbéciles ! (A Antigone) Où t’ont-ils arrêtée?

Le garde

Près du cadavre, chef.

Créon

Qu’allais-tu faire près du cadavre de ton frère? Tu savais que j’avais interdit de l’approcher.

Le garde

Ce qu’elle faisait, chef ? C’est pour ça qu’on vous l’amène. Elle grattait la terre avec ses mains. Elle était en train de le recouvrir encore une fois.

Créon

Sais-tu bien ce que tu es en train de dire, toi ?

Le garde

Chef, vous pouvez demander aux autres. On avait dégagé le corps à mon retour ; mais avec le soleil qui chauffait, comme il commençait à sentir, on s’est mis sur une petite hauteur, pas loin, pour être dans le vent. On se disait qu’en plein jour on ne risquait rien. Pourtant, on avait décidé, pour être plus sûrs, qu’il y en aurait toujours un de nous trois qui le regarderait. Mais à midi, en plein soleil, et puis avec l’odeur qui montait depuis que le vent était tombé, c’était comme un coup de massue. J’avais beau écarquiller les yeux, ça tremblait comme de la gélatine, je voyais plus. Je vais au camarade lui demander une chique, pour passer ça... Le temps que je me la cale à la joue, chef, le temps que je lui dise merci, je me retourne : elle était là à gratter avec ses mains. En plein jour ! Elle devait bien penser qu’on ne pouvait pas ne pas la voir. Et quand elle a vu que je lui courais dessus, vous croyez qu’elle s’est arrêtée, qu’elle a essayé de se sauver, peut-être ? Non. Elle a continué de toutes ses forces aussi vite qu’elle pouvait, comme si elle ne me voyait pas arriver. Et quand je l’ai empoignée, elle se débattait comme une diablesse, elle voulait continuer encore, elle me criait de la laisser, que le corps n’était pas encore tout à fait recouvert …

 

 

Créon à Antigone.

C’est vrai ?

Antigone

Oui, c’est vrai.

Le garde

On a découvert le corps, comme de juste, et puis on a passé la relève, sans parler de rien, et on est venu vous l’amener, chef. Voilà.

Créon

Et cette nuit, la première fois, c’était toi aussi?

Antigone

 Oui. C’était moi. Avec une petite pelle de fer qui nous servait à faire des châteaux de sable sur la plage, pendant les vacances. C’était justement la pelle de Polynice. Il avait gravé son nom au couteau sur le manche. C’est pour cela que je l’ai laissée près de lui. Mais ils l’ont prise. Alors la seconde fois, j’ai dû recommencer avec mes mains.

Le garde

On aurait dit une petite bête qui grattait. Même qu’au premier coup d’|il, avec l’air chaud qui tremblait, le camarade dit : « Mais non, c’est une bête. » « Penses-tu, je lui dis, c’est trop fin pour une bête. C’est une fille. »

Créon

C’est bien. On vous demandera peut-être un rapport tout à l’heure. Pour le moment, laissez-moi seul avec elle. Conduis ces hommes à côté, petit. Et qu’ils restent au secret jusqu’à ce que je revienne les voir.

Le garde

Faut-il lui remettre les menottes, chef ?

Créon

Non.

Les gardes sont sortis, précédés par le petit page. Créon et Antigone sont seuls l’un en face de l’autre.

Créon

Avais-tu parlé de ton projet à quelqu’un ?

Antigone

Non.

Créon

As-tu rencontré quelqu’un sur ta route ?

Antigone

Non, personne.

Créon

Tu es bien sûre ?

Antigone

Oui.

Créon

Alors, écoute : tu vas rentrer chez toi, te coucher, dire que tu es malade, que tu n’es pas sortie depuis hier. Ta nourrice dira comme toi. Je ferai disparaître ces trois hommes.

Antigone

Pourquoi ? Puisque vous savez bien que je recommencerai.

Un silence. Ils se regardent

Créon

Pourquoi as-tu tenté d’enterrer ton frère ?

Antigone

Je le devais.

Créon

Je l’avais interdit.

Antigone, doucement.

Je le devais tout de même. Ceux qu’on n’enterre pas errent éternellement sans jamais trouver de repos. Si mon frère vivant était rentré harassé d’une longue chasse, je lui aurais enlevé ses chaussures, je lui aurais fait à manger, je lui aurais préparé son lit... Polynice aujourd’hui a achevé sa chasse. Il rentre à la maison où mon père et ma mère, et Etéocle aussi, l’attendent. Il a droit au repos.

Créon

C’était un révolté et un traître, tu le savais.

Antigone

C’était mon frère.

Créon

Tu avais entendu proclamer l’édit aux carrefours, tu avais lu l’affiche sur tous les murs de la ville?

Antigone

Oui.

Créon

Tu savais le sort qui était promis à celui, quel qu’il soit, qui oserait lui rendre les honneurs funèbres ?

Antigone

Oui, je le savais.

Créon

Tu as peut-être cru que d’être la fille d’Oedipe, la fille de l’orgueil d’Oedipe, c’était assez pour être au-dessus de la loi.

Antigone

Non. Je n’ai pas cru cela.

Créon

La loi est d’abord faite pour toi, Antigone, la loi est d’abord faite pour les filles des rois !

Antigone

Si j’avais été une servante en train de faire sa vaisselle, quand j’ai entendu lire l’édit, j’aurais essuyé l’eau grasse de mes bras et je serais sortie avec mon tablier pour aller enterrer mon frère.

 

 

Créon

Ce n’est pas vrai. Si tu avais été une servante, tu n’aurais pas douté que tu allais mourir et tu serais restée à pleurer ton frère chez toi. Seulement tu as pensé que tu étais de race royale, ma nièce et la fiancée de mon fils, et que, quoi qu’il arrive, je n’oserais pas te faire mourir.

Antigone

Vous vous trompez. J’étais certaine que vous me feriez mourir au contraire.

Créon  la regarde et murmure soudain.

 L’orgueil d’Oedipe. Tu es l’orgueil d’Oedipe. Oui, maintenant que je l’ai trouvé au fond de tes yeux, je te crois. Tu as dû penser que je te ferais mourir. Et cela te paraissait un dénouement tout naturel pour toi, orgueilleuse ! Pour ton père non plus je ne dis pas le bonheur, il n’en était pas question le malheur humain, c’était trop peu. L’humain vous gêne aux entournures de la famille. Il vous faut un tête à tête avec le destin et la mort. Et tuer votre père et coucher avec votre mère et apprendre tout cela après, avidement, mot par mot. Quel breuvage, hein, les mots qui vous condamnent ? Et comme on les boit goulûment quand on s’appelle Oedipe, ou Antigone. Et le plus simple, après, c’est encore de se crever les yeux et d’aller mendier avec ses enfants sur les routes... Hé bien, non. Ces temps sont révolus pour Thèbes. Thèbes a droit maintenant à un prince sans histoire. Moi, je m’appelle seulement Créon, Dieu merci. J’ai mes deux pieds par terre, mes deux mains enfoncées dans mes poches, et, puisque je suis roi, j’ai résolu, avec moins d’ambition que ton père, de m’employer tout simplement à rendre l’ordre de ce monde un peu moins absurde, si c’est possible. Ce n’est même pas une aventure, c’est un métier pour tous les jours et pas toujours drôle, comme tous les métiers. Mais puisque je suis là pour le faire, je vais le faire... Et si demain un messager crasseux dévale du fond des montagnes pour m’annoncer qu’il n’est pas très sûr non plus de ma naissance, je le prierai tout simplement de s’en retourner d’où il vient et je ne m’en irai pas pour si peu regarder ta tante sous le nez et me mettre à confronter les dates. Les rois ont autre chose à faire que du pathétique personnel, ma petite fille. (Il a été à elle, il lui prend le bras) Alors, écoute-moi bien. Tu es Antigone, tu es la fille d’Oedipe, soit, mais tu as vingt ans et il n’y a pas longtemps encore tout cela se serait réglé par du pain sec et une paire de gifles. (Il la regarde, souriant.) Te faire mourir ! Tu ne t’es pas regardée, moineau ! Tu es trop maigre. Grossis un peu, plutôt, pour faire un gros garçon à Hémon. Thèbes en a besoin plus que de ta mort, je te l’assure. Tu vas rentrer chez toi tout de suite, faire ce que je t’ai dit et te taire. Je me charge du silence des autres. Allez, va ! Et ne me foudroie pas comme cela du regard. Tu me prends pour une brute, c’est entendu, et tu dois penser que je suis décidément bien prosaïque. Mais je t’aime bien tout de même, avec ton sale caractère. N’oublie pas que c’est moi qui t’ai fait cadeau de ta première poupée, il n’y a pas si longtemps. 

Antigone ne répond pas. Elle va sortir. Il l’arrête.

Créon

Antigone ! C’est par cette porte qu’on regagne ta chambre. Où t’en vas-tu par là ?

Antigone s’est arrêtée, elle lui répond doucement, sans forfanterie.

Vous le savez bien...

Un silence. Ils se regardent encore debout l’un en face de l’autre.

Créon  murmure, comme pour lui.

Quel jeu joues-tu?

Antigone

Je ne joue pas.

Créon

Tu ne comprends donc pas que si quelqu’un d’autre que ces trois brutes sait tout à l’heure ce que tu as tenté de faire, je serai obligé de te faire mourir ? Si tu te tais maintenant, si tu renonces à cette folie, j’ai une chance de te sauver, mais je ne l’aurai plus dans cinq minutes. Le comprends-tu ?

 

Antigone

Il faut que j’aille enterrer mon frère que ces hommes ont découvert.

Créon

Tu irais refaire ce geste absurde ? Il y a une autre garde autour du corps de Polynice et, même si tu parviens à le recouvrir encore, on dégagera son cadavre, tu le sais bien. Que peux-tu donc sinon t’ensanglanter encore les ongles et te faire prendre ?

Antigone

Rien d’autre que cela, je le sais. Mais cela, du moins, je le peux. Et il faut faire ce que l’on peut

Créon

Tu y crois donc vraiment, toi, à cet enterrement dans les règles ? A cette ombre de ton frère condamnée à errer toujours si on ne jette pas sur le cadavre un petit peu de terre avec la formule du prêtre ? Tu leur a déjà entendu la réciter, aux prêtres de Thèbes, la formule ? Tu as vu ces pauvres têtes d’employés fatigués écourtant les gestes, avalant les mots, bâclant ce mort pour en prendre un autre avant le repas de midi ?

Antigone

Oui, je les ai vus.

Créon

Est-ce que tu n’as jamais pensé alors que si c’était un être que tu aimais vraiment, qui était là, couché dans cette boîte, tu te mettrais à hurler tout d’un coup ? A leur crier de se taire, de s’en aller ?

Antigone

Si, je l’ai pensé.

Créon

Et tu risques la mort maintenant parce que j’ai refusé à ton frère ce passeport dérisoire, ce bredouillage en série sur sa dépouille, cette pantomime dont tu aurais été la première à avoir honte et mal si on l’avait jouée. C’est absurde !

Antigone

Oui, c’est absurde.

Créon

Pourquoi fais-tu ce geste, alors ? Pour les autres, pour ceux qui y croient ? Pour les dresser contre moi ?

Antigone

Non.

Créon

Ni pour les autres, ni pour ton frère ? Pour qui alors ?

Antigone

Pour personne. Pour moi.

Créon la regarde en silence.

Tu as donc bien envie de mourir ? Tu as l’air d’un petit gibier pris

Antigone

Ne vous attendrissez pas sur moi. Faites comme moi. Faites ce que vous avez à faire. Mais si vous êtes un être humain, faites-le vite. Voilà tout ce que je vous demande. Je n’aurai pas du courage éternellement, c’est vrai.

 

Créon se rapproche.

Je veux te sauver, Antigone.

Antigone

Vous êtes le roi, vous pouvez tout, mais cela, vous ne le pouvez pas.

Créon

Tu crois ?

Antigone

Ni me sauver, ni me contraindre.

Créon

Orgueilleuse ! Petite Oedipe !

Antigone

Vous pouvez seulement me faire mourir.

Créon

Et si je te fais torturer ?

Antigone

Pourquoi ? Pour que je pleure, que je demande grâce, pour que je jure tout ce qu’on voudra, et que je recommence après, quand je n’aurai plus mal ?

Créon lui serre le bras.

 Ecoute-moi bien. J’ai le mauvais rôle, c’est entendu, et tu as le bon. Et tu le sens. Mais n’en profite tout de même pas trop, petite peste... Si j’étais une bonne brute ordinaire de tyran, il y aurait déjà longtemps qu’on t’aurait arraché la langue, tiré les membres aux tenailles, ou jeté dans un trou. Mais tu vois dans mes yeux quelque chose qui hésite, tu vois que je te laisse parler au lieu d’appeler mes soldats ; alors, tu nargues, tu attaques tant que tu peux. Où veux-tu en venir, petite furie ?

Antigone

Lâchez-moi. Vous me faites mal au bras avec votre main.

Créon, qui serre plus fort.

Non. Moi, je suis le plus fort comme cela, j’en profite aussi.

Antigone pousse un petit cri.

Aïe !

Créon, dont les yeux rient.

C’est peut-être ce que je devrais faire après tout, tout simplement, te tordre le poignet, te tirer les cheveux comme on fait aux filles dans les jeux. (Il la regarde encore. Il redevient grave. Il lui dit tout près.) Je suis ton oncle, c’est entendu, mais nous ne sommes pas tendres les uns pour les autres, dans la famille. Cela ne te semble pas drôle, tout de même, ce roi bafoué qui t’écoute, ce vieil homme qui peut tout et qui en a vu tuer d’autres, je t’assure, et d’aussi attendrissants que toi, et qui est là, à se donner toute cette peine pour essayer de t’empêcher de mourir ?

Antigone, après un temps.

Vous serrez trop, maintenant. Cela ne me fait même plus mal. Je n’ai plus de bras.

Créon la regarde et la lâche avec un petit sourire. Il murmure.

Dieu sait pourtant si j’ai autre chose à faire aujourd’hui, mais je vais tout de même perdre le temps qu’il faudra et te sauver, petite peste. (Il la fait asseoir sur une chaise au milieu de la pièce. Il enlève sa veste, il s’avance vers elle, lourd, puissant, en bras de chemise.) Au lendemain d’une révolution ratée, il y a du pain sur la planche, je te l’assure. Mais les affaires urgentes attendront. Je ne veux pas te laisser mourir dans une histoire de politique. Tu vaux mieux que cela. Parce que ton Polynice, cette ombre éplorée et ce corps qui se décompose entre ses gardes et tout ce pathétique qui t’enflamme, ce n’est qu’une histoire de politique. D’abord, je ne suis pas tendre, mais je suis délicat ; j’aime ce qui est propre, net, bien lavé. Tu crois que cela ne me dégoûte pas autant que toi, cette viande qui pourrit au soleil ? Le soir, quand le vent vient de la mer, on la sent déjà du palais. Cela me soulève le coeur. Pourtant, je ne vais même pas fermer ma fenêtre. C’est ignoble, et je peux même le dire à toi, c’est bête, monstrueusement bête, mais il faut que tout Thèbes sente cela pendant quelque temps. Tu penses bien que je l’aurais fait enterrer, ton frère, ne fût-ce que pour l’hygiène ! Mais pour que les brutes que je gouverne comprennent, il faut que cela pue le cadavre de Polynice dans toute la ville, pendant un mois.

Antigone

Vous êtes odieux !

Créon

Oui mon petit. C’est le métier qui le veut. Ce qu’on peut discuter c’est s’il faut le faire ou ne pas le faire. Mais si on le fait, il faut le faire comme cela.

Antigone

Pourquoi le faites-vous ?

Créon

Un matin, je me suis réveillé roi de Thèbes. Et Dieu sait si j’aimais autre chose dans la vie que d’être puissant...

Antigone

Il fallait dire non, alors !

Créon

Je le pouvais. Seulement, je me suis senti tout d’un coup comme un ouvrier qui refusait un ouvrage. Cela ne m’a pas paru honnête. J’ai dit oui.

Antigone

Hé bien, tant pis pour vous. Moi, je n’ai pas dit « oui» ! Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, votre politique, vos nécessités, vos pauvres histoires ? Moi, je peux dire «  non »  encore à tout ce que je n’aime pas et je suis seul juge. Et vous, avec votre couronne, avec vos gardes, avec votre attirail, vous pouvez seulement me faire mourir parce que vous avez dit « oui».

Créon

Ecoute-moi.

Antigone

Si je veux, moi, je peux ne pas vous écouter. Vous avez dit « oui». Je n’ai plus rien à apprendre de vous. Pas vous. Vous êtes là, à boire mes paroles. Et si vous n’appelez pas vos gardes, c’est pour m’écouter jusqu’au bout.

Créon

Tu m’amuses.

Antigone

Non. Je vous fais peur. C’est pour cela que vous essayez de me sauver. Ce serait tout de même plus commode de garder une petite Antigone vivante et muette dans ce palais. Vous êtes trop sensible pour faire un bon tyran, voilà tout. Mais vous allez tout de même me faire mourir tout à l’heure, vous le savez, et c’est pour cela que vous avez peur. C’est laid un homme qui a peur.

Créon, sourdement.

Eh bien, oui, j’ai peur d’être obligé de te faire tuer si tu t’obstines. Et je ne le voudrais pas.

Antigone

Moi, je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais pas ! Vous n’auriez pas voulu non plus, peut- être, refuser une tombe à mon frère ? Dites-le donc, que vous ne l’auriez pas voulu ?

Créon

Je te l’ai dit.

Antigone

Et vous l’avez fait tout de même. Et maintenant, vous allez me faire tuer sans le vouloir. Et c’est cela, être roi !

Créon

Oui, c’est cela !

Antigone

Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m’ont fait aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine.

Créon

Alors, aie pitié de moi, vis. Le cadavre de ton frère qui pourrit sous mes fenêtres, c’est assez payé pour que l’ordre règne dans Thèbes. Mon fils t’aime. Ne m’oblige pas à payer avec toi encore. J’ai assez payé.

Antigone

Non. Vous avez dit «  oui ». Vous ne vous arrêterez jamais de payer maintenant !

Créon  la secoue soudain, hors de lui.

 Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute, toi aussi, petite idiote ! J’ai bien essayé de te comprendre, moi. Il faut pourtant qu’il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu’il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l’eau de toutes parts, c’est plein de crimes, de bêtise, de misère... Et le gouvernail est là qui ballotte. L’équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu’à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d’eau douce, pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce qu’elles ne pensent qu’à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu’on a le temps de faire le raffiné, de savoir s’il faut dire «  oui  »  ou «  non », de se demander s’il ne faudra pas payer trop cher un jour, et si on pourra encore être un homme après ? On prend le bout de bois, on redresse devant la montagne d’eau, on gueule un ordre et on tire dans le tas, sur le premier qui s’avance. Dans le tas ! Cela n’a pas de nom. C’est comme la vague qui vient de s’abattre sur le pont devant vous ; le vent qui vous gifle, et la chose qui tombe devant le groupe n’a pas de nom. C’était peut-être celui qui t’avait donné du feu en souriant la veille. Il n’a plus de nom. Et toi non plus tu n’as plus de nom, cramponné à la barre. Il n’y a plus que le bateau qui ait un nom et la tempête. Est-ce que tu le comprends, cela ?

Antigone secoue la tête.

Je ne veux pas comprendre. C’est bon pour vous. Moi, je suis là pour autre chose que pour comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir.

Créon

C’est facile de dire non !

Antigone

Pas toujours.

Créon

Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie à pleines mains et s’en mettre jusqu’aux coudes. C’est facile de dire non, même si on doit mourir. Il n’y a qu’à ne pas bouger et attendre. Attendre pour vivre, attendre même pour qu’on vous tue. C’est trop lâche. C’est une invention des hommes. Tu imagines un monde où les arbres aussi auraient dit non contre la sève, où les bêtes auraient dit non contre l’instinct de la chasse ou de l’amour ? Les bêtes, elles au moins, elle sont bonnes et simples et dures. Elles vont, se poussant les unes après les autres, courageusement, sur le même chemin. Et si elles tombent, les autres passent et il peut s’en perdre autant que l’on veut, il en restera toujours une de chaque espèce prête à refaire des petits et à reprendre le même chemin avec le même courage, toute pareille à celles qui sont passées avant.

Antigone

Quel rêve, hein, pour un roi, des bêtes ! Ce serait si simple. Un silence, Créon la regarde.

Créon

Tu me méprises, n’est-ce pas ? (Elle ne répond pas, il continue comme pour lui.) C’est drôle : Je l’ai souvent imaginé, ce dialogue avec un petit jeune homme pâle qui aurait essayé de me tuer et dont je ne pourrais rien tirer après que du mépris. Mais je ne pensais pas que ce serait avec toi et pour quelque chose d’aussi bête... (Il a pris sa tête dans ses mains. On sent qu’il est à bout de forces.) Ecoute-moi tout de même pour la dernière fois. Mon rôle n’est pas bon, mais c’est mon rôle, et je vais te faire tuer. Seulement, avant, je veux que toi aussi tu sois bien sûre du tien. Tu sais pourquoi tu vas mourir, Antigone ? Tu sais au bas de quelle histoire sordide tu vas signer pour toujours ton petit nom sanglant ?

Antigone

Quelle histoire ?

Créon

Celle d’Etéocle et de Polynice, celle de tes frères. Non, tu crois la savoir, tu ne la sais pas. Personne ne la sait dans Thèbes, que moi. Mais il me semble que toi, ce matin, tu as aussi le droit de l’apprendre. (Il rêve un temps, la tête dans ses mains, accoudé sur ses genoux. On l’entend murmurer.) Ce n’est pas bien beau, tu vas voir. (Et il commence sourdement sans regarder Antigone.) Que te rappelles-tu de tes frères, d’abord ? Deux compagnons de jeux qui te méprisaient sans doute, qui te cassaient tes poupées, se chuchotant éternellement des mystères à l’oreille l’un de l’autre pour te faire enrager ?

Antigone

C’étaient des grands…

Créon

Après, tu as dû les admirer avec leurs premières cigarettes, leurs premiers pantalons longs ; et puis ils ont commencé à sortir le soir, à sentir l’homme, et ils ne t’ont plus regardée du tout.

Antigone

J’étais une fille…

Créon

Tu voyais bien ta mère pleurer, ton père se mettre en colère, tu entendais claquer les portes à leur retour et leurs ricanements dans les couloirs. Et ils passaient devant toi, goguenards et veules, sentant le vin.

Antigone

Une fois, je m’étais cachée derrière une porte, c’était le matin, nous venions de nous lever, et eux, ils rentraient. Polynice m’a vue, il était tout pâle, les yeux brillants et si beau dans son vêtement du soir !Il m’a dit : « Tiens, tu es là, toi ? » et il m’a donné une grande fleur de papier qu’il avait rapporté de sa nuit. 

Créon

Et tu l’as conservée, n’est-ce pas, cette fleur ? Et hier, avant de t’en aller, tu as ouvert ton tiroir et tu l’as regardée, longtemps, pour te donner du courage ?

Antigone tressaille.

Qui vous a dit cela ?

Créon

Pauvre Antigone, avec ta fleur de cotillon ! Sais-tu qui était ton frère ?

Antigone

Je savais que vous me diriez du mal de lui en tout cas !

Créon

Un petit fêtard imbécile, un petit carnassier dur et sans âme, une petite brute tout juste bonne à aller plus vite que les autres avec ses voitures, à dépenser plus d’argent dans les bars. Une fois, j’étais là, ton père venait de lui refuser une grosse somme qu’il avait perdue au jeu; il est devenu tout pâle et il a levé le poing en criant un mot ignoble !

Antigone

Ce n’est pas vrai !

Créon

Son poing de brute à toute volée dans le visage de ton père ! C’était pitoyable. Ton père était assis à sa table, la tête dans ses mains. Il saignait du nez. Il pleurait. Et, dans un coin du bureau, Polynice, ricanant, qui allumait une cigarette.

Antigone supplie presque maintenant.

Ce n’est pas vrai !

Créon

Rappelle-toi, tu avais douze ans. Vous ne l’avez pas revu pendant longtemps. C’est vrai, cela ?

Antigone, sourdement.

Oui, c’est vrai.

Créon

  C’était après cette dispute. Ton père n’a pas voulu le faire juger. Il s’est engagé dans l’armée argienne. Et, dès qu’il a été chez les Argiens, la chasse à l’homme a commencé contre ton père, contre ce vieil homme qui ne se décidait pas à mourir, à lâcher son royaume. Les attentats se succédaient et les tueurs que nous prenions finissaient toujours par avouer qu’ils avaient reçu de l’argent de lui. Pas seulement de lui, d’ailleurs. Car c’est cela que je veux que tu saches, les coulisses de ce drame où tu brûles de jouer un rôle, la cuisine. J’ai fait faire hier des funérailles grandioses à Etéocle. Etéocle est un héros et un saint pour Thèbes maintenant. Tout le peuple était là. Les enfants des écoles ont donné tous les sous de leur tirelire pour la couronne ; des vieillards, faussement émus, ont magnifié, avec des trémolos dans la voix, le bon frère, le fils d’Oedipe, le prince royal. Moi aussi, j’ai fait un discours. Et tous les prêtres de Thèbes au grand complet, avec la tête de circonstance. Et les honneurs militaires... Il fallait bien. Tu penses que je ne pouvais tout de même pas m’offrir le luxe d’une crapule dans les deux camps. Mais je vais te dire quelque chose, à toi, quelque chose que je sais seul, quelque chose d’effroyable : Etéocle, ce prix de vertu, ne valait pas plus cher que Polynice. Le bon fils avait essayé, lui aussi, de faire assassiner son père, le prince loyal avait décidé, lui aussi, de vendre Thèbes au plus offrant. Oui, crois-tu que c’est drôle ? Cette trahison pour laquelle le corps de Polynice est en train de pourrir au soleil, j’ai la preuve maintenant qu’Etéocle, qui dort dans son tombeau de marbre, se préparait, lui aussi, à la commettre. C’est un hasard si Polynice a réussi son coup avant lui. Nous avions affaire à deux larrons en foire qui se trompaient l’un l’autre en nous trompant et qui se sont égorgés comme deux petits voyous qu’ils étaient, pour un règlement de comptes... Seulement, il s’est trouvé que j’ai eu besoin de faire un héros de l’un d’eux. Alors, j’ai fait rechercher leurs cadavres au milieu des autres. On les a retrouvés embrassés pour la première fois de leur vie sans doute. Ils s’étaient embrochés mutuellement, et puis la charge de la cavalerie argienne leur avait passé dessus. Ils étaient en bouillie, Antigone, méconnaissables. J’ai fait ramasser un des corps, le moins abîmé des deux, pour mes funérailles nationales, et j’ai donné l’ordre de laisser pourrir l’autre où il était. Je ne sais même pas lequel. Et je t’assure que cela m’est bien égal.

Il y a un long silence, ils ne bougent pas, sans se regarder, puis Antigone dit doucement :

Antigone

Pourquoi m’avez-vous raconté cela ?

Créon se lève, remet sa veste.

Créon

Valait-il mieux te laisser mourir dans cette pauvre histoire ?

Antigone

Peut-être. Moi, je croyais.

Il y a un silence encore. Créon s’approche d’elle.

Créon

Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

Antigone se lève comme une somnambule.

Je vais remonter dans ma chambre.

Créon

Ne reste pas trop seule. Va voir Hémon, ce matin. Marie-toi vite.

Antigone, dans un souffle.

Oui.

Créon

Tu as toute ta vie devant toi. Notre discussion était bien oiseuse, je t’assure. Tu as ce trésor, toi, encore.

Antigone

Oui.

Créon

 Rien d’autre ne compte. Et tu allais le gaspiller! Je te comprends, j’aurais fait comme toi à vingt ans. C’est pour cela que je buvais tes paroles. J’écoutais du fond du temps un petit Créon maigre et pâle comme toi et qui ne pensait qu’à tout donner lui aussi... Marie-toi vite, Antigone, sois heureuse. La vie n’est pas ce que tu crois. C’est une eau que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu’on grignote, assis au soleil. Ils te diront tout le contraire parce qu’ils ont besoin de ta force et de ton élan. Ne les écoute pas. Ne m’écoute pas quand je ferai mon prochain discours devant le tombeau d’Etéocle. Ce ne sera pas vrai. Rien n’est vrai que ce qu’on ne dit pas... Tu l’apprendras, toi aussi, trop tard, la vie c’est un livre qu’on aime, c’est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu’on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de découvrir cela, tu verras, c’est la consolation dérisoire de vieillir ; la vie, ce n’est peut-être tout de même que le bonheur.

Antigone murmure, le regard perdu.

Le bonheur...

Créon a un peu honte soudain.

Un pauvre mot, hein?

 

 

Antigone

Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu’elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?

Créon hausse les épaules.

Tu es folle, tais-toi.

Antigone

Non, je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m’y prendrais, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c’est tout de suite qu’il faut choisir. Vous dites que c’est si beau, la vie. Je veux savoir comment je m’y prendrai pour vivre.

Créon

Tu aimes Hémon ?

Antigone

Oui, j’aime Hémon. J’aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s’il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s’il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu’il sache pourquoi, s’il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s’il doit appendre à dire «  oui f», lui aussi, alors je n’aime plus Hémon.

Créon

Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.

Antigone

  Si, je sais ce que je dis, mais c’est vous qui ne m’entendez plus. Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. (Elle rit.) Ah ! je ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d’un coup ! C’est le même air d’impuissance et de croire qu’on peut tout. La vie t’a seulement ajouté ces petits plis sur le visage et cette graisse autour de toi.

Créon la secoue.

Te tairas-tu, enfin ?

Antigone

Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j’ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j’ai raison, mais tu ne l’avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.

Créon

Le tien et le mien, oui, imbécile !

Antigone

Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et   cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, -et que ce soit entier- ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite -ou mourir.

Créon

Allez, commence, commence, comme ton père!

 

 

Antigone

Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il ne reste vraiment plus la plus petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !

Créon

Tais-toi ! Si tu te voyais en criant ces mots, tu es laide.

Antigone

Oui, je suis laide ! C’est ignoble, n’est-ce pas, ces cris, ces sursauts, cette lutte de chiffonniers. Papa n’est devenu beau qu’après, quand il a été bien sûr, enfin, qu’il avait tué son père, que c’était bien avec sa mère qu’il avait couché, et que rien, plus rien ne pouvait le sauver. Alors, il s’est calmé tout d’un coup, il a eu comme un sourire, et il est devenu beau. C’était fini. Il n’a plus eu qu’à fermer les yeux pour ne plus vous voir.

Ah ! vos têtes, vos pauvres têtes de candidats au bonheur ! C’est vous qui êtes laids, même les plus beaux. Vous avez tous quelque chose de laid au coin de l’œil ou de la bouche. Tu l’as bien dit tout à l’heure, Créon, la cuisine. Vous avez des têtes de cuisiniers !

Créon lui broie le bras.

Je t’ordonne de te taire maintenant, tu entends ?

Antigone

Tu m’ordonnes, cuisinier ? Tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose ?

Créon

L’antichambre est pleine de monde. Tu veux donc te perdre ? On va t’entendre.

Antigone

Eh bien, ouvre les portes. Justement, ils vont m’entendre !

Créon, qui essaie de lui fermer la bouche de force.

Vas-tu te faire, enfin, bon Dieu ?

Antigone se débat.

Allons vite, cuisinier ! Appelle tes gardes ! La porte s’ouvre. Entre Ismène.

Par Abdelhaq
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Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 16:42

Antigone, Jean Anouilh

                                                                      1944

 

 

                                                         Personnages :

Antigone, fille d’Oedipe

Créon, roi de Thèbes

Hémon, fils de Créon

Ismène, fille d’Oedipe

Le Choeur

La Nourrice

Le Messager

Les Gardes

 

 

  Un décor neutre. Trois portes semblables. Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. Ils bavardent, tricotent, jouent aux cartes. Le Prologue se détache et s’avance.

Le prologue

 Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout... Et, depuis que ce rideau s’est levé, elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa soeur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir. Le jeune homme avec qui parle la blonde, la belle, l’heureuse Ismène, c’est Hémon, le fils de Créon. Il est le fiancé d’Antigone. Tout le portait vers Ismène : son goût de la danse et des jeux, son goût du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi, car Ismène est bien plus belle qu’Antigone ; et puis un soir, un soir de bal où il n’avait dansé qu’avec Ismène, un soir où Ismène avait été éblouissante dans sa nouvelle robe, il a été trouver Antigone qui rêvait dans un coin, comme en ce moment, ses bras entourant ses genoux, et il lui a demandé d’être sa femme. Personne n’a jamais compris pourquoi. Antigone a levé sans étonnement ses yeux graves sur lui et elle lui a dit « oui » avec un petit sourire triste... L’orchestre attaquait une nouvelle danse, Ismène riait aux éclats, là-bas, au milieu des autres garçons, et voilà, maintenant, lui, il allait être le mari d’Antigone. Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir. Cet homme robuste, aux cheveux blancs, qui médite là, près de son page, c’est Créon. C’est le roi. Il a des rides, il est fatigué. Il joue au jeu difficile de conduire les hommes. Avant, du temps d’Oedipe, quand il n’était que le premier personnage de la cour, il aimait la musique, les belles reliures, les longues flâneries chez les petits antiquaires de Thèbes. Mais Oedipe et ses fils sont morts. Il a laissé ses livres, ses objets, il a retroussé ses manches, et il a pris leur place. Quelquefois, le soir, il est fatigué, et il se demande s’il n’est pas vain de conduire les hommes. Si cela n’est pas un office sordide qu’on doit laisser à d’autres, plus frustes... Et puis, au matin, des problèmes précis se posent, qu’il faut résoudre, et il se lève, tranquille, comme un ouvrier au seuil de sa journée. La vieille dame qui tricote, à côté de la nourrice qui a élevé les deux petites, c’est Eurydice, la femme de Créon. Elle tricotera pendant toute la tragédie jusqu’à ce que son tour vienne de se lever et de mourir. Elle est bonne, digne, aimante. Elle ne lui est d’aucun secours. Créon est seul. Seul avec son petit page qui est trop petit et qui ne peut rien non plus pour lui. Ce garçon pâle, là-bas, au fond, qui rêve adossé au mur, solitaire, c’est le Messager. C’est lui qui viendra annoncer la mort d’Hémon tout à l’heure. C’est pour cela qu’il n’a pas envie de bavarder ni de se mêler aux autres. Il sait déjà... Enfin les trois hommes rougeauds qui jouent aux cartes, leurs chapeaux sur la nuque, ce sont les gardes. Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils ont des femmes, des enfants, et des petits ennuis comme tout le monde, mais ils vous empoigneront les accusés le plus tranquillement du monde tout à l’heure. Ils sentent l’ail, le cuir et le vin rouge et ils sont dépourvus de toute imagination. Ce sont les auxiliaires toujours innocents et toujours satisfaits d’eux-mêmes, de la justice. Pour le moment, jusqu’à ce qu’un nouveau chef de Thèbes dûment mandaté leur ordonne de l’arrêter à son tour, ce sont les auxiliaires de la justice de Créon. Et maintenant que vous les connaissez tous, ils vont pouvoir vous jouer leur histoire. Elle commence au moment où les deux fils d’Oedipe, Etéocle et Polynice, qui devaient régner sur Thèbes un an chacun à tour de rôle, se sont battus et entre-tués sous les murs de la ville, Etéocle l’aîné, au terme de la première année de pouvoir, ayant refusé de céder la place à son frère. Sept grands princes étrangers que Polynice avait gagnés à sa cause ont été défaits devant les sept portes de Thèbes. Maintenant la ville est sauvée, les deux frères ennemis sont morts et Créon, le roi, a ordonné qu’à Etéocle, le bon frère, il serait fait d’imposantes funérailles, mais que Polynice, le vaurien, le révolté, le voyou, serait laissé sans pleurs et sans sépulture, la proie des corbeaux et des chacals... Quiconque osera lui rendre les devoirs funèbres sera impitoyablement puni de mort.

   Pendant que le Prologue parlait, les personnages sont sortis un à un. Le Prologue disparaît aussi. L’éclairage s’est modifié sur la scène. C’est maintenant une aube grise et livide dans une maison qui dort. Antigone entr’ouvre la porte et rentre de l’extérieur sur la pointe de ses pieds nus, ses souliers à la main. Elle reste un instant immobile à écouter. La nourrice surgit.

 

La nourrice

D’où viens-tu ?

Antigone

De me promener, nourrice. C’était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C’est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs. Elle va passer.

La nourrice

Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre, pour voir si tu ne t’es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !

Antigone

Le jardin dormait encore. Je l’ai surpris, nourrice. Je l’ai vu sans qu’il s’en doute. C’est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes.

La nourrice

Tu es sortie. J’ai été à la porte du fond, tu l’avais laissée entrebâillée.

Antigone

Dans les champs, c’était tout mouillé, et cela attendait. Tout attendait. Je faisais un bruit énorme toute seule sur la route et j’étais gênée parce que je savais bien que ce n’était pas moi qu’on attendait. Alors j’ai enlevé mes sandales et je me suis glissée dans la campagne sans qu’elle s’en aperçoive...

La nourrice

Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit.

Antigone

Je ne me recoucherai pas ce matin.

La nourrice

A quatre heures ! Il n’était pas quatre  heures ! Je me lève pour voir si elle n’était pas découverte. Je trouve son lit froid et personne dedans.

Antigone

Tu crois que si on se levait comme ça tous les matins, ce serait tous les matins aussi beau, nourrice, d’être la première fille dehors ?

La nuit ! C’était la nuit ! Et tu veux me faire croire que tu as été te promener, menteuse ! D’où viens-tu ?

Antigone a un étrange sourire.

C’est vrai, c’était encore la nuit. Et il n’y avait que moi dans toute la campagne à penser que c’était le matin. C’est merveilleux, nourrice. J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

La nourrice

Fais la folle ! Fais la folle ! Je la connais, la chanson. J’ai été fille avant toi. Et pas commode non plus, mais dure tête comme toi, non. D’où viens-tu, mauvaise ?

Antigone, soudain grave.

Non. Pas mauvaise .

La nourrice

Tu avais un rendez-vous, hein ? Dis non, peut-être.

Antigone, doucement.

Oui. J’avais un rendez-vous.

La nourrice

Tu as un amoureux ?

Antigone, étrangement, après un silence.

Oui, nourrice, oui, le pauvre. J’ai un amoureux.

La nourrice éclate.

 Ah ! c’est du joli ! c’est du propre ! Toi, la fille d’un roi ! Donnez-vous du mal ; donnez-vous du mal pour les élever ! Elles sont toutes les mêmes ! Tu n’étais pourtant pas comme les autres, toi, à t’attifer toujours devant la glace, à te mettre du rouge aux lèvres, à chercher à ce qu’on te remarque. Combien de fois je me suis dit : «  Mon Dieu, cette petite, elle n’est pas assez coquette ! Toujours avec la même robe, et mal peignée. Les garçons ne verront qu’Ismène avec ses bouclettes et ses rubans et ils me la laisseront sur les bras. » Hé bien, tu vois, tu étais comme ta soeur, et pire encore, hypocrite ! Qui est-ce ? Un voyou, hein, peut-être? Un garçon que tu ne peux pas dire à ta famille : « Voilà, c’est lui que j’aime, je veux l’épouser. «  C’est ça, hein, c’est ça ? Réponds donc, fanfaronne !

Antigone a encore un sourire imperceptible.

Oui, nourrice.

La nourrice

Et elle dit oui ! Miséricorde ! Je l’ai eue toute gamine ; j’ai promis à sa pauvre mère que j’en ferais une honnête fille, et voilà ! Mais ça ne va pas se passer comme ça, ma petite. Je ne suis que ta nourrice, et tu me traites comme une vieille bête ; bon ! mais ton oncle, ton oncle Créon saura. je te le promets !

Antigone, soudain un peu lasse

Oui, nourrice, mon oncle Créon saura. Laisse-moi, maintenant.

La nourrice

 Et tu verras ce qu’il dira quand il apprendra que tu te lèves la nuit. Et Hémon ? Et ton fiancé? Car elle est fiancée ! Elle est fiancée et à quatre heures du matin elle quitte son lit pour aller courir avec un autre. Et ça vous répond qu’on la laisse, ça voudrait qu’on ne dise rien. Tu sais ce que je devrais faire ? Te battre comme lorsque tu étais petite.

Antigone

Nounou, tu ne devrais pas trop crier. Tu ne devrais pas être trop méchante ce matin.

La nourrice

Pas crier ! Je ne dois pas crier par dessus le marché ! Moi qui avais promis à ta mère... Qu’est-ce qu’elle me dirait, si elle était là ? «  Vieille bête, oui, vieille bête, qui n’as pas su me la garder pure, ma petite. Toujours à crier, à faire le chien de garde, à leur tourner autour avec des lainages pour qu’elles ne prennent pas froid ou des laits de poule pour les rendre fortes ; mais à quatre heures du matin tu dors, vieille bête, tu dors, toi qui ne peux pas fermer l’oeil, et tu les laisses filer, marmotte, et quand tu arrives, le lit est froid ! »  Voilà ce qu’elle me dira ta mère, là-haut, quand j’y monterai, et moi j’aurai honte, honte à en mourir si je n’étais pas déjà morte, et je ne pourrai que baisser la tête et répondre : « Madame Jocaste, c’est vrai ».

Antigone

Non, nourrice. Ne pleure plus. Tu pourras regarder maman bien en face, quand tu iras la retrouver. Et elle te dira : «  Bonjour, nounou, merci pour la petite Antigone. Tu as bien pris soin d’elle ». Elle sait pourquoi je suis sorti ce matin.

La nourrice

Tu n’as pas d’amoureux ?

Antigone

Non, nounou.

La nourrice

Tu te moques de moi, alors ? Tu vois, je suis trop vieille. Tu étais ma préférée, malgré ton sale caractère. Ta soeur était plus douce, mais je croyais que c’était toi qui m’aimais. Si tu m’aimais, tu m’aurais dit la vérité. Pourquoi ton lit était-il froid quand je suis venu te border ?

Antigone

Ne pleure plus, s’il te plaît, nounou. (Elle l’embrasse) Allons, ma vieille bonne pomme rouge. Tu sais quand je te frottais pour que tu brilles ? Ma vieille pomme toute ridée. Ne laisse pas couler tes larmes dans toutes les petites rigoles, pour des bêtises comme cela pour rien. Je suis pure, je n’ai pas d’autre amoureux qu’Hémon, mon fiancé, je te le jure. Je peux même te jurer, si tu veux, que je n’aurai jamais d’autre amoureux... Garde tes larmes, garde tes larmes ; tu en auras peut-être besoin encore, nounou. Quand tu pleures comme cela, je redeviens petite... Et il ne faut pas que je sois petite ce matin.

Entre Ismène.

Ismène

Tu es déjà levée ? Je viens de ta chambre.

Antigone

Oui, je suis déjà levée.

La nourrice

Toutes les deux alors ! ... Toutes les deux vous allez devenir folles et vous lever avant les servantes ? Vous croyez que c’est bon d’être debout le matin à jeun, que c’est convenable pour des princesses ? Vous n’êtes seulement pas couvertes. Vous allez voir que vous allez encore me prendre mal.

Antigone

Laisse-nous, nourrice. Il ne fait pas froid, je t’assure ; c’est déjà l’été. Va nous faire du café. (Elle s’est assise, soudain fatiguée) .Je voudrais bien un peu de café, s’il te plaît, nounou. Cela me ferait du bien.

La nourrice

Ma colombe ! La tête lui tourne d’être sans rien et je suis là comme une idiote au lieu de lui donner quelque chose de chaud. Elle sort vite.

Ismène

Tu es malade ?

 

Antigone

Ce n’est rien. Un peu de fatigue. (Elle sourit) C’est parce que je me suis levée tôt.

Ismène

Moi non plus, je n’ai pas dormi.

Antigone sourit encore.

Il faut que tu dormes. Tu serais moins belle demain.

Ismène

Ne te moque pas.

Antigone

Je ne me moque pas. Cela me rassure ce matin, que tu sois belle. Quand j’étais petite, j’étais si malheureuse, tu te souviens ? Je te barbouillais de terre, je te mettais des vers dans le cou. Une fois, je t’ai attachée à un arbre et je t’ai coupé tes cheveux, tes beaux cheveux... (Elle caresse les cheveux d’Ismène) Comme cela doit être facile de ne pas penser de bêtises avec toutes ces belles mèches lisses et bien ordonnées autour de la tête !

Ismène, soudain.

Pourquoi parles-tu d’autre chose ?

Antigone, doucement, sans cesser de lui caresser les cheveux

Je ne parle pas d’autre chose...

Ismène

Tu sais, j’ai bien pensé, Antigone.

Antigone

Oui.

Ismène

J’ai bien pensé toute la nuit. Tu es folle.

Antigone

Oui.

Ismène

Nous ne pouvons pas

Antigone, après un silence, de sa petite voix.

Pourquoi ?

Ismène

Il nous ferait mourir.

Antigone

Bien sûr. A chacun son rôle. Lui, il doit nous faire mourir, et nous, nous devons aller enterrer notre frère. C’est comme cela que ç’a été distribué. Qu’est-ce que tu veux que nous y fassions ?

Ismène

Je ne veux pas mourir.

Antigone, doucement.

Moi aussi j’aurais bien voulu ne pas mourir

 

Ismène

Ecoute, j’ai bien réfléchi toute la nuit. Je suis l’aînée. Je réfléchis plus que toi. Toi, c’est ce qui te passe par la tête tout de suite, et tant pis si c’est une bêtise. Moi, je suis plus pondérée. Je réfléchis.

Antigone

Il y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir.

Ismène

Si, Antigone. D’abord c’est horrible, bien sûr, et j’ai pitié moi aussi de mon frère, mais je comprends un peu notre oncle.

Antigone

Moi je ne veux pas comprendre un peu.

Ismène

Il est le roi, il faut qu’il donne l’exemple.

Antigone

Moi, je ne suis pas le roi. Il ne faut pas que je donne l’exemple, moi... Ce qui lui passe par la tête, la petite Antigone, la sale bête, l’entêtée, la mauvaise, et puis on la met dans un coin ou dans un trou. Et c’est bien fait pour elle. Elle n’avait qu’à ne pas désobéir.

Ismène

Allez ! Allez ! ... Tes sourcils joints, ton regard droit devant toi et te voilà lancée sans écouter personne. Ecoute-moi. J’ai raison plus souvent que toi.

Antigone

Je ne veux pas avoir raison.

Ismène

Essaie de comprendre au moins !

Antigone

 Comprendre... Vous n’avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.

Ismène

Il est plus fort que nous, Antigone. Il est le roi. Et ils pensent tous comme lui dans la ville. Ils sont des milliers et des milliers autour de nous, grouillant dans toutes les rues de Thèbes.

Antigone

Je ne t’écoute pas

Ismène

Ils nous hueront. Ils nous prendront avec leurs mille bars, leurs mille visages et leur unique regard. Ils nous cracheront à la figure. Et il faudra avancer dans leur haine sur la charrette avec leur odeur et leurs rires jusqu’au supplice. Et là, il y aura les gardes avec leurs têtes d’imbéciles, congestionnés sur leurs cols raides, leurs grosses mains lavées, leur regard de bœuf -qu’on sent qu’on pourra toujours crier, essayer de leur faire comprendre, qu’ils vont comme des nègres et qu’ils feront tout ce qu’on leur a dit scrupuleusement, sans savoir si c’est bien ou mal... Et souffrir ? Il faudra souffrir, sentir que la douleur monte, qu’elle est arrivée au point où l’on ne peut plus la supporter ; qu’il faudrait qu’elle s’arrête, mais qu’elle continue pourtant et monte encore, comme une voix aiguë... Oh ! je ne peux pas, je ne peux pas...

Antigone

Comme tu as bien tout pensé !

Ismène

Toute la nuit. Pas toi ?

Antigone

Si, bien sûr.

Ismène

Moi, tu sais, je ne suis pas très courageuse.

Antigone, doucement.

Moi non plus. Mais qu’est-ce que cela fait ?

Il y a un silence, Ismène demande soudain :

Ismène

Tu n’as donc pas envie de vivre, toi ?

Antigone, murmure.

Pas envie de vivre... (Et plus doucement encore, si c’est possible) Qui se levait la première, le matin, rien que pour sentir l’air froid sur sa peau nue ? Qui se couchait la dernière, seulement quand elle n’en pouvait plus de fatigue, pour vivre encore un peu plus la nuit ? Qui pleurait déjà toute petite, en pensant qu’il y avait tant de petites bêtes, tant de brins d’herbe dans le près et qu’on ne pouvait pas tous les prendre ?

Ismène a un élan soudain vers elle.

Ma petite sœur...

Antigone se redresse et crie.

Ah, non ! Laisse-moi! Ne me caresse pas ! Ne nous mettons pas à pleurnicher ensemble, maintenant. Tu as bien réfléchi, tu dis ? Tu penses que toute la ville hurlante contre toi, tu penses que la douleur et la peur de mourir c’est assez ?

Ismène baisse la tête.

Oui

Antigone

Sers-toi de ces prétextes.

Ismène se jette contre elle.

Antigone ! Je t’en supplie!

C’est bon pour les hommes de croire aux idées et de mourir pour elles. Toi, tu es une fille.

Antigone, les dents serrées.

Une fille, oui. Ai-je assez pleuré d’être une fille !

Ismène

Ton bonheur est là devant toi et tu n’as qu’à le prendre. Tu es fiancée, tu es jeune, tu es belle...

Antigone, sourdement.

Non, je ne suis pas belle.

Ismène

Pas belle comme nous, mais autrement. Tu sais bien que c’est sur toi que se retournent les petits voyous dans la rue ; que c’est toi que les petites filles regardent passer, soudaines muettes, sans pouvoir te quitter des yeux jusqu’à ce que tu aies tourné le coin.

Antigone a un imperceptible sourire.

Des voyous, des petites filles...

Ismène, après un temps.

Et Hémon, Antigone ?

Antigone, fermée

Je parlerai tout à l’heure à Hémon: Hémon sera tout à l’heure une affaire réglée.

Ismène

Tu es folle.

Antigone, sourit.

Tu m’as toujours dit que j’étais folle, pour tout, depuis toujours. Va te recoucher, Ismène... Il fait jour maintenant, tu vois, et, de toute façon, je ne pourrai rien faire. Mon frère mort est maintenant entouré d’une garde exactement comme s’il avait réussi à se faire roi. Va te recoucher. Tu es toute pâle de fatigue.

Ismène

Et toi ?

Antigone

Je n’ai pas envie de dormir... Mais je te promets que je ne bougerai pas d’ici avant ton réveil. Nourrice va m’apporter à manger. Va dormir encore. Le soleil se lève seulement. Tu as les yeux tout petits de sommeil. Va...

Ismène

Je te convaincrai, n’est-ce pas ? Je te convaincrai ? Tu me laisseras te parler encore ?

Antigone, un peu lasse.

Je te laisserai me parler, oui. Je vous laisserai tous me parler. Va dormir maintenant, je t’en prie. Tu serais moins belle demain. (Elle la regarde sortir avec un petit sourire triste, puis elle tombe soudain lasse sur une chaise.) Pauvre Ismène !

La nourrice entre

Tiens, te voilà un bon café et des tartines, mon pigeon. Mange.

Antigone

Je n’ai pas très faim, nourrice.

La nourrice

Je te les ai grillées moi-même et beurrées comme tu les aimes.

Antigone

Tu es gentille, nounou. Je vais seulement boire un peu.

La nourrice

Où as-tu mal ?

Antigone

Nulle part, nounou. Mais fais-moi tout de même bien chaud comme lorsque j’étais malade... Nounou plus forte que la fièvre, nounou plus forte que le cauchemar, plus forte que l’ombre de l’armoire qui ricane et se transforme d’heure en heure sur le mur, plus forte que les mille insectes du silence qui rongent quelque chose, quelque part dans la nuit, plus forte que la nuit elle-même avec son hululement de folle qu’on n’entend pas ; nounou plus forte que la mort. Donne-moi ta main comme lorsque tu restais à côté de mon lit.

La nourrice

Qu’est-ce que tu as, ma petite colombe ?

Antigone

Rien, nounou. Je suis seulement encore un peu petite pour tout cela. Mais il n’y a que toi qui dois le savoir.

 

Antigone fait jurer à la nourrice de s’occuper de sa chienne. La  nourrice sort, étonnée et un peu inquiète. Hémon parait). Antigone court à Hémon.

Antigone

Pardon, Hémon, pour notre dispute d’hier soir et pour tout. C’est moi qui avais tort. Je te prie de me pardonner.

Hémon

Tu sais bien que je t’avais pardonné, à peine avais-tu claqué la porte. Ton parfum était encore là et je t’avais déjà pardonné. (Il la tient dans ses bras, il sourit, il la regarde.) A qui l’avais-tu volé, ce parfum ?

Antigone

À Ismène

Hémon

Et le rouge à lèvres, la poudre, la belle robe ?

Antigone

Aussi

Hémon

En quel honneur t’étais-tu faite si belle ?

Antigone

Je te le dirai. (Elle se serre contre lui un peu plus fort) Oh ! mon chéri, comme j’ai été bête ! Tout un soir gaspillé. Un beau soir.

Hémon

Nous aurons d’autres soirs, Antigone.

Antigone

Peut-être pas.

Hémon

Et d’autres disputes aussi. C’est plein de disputes un bonheur.

Antigone

Un bonheur, oui... Ecoute, Hémon.

Hémon

Oui.

 

Antigone

Ne ris pas ce matin. Sois grave.

Hémon

Je suis grave.

Antigone

Et serre-moi. Plus fort que tu ne m’as jamais serrée. Que toute ta force s’imprime dans moi.

Hémon

Là. De toute ma force.

Antigone, dans un souffle.

C’est bon. (Ils restent un instant sans rien dire, puis elle commence doucement.) Ecoute, Hémon.

Hémon

Oui.

Antigone

Je voulais te dire ce matin... Le petit garçon que nous aurions eu tous les deux...

Hémon

Oui

Antigone

 Tu sais, je l’aurais bien défendu contre tout.

Hémon

Oui, Antigone.

Antigone

 

Oh ! Je l’aurais serré si fort qu’il n’aurait jamais eu peur, je te le jure. Ni du soir qui vient, ni de l’angoisse du plein soleil immobile, ni des ombres... Notre petit garçon, Hémon ! Il aurait eu une maman toute petite et mal peignée -mais plus sûre que toutes les vraies mères du monde avec leurs vraies poitrines et leurs grands tabliers. Tu le crois, n’est-ce pas ?

Hémon

Oui, mon amour.

Antigone

Et tu crois aussi, n’est-ce pas, que toi, tu aurais eu une vraie femme ?

Hémon la tient.

J’ai une vraie femme.

Antigone, crie soudain, blottie contre lui.

Oh ! tu m’aimais, Hémon, tu m’aimais, tu en es bien sûr, ce soir-là?

Hémon la berce doucement.

Quel soir ?

Antigone

 Tu es bien sûr qu’à ce bal où tu es venu me chercher dans mon coin, tu ne t’es pas trompé de jeune fille ? Tu es sûr que tu n’as jamais regretté depuis, jamais pensé, même tout au fond de toi, même une fois, que tu aurais plutôt dû demander Ismène ?

Hémon

Idiote !

Antigone

   Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Tu m’aimes comme une femme ? Tes bras qui me serrent ne mentent pas ? Tes grandes mains posées sur mon dos ne mentent pas, ni ton odeur, ni ce bon chaud, ni cette grande confiance qui m’inonde quand j’ai la tête au creux de ton cou ?

Hémon

Oui, Antigone, je t’aime comme une femme.

Antigone

Je suis noire et maigre. Ismène est rose et dorée comme un fruit.

Hémon murmure.

Antigone...

Antigone

Oh ! Je suis toute rouge de honte. Mais il faut que je sache ce matin. Dis la vérité, je t’en prie. Quand tu penses que je serai à toi, est-ce que tu sens au milieu de toi comme un grand trou qui se creuse, comme quelque chose qui meurt ?

Hémon

Oui, Antigone.

Antigone dans un souffle, après un temps.

Moi, je sens comme cela. Et je voulais te dire que j’aurais été très fière d’être ta femme, ta vraie femme, sur qui tu aurais posé ta main, le soir, en t’asseyant, sans penser, comme sur une chose bien à toi. (Elle s’est détachée de lui, elle a pris un autre ton) Voilà. Maintenant, je vais te dire encore deux choses. Et quand je les aurais dites, il faudra que tu sortes sans me questionner. Même si elles te paraissent extraordinaires, même si elles te font de la peine. Jure-le- moi.

Hémon

Qu’est-ce que tu vas me dire encore ?

Antigone

Jure-moi d’abord que tu sortiras sans rien me dire. Sans même me regarder. Si tu m’aimes, jure-le-moi. (Elle le regarde avec son pauvre visage bouleversé) Tu vois comme je te le demande, jure-le-moi, s’il te plaît, Hémon... C’est la dernière folie que tu auras à me passer.

Hémon

Je te le jure.

Antigone

Merci. Alors, voilà. Hier d’abord. Tu me demandais tout à l’heure pourquoi j’étais venue avec une robe d’Ismène, ce parfum et ce rouge à lèvres. J’étais bête. Je n’étais pas très sûre que tu me désires vraiment et j’avais fait tout cela pour être un peu plus comme les autres filles, pour te donner envie de moi.

Hémon

C’était pour cela ?

Antigone

 Oui. Et tu as ri, et nous nous sommes disputés et mon mauvais caractère a été le plus fort, je me suis sauvée. (Elle ajoute plus bas) Mais j’étais venue chez toi pour que tu me prennes hier soir, pour que je sois ta femme avant. (Il recule, il va parler, elle crie.) Tu m’as juré de ne pas me demander pourquoi. Tu m’as juré, Hémon ! (Elle dit plus bas, humblement) Je t’en supplie... (Et elle ajoute, se détournant, dure) D’ailleurs, je vais te dire. Je voulais être ta femme quand même parce que je t’aime comme cela, moi, très fort, et que je vais te faire de la peine, ô mon chéri, pardon ! que jamais, jamais, je ne pourrai t’épouser. (Il est resté muet de stupeur, elle court à la fenêtre, elle crie) Hémon, tu me l’as juré ! Sors. Sors tout de suite sans rien dire. Si tu parles, si tu fais un seul pas vers moi, je me jette par cette fenêtre. Je te le jure, Hémon. Je te le jure sur la tête du petit garçon que nous avons eu tous les deux en rêve, du seul petit garçon que j’aurai jamais. Pars maintenant, pars vite. Tu sauras demain. Tu sauras tout à l’heure. (Elle achève avec un tel désespoir qu’Hémon obéit et s’éloigne) S’il te plaît, pars, Hémon. C’est tout ce que tu peux faire encore pour moi, si tu m’aimes. (Il est sorti. Elle reste sans bouger, le dos à la salle, puis elle referme la fenêtre, elle vient s’asseoir sur une petite chaise au milieu de la scène, et dit doucement, comme étrangement apaisée) Voilà. C’est fini pour Hémon, Antigone.

Ismène est entrée, appelant.

Antigone ! ... Ah ! tu es là !

Antigone, sans bouger

Oui, je suis là.

Ismène

Je ne peux pas dormir. J’avais peur que tu sortes, et que tu tentes de l’enterrer malgré le jour. Antigone, ma petite sœur, nous sommes tous là, autour de toi, Hémon, nounou et moi, et Douce, ta chienne Nous t’aimons et nous sommes vivants, nous, nous avons besoin de toi. Polynice est mort et il ne t’aimait pas. Il a toujours été un étranger pour nous, un mauvais frère. Oublie-le, Antigone, comme il nous avait oubliées. Laisse son ombre dure errer éternellement sans sépulture, puisque c’est la loi de Créon. Ne tente pas ce qui est au-dessus de tes forces. Tu braves tout toujours, mais tu es toute petite, Antigone. Reste avec nous, ne va pas là-bas cette nuit, je t’en supplie.

Antigone s’est levée, un étrange petit sourire sur les lèvres, elle va vers la porte et du seuil, doucement, elle dit.

         C’est trop tard. Ce matin, quand tu m’as rencontrée, j’en venais.

Elle est sortie .Ismène la suit avec un cri :

Ismène

Antigone !

Dès qu’Ismène est sortie, Créon entre par une autre porte avec son page.

Créon

Un garde, dis-tu ? Un de ceux qui gardent le cadavre ? Fais-le entrer.

Le garde entre. C’est une brute. Pour le moment, il est vert de peur.

Le garde se présente, au garde à vous.

Garde Jonas, de la Deuxième Compagnie.

Créon

Qu’est-ce que tu veux ?

Le garde

Voilà, chef. On a tiré au sort pour savoir celui qui viendrait. Et le sort est tombé sur moi. Alors, voilà, chef. Je suis venu parce qu’on a pensé qu’il valait mieux qu’il n’y en ait qu’un qui explique, et puis parce qu’on ne pouvait pas abandonner le poste tous les trois. On est les trois du piquet de garde, chef, autour du cadavre.

Créon

Qu’as-tu à me dire ?

Le garde

On est trois, chef. Je ne suis pas tout seul. Les autres, c’est Durand et le garde de première classe Boudousse.

Créon

Pourquoi n’est-ce pas le première classe qui est venu ?

Le garde

N’est-ce pas, chef ? Je l’ai dit tout de suite, moi. C’est le première classe qui doit y aller. Quand il n’y a pas de gradé, c’est le première classe qui est responsable. Mais les autres, ils ont dit non et ils ont voulu tirer au sort. Faut-il que j’aille chercher le première classe, chef ?

Créon

Non. Parle, toi, puisque tu es là.

Le garde

J’ai dix-sept ans de service. Je suis engagé volontaire, la médaille, deux citations. Je suis bien noté, chef. Moi, je suis « service ». Je ne connais que ce qui est commandé. Mes supérieurs, ils disent toujours : «  Avec Jonas, on est tranquille ».

Créon

C’est bon. Parle. De quoi as-tu peur ?

Le garde

Régulièrement, ça aurait dû être le première classe. Moi je suis proposé première classe, mais je ne suis pas encore promu. Je devais être promu en juin.

Créon

Vas-tu parler, enfin ? S’il est arrivé quelque chose, vous êtes tous les trois responsables. Ne cherche plus qui devrait être là.

Le garde

Hé bien, voilà, chef : le cadavre... On a veillé, pourtant ! On avait la relève de deux heures, la plus dure. Vous savez ce que c’est, au moment où la nuit va finir. Ce plomb entre les yeux, la nuque qui tire, et puis toutes ces ombres qui bougent et le brouillard du petit matin qui se lève... Ah ! ils ont bien choisi leur heure ! ... On était là, on parlait, on battait la semelle... On ne dormait pas, chef, ça, on peut vous le jurer tous les trois qu’on ne dormait pas ! D’ailleurs, avec le froid qu’il faisait... Tout d’un coup, moi je regarde le cadavre... On était à deux pas, mais moi je le regardais de temps en temps tout de même... Je suis comme ça, moi, chef, je suis méticuleux. C’est pour ça que mes supérieurs, ils disent : «  Avec Jonas... «  (Un geste de Créon l’arrête, il crie soudain.) C’est moi qui l’ai vu le premier, chef ! Les autres vous le diront, c’est moi qui ai donné le premier l’alarme.

Créon

L’alarme ? Pourquoi ?

Le garde

Le cadavre, chef. Quelqu’un l’avait recouvert. Oh ! pas grand-chose. Ils n’avaient pas eu le temps, avec nous à côté. Seulement un peu de terre... Mais assez tout de même pour le cacher aux vautours.

Créon va à lui.

Tu es sûr que ce n’est pas une bête en grattant ?

Le garde

Non, chef. On a d’abord espéré ça, nous aussi. Mais la terre était jetée sur lui. Selon les rites. C’est quelqu’un qui savait ce qu’il faisait.

Créon

Qui a osé ? Qui a été assez fou pour braver ma loi ? As-tu relevé des traces ?

Le garde

Rien, chef. Rien qu’un pas plus léger qu’un passage d’oiseau. Après, en cherchant mieux, le garde Durand a trouvé plus loin une pelle, une petite pelle d’enfant toute vieille, toute rouillée. On a pensé que ça ne pouvait pas être un enfant qui avait fait le coup. Le première classe l’a gardée tout de même pour l’enquête.

Créon rêve un peu.

Un enfant... L’opposition brisée qui sourd et mine déjà partout. Les amis de Polynice avec leur or bloqué dans Thèbes, les chefs de la plèbe puant l’ail, soudainement alliés aux princes, et les prêtres essayant de pêcher quelque chose au milieu de tout cela... Un enfant ! Ils ont dû penser que ce serait plus touchant. Je le vois d’ici, leur enfant, avec sa gueule de tueur appointé et la petite pelle soigneusement enveloppée dans du papier sous sa veste. A moins qu’ils n’aient dressé un vrai enfant, avec des phrases... Une innocence inestimable pour le parti. Un vrai petit garçon pâle qui crachera devant mes fusils. Un précieux sang bien frais sur mes mains, double aubaine. (Il va à l’homme) Mais ils ont des complices, et dans ma garde, peut-être. Ecoute bien, toi...

Le garde

Chef, on a fait tout ce qu’on devait faire ! Durand s’est assis une demi-heure parce qu’il avait mal aux pieds, mais moi, chef, je suis resté tout le temps debout. Le première classe vous le dira.

Créon

A qui avez-vous déjà parlé de cette affaire ?

Le garde

A personne, chef. On a tout de suite tiré au sort, et je suis venu.

Créon

Ecoute bien. Votre garde est doublée. Renvoyez la relève. Voilà l’ordre. Je ne veux que vous près du cadavre. Et pas un mot. Vous êtes tous coupables d’une négligence, vous serez punis de toute façon, mais si tu parles, si le bruit court dans la ville qu’on a recouvert le cadavre de Polynice, vous mourrez tous les trois.

Le garde gueule.

On n’a pas parlé, chef, je vous le jure ! Mais, moi, j’étais ici, et peut-être que les autres, ils l’ont déjà dit à la relève... (Il sue à grosses gouttes, il bafouille.) Chef, j’ai deux enfants, Il y en a un qui est tout petit. Vous témoignerez pour moi que j’étais ici, chef, devant le conseil de guerre. J’étais ici, moi, avec vous ! J’ai un témoin ! Si on a parlé, ça sera les autres, ça ne sera pas moi ! J’ai un témoin, moi !

Créon

Va vite. Si personne ne sait, tu vivras. (Le garde sort en courant. Créon reste un instant muet. Soudain, il murmure.) Un enfant... (Il a pris le petit page par l’épaule) Viens, petit. Il faut que nous allions raconter tout cela maintenant... Et puis, la jolie besogne commencera. Tu mourrais, toi, pour moi ? Tu crois que tu irais avec ta petite pelle ? (Le petit le regarde. Il sort avec lui, lui caressant la tête) Oui, bien sûr, tu irais tout de suite, toi aussi... (On l’entend soupirer encore en sortant) Un enfant...

Ils sont sortis. Le chœur entre.

Le chœur

Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir... C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. C’est minutieux, bien huilé depuis toujours. La mort, la trahison, le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences, tous les silences : le silence quand le bras du bourreau se lève à la fin, le silence au commencement quand les deux amants sont nus l’un en face de l’autre pour la première fois, sans oser bouger tout de suite, dans la chambre sombre, le silence quand les cris de la foule éclatent autour du vainqueur et on dirait un film dont le son s’est enrayé, toutes ces bouches ouvertes dont il ne sort rien, toute cette clameur qui n’est qu’une image, et le vainqueur, déjà vaincu, seul au milieu de son silence... C’est propre, la tragédie. C’est reposant, c’est sûr... Dans le drame, avec ces traîtres, avec ces méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengeurs, ces terre-neuve, ces lueurs d’espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie, on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents, en somme ! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu’on n’a plus qu’à crier, pas à gémir, non, pas à se plaindre, à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire. Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin !

Par Abdelhaq
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Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /Mars /2009 12:38

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

   Le soir, quand tous dorment, les riches dans leurs chaudes couvertures, les pauvres sur les marches des boutiques ou sous les porches des palais, moi je ne dors pas. Je songe à ma solitude et j’en sens tout le poids. Ma solitude ne date pas d’hier.

   Je vois, au fond d’une impasse que le soleil ne visite jamais, un petit garçon de six ans, dresser un piège pour attraper un moineau mais le moineau ne vient jamais. Il désire tant ce petit moineau ! Il ne le mangera pas, il ne le martyrisera pas. Il veut en faire son compagnon. Les pieds nus, sur la terre humide, il court jusqu’au bout de la ruelle pour voir passer les ânes et revient s’asseoir sur le pas de la maison et attendre l’arrivée du moineau qui ne vient pas. Le soir, il rentre le cœur gros et les yeux rougis, balançant au bout de son petit bras, un piège en fil de cuivre.

   Nous habitions Dar Chouafa, la maison de la voyante. Effectivement, au rez-de-chaussée, habitait une voyante de grande réputation. Des quartiers les plus éloignés, des femmes de toutes les conditions venaient la consulter. Elle était voyante et quelque peu sorcière. Adepte de la confrérie des Gnaouas (gens de Guinée) elle s’offrait, une fois par mois, une séance de musique et de danses nègres. Des nuages de benjoin emplissaient la maison et les crotales et les guimbris nous empêchaient de dormir, toute la nuit.

  Je ne comprenais rien au rituel compliqué qui se déroulait au rez-de-chaussée. De notre fenêtre du deuxième étage, je distinguais à travers la fumée des aromates les silhouettes gesticuler. Elles faisaient tinter leurs instruments bizarres. J’entendais des you-you. Les robes étaient tantôt bleu-ciel, tantôt rouge sang, parfois d’un jaune flamboyant. Les lendemains de ces fêtes étaient des jours mornes, plus tristes et plus gris que les jours ordinaires. Je me levais de bonne heure pour aller au Msid, école Coranique située à deux pas de la maison. Les bruits de la nuit roulaient encore dans ma tête, l’odeur du benjoin et de l’encens m’enivrait. Autour de moi, rôdaient les jnouns, les démons noirs évoqués par la sorcière et ses amis avec une frénésie qui touchait au délire. Je sentais les jnouns me frôler de leurs doigts brûlants ; j’entendais leurs rires comme par les nuits d’orage. Mes index dans les oreilles, je criais les versets tracés sur ma planchette avec un accent de désespoir.

   Les deux pièces du rez-de-chaussée étaient occupées par la Chouafa principale locataire. Au pre­mier étage habitaient Driss El Aouad, sa femme Rahma et leur fille d'un an plus âgée que moi. Elle s'appelait Zineb et je ne l'aimais pas. Toute cette famille disposait d'une seule pièce, Rahma faisait la cuisine sur le palier. Nous partagions avec Fatma Bziouya le deuxième étage. Nos deux fenêtres fai­saient vis-à-vis et donnaient sur le patio, un vieux patio dont les carreaux avaient depuis longtemps perdu leurs émaux de couleur et qui paraissait pavé de briques. Il était tous les jours lavé à grande eau et frot­té au balai de doum. Les jnouns aimaient la propreté. Les clientes de la Chouafa avaient dès l'entrée une bonne impression, impression de netteté et de paix qui invitait à l'abandon, aux confidences - autant d'éléments qui aidaient la voyante à dévoiler plus sûrement l'avenir.

   Il n'y avait pas de clientes tous les jours. Aussi inexplicable que cela puisse paraître, il y avait la morte-saison. On ne pouvait en prévoir l'époque. Brusquement, les femmes cessaient d'avoir recours à des philtres d'amour, se préoccupaient moins de leur avenir, ne se plaignaient plus de leurs douleurs des reins, des omoplates ou du ventre, aucun démon ne les tourmentait.

   La Chouafa choisissait ces quelques mois de trêve pour s'occuper de sa santé propre. Elle se découvrait des maux que sa science ne pouvait réduire. Les diables l'hallucinaient, se montraient exigeants quant à la couleur des caftans, l'heure de les porter, les aromates qu'il fallait brûler dans telle ou telle circonstance. Et dans la pénombre de sa grande pièce tendue de cretonne, la chouafa gémissait, se plaignait, conjurait, se desséchait dans des nuages d'encens et de benjoin.

  

     J'avais peut-être six ans. Ma mémoire était une cire fraîche et les moindres événements s'y gravaient en images ineffaçables. Il me reste cet album pour égayer ma solitude, pour me prouver à moi-même que je ne suis pas encore mort.

  A six ans j'étais seul, peut-être malheureux, mais je n'avais aucun point de repère qui me permît d'appeler mon existence : solitude ou malheur.

   Je n'étais ni heureux, ni malheureux. J'étais un enfant seul. Cela, je le savais. Point farouche de nature, j'ébauchai de timides amitiés avec les bam­bins de l'école coranique, mais leur durée fut brève. Nous habitions des univers différents. J'avais un penchant pour le rêve. Le monde me paraissait un domaine fabuleux, une féerie grandiose où les sorcières entretenaient un commerce familier avec des puissances invisibles. Je désirais que l’Invisible m'admît à participer à ses mystères. Mes petits camarades de l'école se contentaient du visible, surtout quand ce visible se concrétisait en sucreries d'un bleu céleste ou d'un rose de soleil couchant. Ils aimaient grignoter, sucer, mordre à pleines dents. Ils aimaient aussi jouer à la bataille, se prendre à la gorge avec des airs d'assassins, crier pour imiter la voix de leur père, s'insulter pour imiter les voisins, commander pour imiter le maître d'école.

     Moi, je ne voulais rien imiter, je voulais connaître.

 

Abdallah, l'épicier, me raconta les exploits d'un roi magnifique qui vivait dans un pays de lumière, de fleurs et de parfums, par delà les Mers des Ténèbres, par delà la Grande Muraille. Et je désirais faire un pacte avec les puissances invisibles qui obéissaient aux sorcières afin qu'elles m'emmènent par delà les Mers des Ténèbres et par delà la Grande Muraille, vivre dans ce pays de lumière, de parfums et de fleurs.

  Mon père me parlait du Paradis. Mais, pour y renaître, il fallait d'abord mourir. Mon père ajoutait que se tuer était un grand péché, un péché qui inter­disait l'accès à ce royaume. Alors, je n'avais qu'une solution : attendre ! Attendre de devenir un homme, attendre de mourir pour renaître au bord du fleuve Salsabil. Attendre ! C'est cela exister. A cette idée, je n'éprouvais certainement aucune frayeur. Je me réveillais le matin, je faisais ce qu'on me disait de faire. Le soir, le soleil disparaissait et je revenais m'endormir pour recommencer le lendemain. Je savais qu'une journée s'ajoutait à une autre, je savais que les jours faisaient des mois, que les mois devenaient des saisons, et les saisons l'année. J'ai six ans, l'année prochaine j'en aurai sept et puis huit, neuf et dix. A dix ans, on est presque un homme. A dix ans, on parcourt seul tout le quartier, on discute avec les marchands, on sait écrire, au moins son nom, on peut consulter une voyante sur son avenir, apprendre des mots magiques, composer des talismans.

En attendant, j'étais seul au milieu d'un grouille­ment de têtes rasées, de nez humides, dans un vertige de vociférations de versets sacrés.

L'école était à la porte de Derb Noualla. Le fqih, un grand maigre à barbe noire, dont les yeux lan­çaient constamment des flammes de colère, habitait la rue Jiaf. Je connaissais cette rue. Je savais qu'au fond d'un boyau noir et humide, s'ouvrait une porte basse d'où s'échappait, toute la journée, un brouha­ha continu de voix de femmes et de pleurs d'enfants.

La première fois que j'avais entendu ce bruit, j'avais éclaté en sanglots parce que j'avais reconnu les voix de l'Enfer telles que mon père les évoqua un soir.

    Ma mère me calma :

- Je t'emmène prendre un bain, je te promets un orange et un œuf dur et tu trouves  le moyen de braire comme un âne !

Toujours hoquetant, je répondis :

- Je ne veux pas aller en Enfer. Elle leva les yeux au ciel et se tut , confondue par tant de niaiserie.

 Je crois n'avoir jamais mis les pieds dans un bain maure depuis mon enfance. Une vague appréhension et un sentiment de malaise m'ont toujours empêché d'en franchir la porte. A bien réfléchir je n'aime pas les bains maures. La promiscuité, l'espèce d'impu­deur et de laisser-aller que les gens se croient obligés d'affecter en de tels lieux m'en écartent.  

     Même enfant, je sentais sur tout ce grouillement de corps humides, dans ce demi-jour inquiétant, une odeur de péché. Sentiment très vague, surtout à l'âge où je pouvais encore accompagner ma mère au bain maure, mais qui provoquait en moi un certain trouble.

  

  Dès notre arrivée nous grimpâmes sur une vaste estrade couverte de nattes. Après avoir payé soixante ­quinze centimes à la caissière nous commençâmes notre déshabillage dans un tumulte de voix aiguës, un va-et-vient continu de femmes à moitié habillées, déballant de leurs énormes baluchons des caftans et des mansourias, des chemises et des pantalons, des haïks à glands de soie d'une éblouissante blancheur. Toutes ces femmes parlaient fort, gesticulaient avec passion, poussaient des hurlements inexplicables et injustifiés.

   Je retirai mes vêtements et je restai tout bête, les mains sur le ventre, devant ma mère lancée dans une explication avec une amie de rencontre. Il y avait bien d'autres enfants, mais ils paraissaient à leur aise, couraient entre les cuisses humides, les mamelles pendantes, les montagnes de baluchons, fiers de montrer leurs ventres ballonnés et leurs fesses grises.

   Je me sentais plus seul que jamais. J'étais de plus en plus persuadé que c'était bel et bien l'Enfer. Dans les salles chaudes, l'atmosphère de vapeur, les per­sonnages de cauchemar qui s'y agitaient, la température, finirent par m'anéantir. Je m'assis dans un coin, tremblant de fièvre et de peur. Je me deman­dais ce que pouvaient bien faire toutes ces femmes qui tournoyaient partout, couraient dans tous les sens, traînant de grands seaux de bois débordants d'eau bouillante qui m'éclaboussait au passage. Ne venaient-elles donc pas pour se laver? Il y en avait bien une ou deux qui tiraient sur leurs cheveux, assises, les jambes allongées, protestant d'une voix haute, mais les autres ne semblaient même pas s'apercevoir de leur présence et continuaient leurs éternels voyages avec leurs éternels seaux de bois. Ma mère, prise dans le tourbillon, émergeait de temps en temps d'une masse de jambes et de bras, me lançait une recommandation ou une injure que je n'arrivais pas à saisir et disparaissait. 

   Devant moi, dans un seau vide, il y avait un peigne en corne, un gobelet de cuivre bien astiqué, des oranges et des œufs durs. Je pris timidement une orange, je l'éplu­chai, je la suçai pendant longtemps, le regard vague. Je sentais moins l'indécence de mon corps dans cette pénombre, je le regardais se couvrir de grosses gouttes de sueur et je finis par oublier les femmes qui s'agitaient, leurs seaux de bois et leurs voyages inexplicables autour de la pièce. Ma mère fondit sur moi. Elle me plongea dans un seau d'eau, me couvrit la tête d'une glaise odorante et malgré mes cris et mes larmes me noya sous un flot d'injures et de feu. Elle me sortit du seau, me jeta dans un coin comme un paquet, disparut de nouveau dans le tourbillon. Mon désespoir dura peu, je plongeai la main dans le seau à provisions et je pris un œuf dur, gourmandise dont j'étais particulièrement friand. Je n'avais pas encore fini d'en grignoter le jaune que ma mère réapparut de nouveau, m'aspergea alternativement d'eau bouillante et d'eau glacée, me couvrit d'une ser­viette et m'emporta à moitié mort à l'air frais sur l'estrade aux baluchons. Je l'entendis dire à la caissière :

- Lalla Fattoum, je te laisse mon fils, je n'ai pas eu encore une goutte d'eau pour me laver.

Et à moi :

- Habille-toi, tête d'oignon ! Voici une orange pour t'occuper.

Je me trouvai seul, les mains croisées sur mon ventre en flammes, plus bête que jamais au milieu de toutes ces inconnues et de leurs fastueux balu­chons. Je m'habillai.

Ma mère vint un moment m'entourer étroitement la tête dans une serviette qu'elle me noua sous le menton, me munit de toutes sortes de recommandations et s'engouffra dans les salles chaudes par cette porte qui me faisait face et d’où s’échappaient toutes sortes de rumeurs.

J’attendis sur l'estrade jusqu'au soir. Ma mère finit par venir me rejoindre, l'air épuisé, se plaignant de violents maux de tête.

   Heureusement pour moi, ces séances de bain étaient assez rares. Ma mère ne voulait point s'embarrasser de l'enfant empoté et maladroit que j'étais.

Pendant son absence, j'étais livré à mes timides fan­taisies. Je courais pieds nus dans le derb, imitant le pas cadencé des chevaux, je hennissais fièrement, envoyais des ruades. Parfois, je vidais simplement ma Boîte à Merveilles par terre et j'inventoriais mes trésors. Un simple bouton de porcelaine me mettait les sens en extase. Quand je l'avais longtemps regardé, j'en caressais des doigts la matière avec respect. Mais il y avait dans cet objet un élément qui ne pouvait être saisi ni par les yeux, ni par les doigts, une mystérieuse beauté intraduisible. Elle me fasci­nait. Je sentais toute mon impuissance à en jouir pleinement. Je pleurais presque de sentir autour de moi cette étrange chose invisible, impalpable, que je ne pouvais goûter de la langue,  mais qui avait un goût et le pouvoir d'enivrer. Et cela s'incarnait dans un bouton de porcelaine et lui donnait ainsi une âme et une vertu de talisman.

Dans la Boîte à Merveilles il y avait une foule d'objets hétéroclites qui, pour moi seul, avaient un sens: des boules de verre, des anneaux de cuivre, un minuscule cadenas sans clef, des clous à tête dorée, des encriers vides, des boutons décorés, des boutons sans décor. Il y en avait en matière transparente, en métal, en nacre. Chacun de ces objets me parlait son langage. C’étaient là mes seuls amis. Bien sûr, j'avais des relations dans le monde de la légende avec des princes très vaillants et des géants au cœur tendre, mais ils habitaient les recoins cachés de mon imagi­nation. Quant à mes boules de verre, mes boutons et mes clous, ils étaient là, à chaque instant, dans leur boîte rectangulaire, prête à me porter secours dans mes heures de chagrin.

   Le lendemain du bain, ma mère ne manquait pas de raconter la séance à toute la maison, avec des commentaires détaillés où abondaient les traits pittoresques et les anecdotes. Elle mimait les gestes de telle chérifa connue dans le quartier, la démarche de telle voisine qu'elle n'aimait pas, parlait avec éloge de la caissière ou se révoltait contre les mass­euses, ces entremetteuses, mères des calamités, qui escroquaient les clientes sans leur apporter la moindre goutte d'eau. Le bain maure était naturellement le lieu des potins et des commérages. On y faisait connaissance avec des femmes qui n'habitaient pas le quartier. On y allait autant pour se purifier que pour se tenir au courant de ce qui se faisait, de ce qui se disait. Il arrivait qu'une femme chantât un couplet et le couplet faisait ainsi son entrée dans le quartier. Deux ou trois fois, ma mère assista à de vrais crêpages de chignons. De telles scènes don­naient matière à des galas de comédie. Pendant une semaine, ma mère mimait devant les femmes de la maison, les amies de passage et les voisines la dispu­te et ses phases multiples. On avait droit à un pro­logue suivi de la présentation des personnages, cha­cun avec sa silhouette particulière, ses difformités physiques, les caractéristiques de sa voix, de ses gestes et de son regard. On voyait naître le drame, on le voyait se développer, atteindre son paroxysme et finir dans les embrassades ou dans les larmes.

  Ma mère remportait auprès des voisines un gros succès. Je n'aimais pas beaucoup ces sortes d'exhibi­tions. L'excès de gaîté de ma mère était pour moi lié à de fâcheuses conséquences. Le matin, débordante d'enthousiasme, elle ne manquait jamais, le soir, de trouver quelque motif de querelle ou de pleurs.

  Mon père rentrait toujours tard; il nous trouvait rarement de bonne humeur. Il subissait presque toujours le récit d'un événement que ma mère se plai­sait à peindre avec les couleurs les plus sombres. Quelquefois un incident de mince importance pre­nait des proportions de catastrophe.

 Ainsi en fut-il quand Rahma eut l'idée néfaste de faire sa lessive un lundi. Il était établi que ce jour-là appartenait exc1usivement à ma mère. De bonne heure, elle occupait le patio, 1’encombrait d'auges de bois, de bidons qui servaient de lessiveuses, de seaux pour le rinçage et de paquets de linge sale. A peine vêtue d'un séroual et d'un vieux caftan déchiré, elle s'affairait autour d'un feu improvisé, remuait le contenu du bidon à l'aide d'une longue canne, pestait contre le bois qui donnait plus de fumée que de chaleur, accusait les marchands de savon noir de l'avoir escroquée et appelait sur leurs têtes toutes sortes de malédictions.

 Le patio ne suffisait pas à son activité. Elle grim­pait jusque sur la terrasse, tendait ses cordes, les sou­tenait à l'aide de perches de mûrier, redescendait brasser des nuages de mousse. Ce jour-là ma mère m'expédiait à l'école avec, pour vêtement, une simple chemise sous ma djellaba. Le déjeuner était sacrifié. Je devais me contenter d'un quartier de pain enduit de beurre rance, accompagné de trois olives. Notre chambre même perdait son visage habituel. Les matelas gisaient là, sans couvertures, les coussins n'avaient plus d'enveloppes et la fenêtre semblait nue sans son rideau semé de fleurettes rouges.

 La soirée était consacrée au pliage des vêtements. Ma mère prenait une chemise toute froissée et entant le soleil, la déployait sur ses genoux, la regardait par transparence, la pliait, les manches à l'intérieur, avec application, presque avec gravité. Parfois, elle faisait une reprise. Elle n'aimait guère la couture et moi-­même, je préférais la voir tirer sur ses cardes ou tour­ner son rouet. L'aiguille, instrument particulièrement citadin, représentait à mes yeux un symbole de mollesse. Il était de tradition dans notre famille que le métier féminin noble par excellence consistât à travailler la laine. Manier l'aiguille équivalait presque à un reniement. Nous étions Fassis par acci­dent, mais nous restions fidèles à nos origines montagnardes de seigneurs paysans.

Ma mère ne manquait jamais d'évoquer ces origines lors des querelles avec les voisines. Elle osa même soutenir devant Rahma que nous étions d'authentiques descendants du Prophète.

 - Il existe, dit-elle, des papiers pour le prouver, des papiers gardés précieusement par l'imam de la mosquée de notre petite ville. Qui es-tu, toi, femme d'un fabricant de charrues, sans extraction, pour oser mettre ton linge, plein de poux, près du mien fraî­chement lavé ? Je sais ce que tu es, une mendiante d'entre les mendiantes, une domestique d'entre les domestiques, une va-nu-pieds, crottée et pouilleuse, une lécheuse de plats qui ne mange jamais à sa faim. Et ton mari ! Parle-moi de cet être difforme, à la barbe rongée de mites, qui sent l'écurie et brait comme un âne ! Que dis-tu ? En parler à ton mari ? Est-ce que moi, je crains ton mari ? Qu'il vienne ! Je lui montrerai de quoi peut être capable une femme de noble origine. Quant à toi, arrête tes piaillements et ramasse tes hardes. Toutes les voisines témoigne­ront en ma faveur. Tu m'as provoquée. Je ne suis pas une petite fille pour me laisser insulter par une femme de ton espèce.

 De notre fenêtre du deuxième étage, pâle d’angoisse et de peur, je suivais la scène, alors que ma mémoire d'enfant enregistrait les phrases violentes.

   Le soir, tout abruti de sommeil, j’entendis mon père monter l’escalier. Il entra selon son habitude, se dirigea vers son matelas posé à même le sol. Ma mère prépara le souper, posa la table ronde, le plat de ragoût et le pain.

   On sentait qu'elle boudait.

Mon père se mit à manger sans poser de questio­ns. Ma mère boudait toujours. Puis elle éleva brusquement la voix et dit :

  - Cela ne te fait rien à toi, qu'on nous traîne dans boue, qu'on nous insulte, qu'on insulte nos nobles origines, nos ancêtres qui faisaient trembler les tribus ! Cela ne te fait rien que les gens de basse extraction tentent de souiller, par des paroles inconvenantes, notre famille qui compte parmi ses morts des hommes courageux, des chefs, des saints et des savants !

Toujours silencieux, mon père continuait à manger.

Ma mère recommença :

- Oui, tout cela ne te fait rien. Que ta femme subisse tous les affronts, ton appétit n'en est pas affecté et tu manges comme à l'ordinaire. Moi, j'ai tellement de peine sur le cœur que je ne mangerai plus jamais de ma vie.

  Ma mère, se cachant le visage dans ses deux mains, poussa un long sanglot et se mit à pleurer à chaudes larmes. Elle gémissait, se lamentait, se don­nait de grandes claques sur les cuisses, chantait sur un air monotone et combien triste tous les malheurs qui l'avaient frappée. Elle énumérait les insultes qu'elle avait reçues, les épithètes dont on l'avait gra­tifiée,  recommençait intarissablement le panégy­rique de ses ancêtres qui, par la même occasion, se trouvaient offensés.

  Mon père, rassasié, but une gorgée d'eau, s'essuya la bouche, tira à lui un coussin pour s'accouder et demanda :

- Avec qui t’es-tu encore disputée ?

 La phrase eut sur ma mère un effet magique. Elle cessa de pleurer, releva la tête et, avec une explosion de fureur, s'adressa à mon père :

- Mais avec la gueuse du premier étage, la femme du fabricant de charrues ! Cette dégoûtante créature a souillé mon linge propre avec ses guenilles qui sen­tent l'étable. Elle ne se lave jamais d'ordinaire, elle garde ses vêtements trois mois, mais pour provoquer une querelle, elle choisit le lundi, mon jour de lessive, pour sortir ses haillons. Tu connais ma patience, je cherche toujours à aplanir les difficultés, je ne me départis jamais de ma courtoisie coutumière ; je tiens cela de ma famille, nous sommes tous polis. Les gens qui nous provoquent par des paroles grossières perdent leur temps. Nous savons conserver notre calme et garder notre dignité. Il a fallu cette pouilleuse ...

      La voix de Rahma troua la nuit.

- Pouilleuse ! Moi ! Entendez-vous, peuple des Musulmans ?

  La journée ne lui a pas suffi, les hommes sont maintenant dans la maison et pourront témoigner devant Dieu qui de nous deux a dépassé les limites des convenances.

   Ce qui se passa après ne peut être décrit par des mots. Ce furent d'abord des cris aigus et prolongés, des vociférations, des sons sans suite et sans signifi­cation. Chacune des antagonistes, penchée hors de sa fenêtre, gesticulait dans le vide, crachait des injures que personne ne comprenait, s'arrachait les cheveux. Possédées du démon de la danse, elles faisaient d’étranges contorsions. Voisins et voisines sortirent de leurs chambres et mêlèrent leurs cris aux cris des furies. Les hommes, de leurs voix graves, les exhortaient au calme, insistaient pour qu'elles maudisse­nt solennellement Satan, mais ces sages conseils les excitaient davantage. Le bruit devint intolérable. C’était une tempête, un tremblement de terre, le déchaînement des forces obscures, l’écroulement du monde.

  Je n'en pouvais plus. Mes oreilles étaient au supplice, mon cœur dans ma poitrine heurtait avec force les parois de sa cage. Les sanglots m'étouffèrent et j'écroulai aux pieds de ma mère, sans connaissance.

 

 

                                                Chapitre 2

 

    Le MARDI, jour néfaste pour les élèves du Msid, me laisse dans la bouche un goût  d'amertume. Tous les mardis sont pour moi couleur de cendre.

    Il faisait froid, ma nuit avait été peuplée de cau­chemars. Des femmes échevelées menaçaient de me crever les yeux, m'envoyaient au visage les pires injures. Parfois, l'une d'elles me balançait à  travers la fenêtre et je m'enfonçais lourdement dans le vide. Je criai. Une main, combien douce, se posa sur mon front.

  Le matin, je me rendis au Msid selon mon habi­tude. Le fqih avait son regard de tous les mardis.

Se yeux n'étaient perméables à aucune pitié. Je décro­chai ma planchette et me mis à ânonner les deux ou trois versets qui y étaient écrits.

  A six ans, j'avais déjà conscience de l'hostilité du monde et de ma fragilité. Je connaissais la peur, je connaissais la souffrance de la chair au contact de la baguette de cognassier. Mon petit corps tremblait dans ses vêtements trop minces. J'appréhendais le soir consacré aux révisions.

Je devais, selon la coutume, réciter les quelques chapitres du Coran que j'avais appris depuis mon entrée à l'école.

  A l’heure du déjeuner, le maître me fit signe de partir. J’accrochai ma planchette. J'enfilai mes babouches qui m’attendaient à la porte du Msid et je traversai la rue.

    Ma mère me reçut assez froidement. Elle souffrait d’une terrible migraine. Pour enrayer le mal, elle avait les tempes garnies de rondelles de papier copieusement enduites de colle de farine.

Le déjeuner fut   improvisé et la bouilloire sur son brasero entama timidement sa chanson.

Lalla Aïcha, une ancienne voisine, vint nous rendre visite. Ma mère la reçut en se plaignant de ses  maux tant physiques  que moraux. Elle affectait une voix faible de convalescente, s'étendait sur les souf­frances de telle partie de son corps, serrait violemment ­des deux mains sa tête empaquetée dans un foulard. Lalla Aïcha lui prodigua toutes sortes de conseils, lui indiqua un fqih dans un quartier éloigné, dont les talismans faisaient miracle. Je me tenais timide et silencieux dans mon coin. La visiteuse remarqua la pâleur de mon visage.

- Qu'a-t-il ton fils ? demanda-t-elle.

Et ma mère de répondre :

- Les yeux du monde sont si mauvais, le regard des envieux a éteint l'éclat de ce visage qui évoquait un bouquet de roses. Te souviens-tu de ses joues qui suaient le carmin ?  et de ses yeux aux longs cils, noirs comme les ailes du corbeau ? Dieu est mon mandataire, sa vengeance sera terrible.

  - Je peux te donner un conseil; dit Lalla Aïcha : montons tous les trois cet après-midi à Sidi Ali Boughaleb. Cet enfant ne pourra pas supporter le Msid; si tu lui faisais boire de l'eau du sanctuaire, il retrouverait sa gaîté et sa force.

   Ma mère hésitait encore. Pour la convaincre Lalla Aïcha parla longuement de ses douleurs de jointures, de ses jambes qui ne lui obéissaient plus, de ses mains lourdes  comme du plomb, des difficultés qu'elle éprouvait à se retourner dans son lit et des nuits blanches qu'elle avait passées à gémir comme Job sur son grabat. Grâce à Sidi Ali Boughaleb, patron des médecins et des barbiers, ses douleurs ont disparu.

 - Lalla Zoubida, c'est Dieu qui m'envoie pour te secourir, t'indiquer la voie de la guérison, je vous aime, toi et ton fils, je ne retrouverai jamais le goût ni de la nourriture, ni de la boisson si je vous abandonne à vos souffrances. Ma mère promit de visiter Sidi Ali Boughaleb et de m'emmener cet après-midi même. Lalla Aïcha soupira de satisfaction.

 Les deux femmes restèrent à bavarder encore longtemps. Ma mère monta sur la terrasse, redescendit avec une brassée de plantes aromatiques qu'elle cultivait dans des pots ébréchés et de vieilles marmites d'émail. Elle parfuma son thé de verveine et de sauge, proposa à Lalla Aïcha une petite branche d'absinthe à mettre dans son verre. Elle refusa poliment, déclara que ce thé était déjà un véritable printemps. Je mis dans mon verre toutes sortes de plantes aromatiques. Je les laissai longtemps macérer. Mon thé devint amer, mais je savais que cette boisson soulageait mes fréquentes coliques.

  Ma mère se leva pour se préparer. Elle changea de chemise et de mansouria, chercha au fond du coffre une vieille ceinture brodée d'un vert passé, trouva un morceau de cotonnade blanche qui lui servait de voile, se drapa dignement dans son haïk fraîchement lavé .

  C’était, en vérité, un grand jour. J'eus droit à ma djellaba blanche et je dus quitter celle de tous les jours, une djellaba grise, d'un gris indéfinissable, constellée de taches d'encre et de ronds de graisse. Lalla Aïcha éprouva toutes sortes de difficultés à s'arracher du matelas où elle gisait.

   J'ai gardé un vif souvenir de cette femme, plus large que haute, avec une tête qui reposait directement sur le tronc, des bras courts qui s'agitaient constamment. Son visage lisse et rond m'inspirait un certain dégoût. Je n'aimais pas qu'elle m'embrassât. Quand elle venait chez nous, ma mère m'obligeait à lui baiser la main parce qu'elle était chérifa, fille du Prophète, parce qu'elle avait connu la fortune et qu'elle était restée digne malgré les revers du sort. Une relation comme Lalla Aïcha flattait l'orgueil de ma mère.

  Enfin, tout le monde s'engagea dans l'escalier. Nous nous trouvâmes bientôt dans la rue.

Les deux femmes marchaient à tout petits pas, se penchant parfois l'une sur l'autre pour se communi­quer leurs impressions dans un chuchotement. A la maison, elles faisaient trembler les murs en racon­tant les moindres futilités, tellement leurs cordes vocales étaient à toute épreuve ; elles devenaient, dans la rue, aphones et gentiment minaudières.

   Parfois je les devançais, mais elles me rattra­paient tous les trois pas pour me prodiguer des conseils de prudence et des recommandations. Je ne devais pas me frotter aux murs : les murs étaient si sales et j'avais ma superbe djellaba blanche, je devais me moucher souvent avec le beau mouchoir brodé pendu à mon cou, je devais de même m'écarter des ânes, ne jamais être derrière eux car ils pouvaient ruer et jamais devant car ils prenaient un malin plaisir à mordre les petits enfants.

- Donne-moi la main, me disait ma mère.

Et cinq pas après :

- Va devant, tu as la main toute moite. Je reprenais ma liberté mais pour un temps très court. Lalla Aïcha se proposait de me guider dans la cohue. Elle marchait lentement et tenait beaucoup de volume. Un embouteillage ne tardait pas à se former. Les passants nous lançaient toutes sortes de remarques déplaisantes mais finissaient par se porter à notre secours. Des bras inconnus me soulevaient du sol, me faisaient passer par-dessus les têtes et je me trouvais finalement dans un espace libre. J'attendais un bon moment avant de voir surgir de la foule les deux haïks immaculés. La scène se renouvela plusieurs fois durant ce voyage. Nous traversâmes des rues sans nom ni visage particuliers. J'étais attentif aux conseils de mes deux guides, je m'appliquais à me garer des ânes, butais inévitablement dans les genoux des passants. Chaque fois que j'évitais un obstacle, il s'en présentait un autre. Nous arrivâmes enfin au cimetière qui s'étend aux abords de Sidi Ali Boughaleb. J'esquissai un timide pas d'allégresse.

   Les tombes couvertes de soucis rougeoyaient au soleil. Ça et là des marchands trônaient derrière leurs pyramides d'oranges. On entendait les coups de tambourin d'un chanteur populaire et la clochette du marchand d'eau. Sur la petite place, des campagnards vendaient du bois pour la lessive, des braseros de terre cuite, des plats pour cuire les galettes. Les éventaires des marchands de sucreries attiraient mon regard. On y voyait exposés des coqs et des poussins en sucre jaune ornementé de filets roses, des théières transparentes, de minuscules babouches et des souf­flets. Ces objets magnifiques me rappelaient ma Boîte à Merveilles. Mon père m’en avait bien offert quelquefois, mais, avant d'arriver à la maison, s'émiettaient ou devenaient simplement gris et poussiéreux, indignes de figurer parmi mes trésors. Ils étaient beaux, là, au soleil, dans le bourdonnement de la foule.

  Le toit de tuiles vertes qui couvre le mausolée se dressait dans un tendre azur où batifolaient de nuages blancs et roses aux formes capricieuses. Sur les marches de l'entrée principale, des femmes, assises à même le sol, devisaient entre elles, mâchaient sous leur voile de la gomme parfumée, interpellaient leurs enfants qui jouaient dans la poussière. Elles se serrèrent pour nous laisser un étroit passage.

  Nous nous trouvâmes bientôt dans une cour qui me parut immense. Au centre trônaient quatre vaisseaux en terre cuite remplis d'eau. Ma mère trouva un gobelet et me fit boire. Elle se versa un peu de liquide dans le creux de la main, me passa les doigts sur le visage, les yeux, les jointures des mains et sur les chevilles. Tout en procédant à ce rituel, elle marmonnait de vagues prières, des invocations, me recommandait de rester tranquille, rappelait à Lalla Aïcha telle ou telle péripétie de notre promenade. Je subissais tout cela avec ma patience coutumière. Je me tortillais le cou pour regarder une armée de chats qui se livraient à une folle sarabande à l'intérieur de ce temple étrange. Au delà de cette cour s'ouvrait la Zaouia. De chaque côté d'une pièce carrée où se dres­sait le catafalque du Saint, deux portes conduisaient aux chambres des pèlerins. Des gens venus de loin, pour se débarrasser de leurs maux, vivaient là avec leurs enfants, attendant la guérison.

    En arrivant devant le catafalque, Lalla Aïcha et mère se mirent à appeler à grands cris le saint à leur secours. L'une ignorant les paroles de l'autre, chacune lui exposait ses petites misères, frappait du plat de la main le bois du catafalque, gémissait, suppliait, vitupérait contre ses ennemis. Les voix mon­taient, les mains frappaient le bois du catafalque avec plus d'énergie et de passion. Un délire sacré, s’était emparé des deux femmes. Elles énuméraient leurs maux, exposaient leurs faiblesses, demandaient protection, réclamaient vengeance, avouaient impuretés, proclamaient la miséricorde de Dieu et la puissance de Sidi Ali Boughaleb, en appe­laient à sa pitié. Epuisées par leur ferveur, elles s’arrêtèrent enfin. La gardienne du mausolée vint les complimenter sur leur piété et joindre ses prières aux leurs.

- Vos vœux seront exaucés et vos désirs comblés, dit-elle pour conclure. Dieu est généreux, il soulage les souffrances et panse toutes les blessures. Sa bonté s’étend à toutes les créatures. N'est-ce pas un signe de Sa Bonté de nous avoir envoyé des Prophètes pour détourner de la voie du mal et nous indiquer le chemin du Paradis ? C'est un effet de sa générosité nous avoir révélé par l'intermédiaire de Notre- Seigneur Mohammed (le salut et la paix soient sur lui) sa Parole très vénérée qui nous enseigne les ver­tus capitales : la charité, l'amour des parents, le bienfait envers toutes les créatures. Ceux qui ont pratiqué ces vertus dans toute leur intégrité devien­nent les Amis de Dieu et intercèdent en notre faveur. Sidi Ali Boughaleb figure parmi les plus dignes. Il aimait tous les êtres et affectionnait en particulier les chats. Nous en avons actuellement plus de cinquante. On nous les amène malades, galeux et efflanqués. Peu de temps suffit pour qu'ils retrouvent la santé et la joie. Pour plaire au Saint, nous devons les nourrir et les soigner.

    Ma mère fouillait dans ses vêtements. Elle ne tarda pas à sortir un mouchoir avec un gros nœud. Lentement, elle le dénoua en s'aidant plusieurs fois de ses incisives. Lalla Aicha lui chuchota à l'oreille une phrase mystérieuse, ma mère hocha la tête et offrit à la Moqadma deux pièces d'un franc accompa­gnées de cette explication :

 - Voici pour moi et pour la chérifa qui m'accompagne.

   La gardienne ouvrit ses deux mains, reçut le don et entama une longue oraison. Des femmes arrivèrent de l'extérieur et se joignirent à notre petit groupe pour bénéficier de ce moment de grâce, pour profiter de cette rosée spirituelle qui rafraîchit les cœurs.

  Lentement, je me glissai hors de cet essaim de femmes pour aller caresser un gros matou étalé de tout son long contre le mur. Il me regarda de ses yeux jaunes, ronronna et m'envoya un magistral coup de griffe. Le sang gicla. Ma main se mit à me cuire atrocement. Je poussai un cri. Ma mère se pré­cipita, folle d'inquiétude, bousculant ses voisines, buttant dans son haïk qui traînait sur le sol.

 La blessure me faisait mal et je hurlais sans discontinuer. Les femmes posaient des questions, s'apitoyaient, m'offraient une orange pour me consoler, m'appelaient leur petite rose, leur bouquet de jasmin, leur petit fromage blanc. Loin de me calmer, ce tourbillon de visages me donnait le verti­ge. Je sanglotais à fendre l'âme. Une main mouillée se posa sur ma figure, un torchon sécha mes larmes et l’écoulement de mon nez. Le froid de cette main calma mes pleurs, mais je ne cessai pas de hoqueter le long du chemin de retour.

  Ma mère me coucha dès l'arrivée à la maison.

    Mon père se levait toujours le premier. Je voyais vaguement sa silhouette dans le demi-jour danser lentement. Il s'enroulait autour des reins une corde de plusieurs coudées en poil de chèvre, qui lui servait de ceinture. Pour cela, il tournait sur lui-même, soulevait une jambe pour laisser passer la corde, sou­levait l'autre alternativement, faisait des gestes larges de ses bras. Il procédait ensuite à l'arrangement de son turban, mettait sa djellaha et sortait en silence. Ma mère dormait.

  Ce matin, j'entendis mon père lui chuchoter :

- Ne l'envoie pas au Msid, il semble bien fatigué. Ma mère acquiesça et se replongea dans ses couvertures.

  Toute la maison dormait encore.

Deux moineaux vinrent se poser sur le mur du patio, je les entendais sautiller d'un endroit à l'autre, frappant l'air de leurs courtes ailes. Ils discutaient avec passion et je comprenais leur langage. Ce fut un dialogue passionné : ils affirmèrent ceci avec conviction :

 

- J'aime les figues sèches.

- Pourquoi aimes-tu les figues sèches ?

- Tout le monde aime les figues sèches.

    Oui ! Oui ! Oui !

- Tout le monde aime les figues sèches.

Les figues sèches ! Les figues sèches ! Les figues sèches !

 

 

 Les ailes froufroutèrent, les deux moineaux parti­rent continuer leur conversation sur d'autres toits.

  Je comprenais le langage des oiseaux et de bien d'autres bêtes encore, mais ils ne le savaient pas et s'enfuyaient à mon approche. J'en éprouvais beaucoup de peine.

   Des seaux entrechoqués cliquetèrent dans le patio. La chouafa se levait la première et c'était tant mieux ! Les ombres de la nuit s'attardaient encore à cette heure autour de la fontaine et du puits, dans les lieux d'aisances et dans l'immense débarras où chaque locataire à tour de rôle procédait à sa toilette.

   La chouafa connaissait les paroles efficaces qui rendaient ces ombres inoffensives. Chaque jeudi soir, elle brûlait des aromates, aspergeait les coins de lait ou d’eaux odoriférantes, prononçait de longues incantations.

  Une porte claqua. Zineb, la fille de Rahma, se mit à geindre. Sa mère la gratifia d'une gifle sonore et la noya sous un flot d'injures.

-  A ton âge ! N'as-tu  pas honte de mouiller ton lit presque chaque nuit ? Je devrais te lâcher dans une étable, au lieu de te préparer chaque soir, ton matelas.

 La chouafa l'interrompit :

 - Que ta matinée soit heureuse, Rahma !

 - Que ta journée soit ensoleillée, Lalla!

 - Comment te sens tu ce matin ?

 - Je remercie le Seigneur, il m'a infligé une terrible punition le jour où il m'a donné cette pisseuse de mauvais augure. Je le remercie pour ses dons innombrables, je le remercie dans la joie comme dans l'affliction.

- Eloigné soit de toi tout sujet de chagrin. Prends patience ! Cette enfant guérira, elle sera ta consolation dans ce monde de misères,

- Dieu t'entende, Lalla ! Qu'il répande sans mesure ses bénédictions sur toi, sur ceux qui te sont chers.

  Ma mère remua dans son lit, toussa, soupira, finit par se mettre sur son séant. Elle se leva et ouvrit la fenêtre. La lumière m'éclaboussa les yeux et me fit mal. J’entendis s'ouvrir les volets de Fatma Bziouya. D'une voix ensommeillée, ma mère déroula son cha­pelet de salutations d'usage qu'elle adressait chaque matin à sa voisine d'en face. Celle-ci lui souhaita une heureuse journée avec les formules habituelles. Aucune n'écoutait les propos de l'autre. Chacun récitait son boniment sur un air monotone sans ardeur et sans enthousiasme. Elles posaient des ques­tions mais connaissaient d’avance les réponses. Depuis trois ans que nous habitions ensemble, elles avaient répété les mêmes phrases chaque matin. Parfois elles modifiaient un mot, faisaient allusion à quelque récent événement, mais de telles circonstances étaient fort rares.

Invariablement, ma mère demandait :

- Comment te sens-tu ce matin ? Ta tête ne te fait-elle pas trop souffrir ? Ton sommeil a-t-il été paisible ?

Elle concluait :

- La santé est chose capitale, ma sœur ! Rien ne peut la remplacer.

Ce jour-là elle ajouta :

- Mon garçon n'est pas bien aujourd'hui. Dieu éloigne de toi et de ceux qui te sont chers le mal, et crève les yeux à ceux qui nous envient.

La voix de la chouafa monta du rez-de-chaussée :

- Lalla Zoubida ! Que ta matinée soit bénie ! Dieu éloigne de toi tout motif de peine et te conserve, toi et les tiens, en excellente santé !

 Ma mère répondit :

- Que ta journée soit lumineuse et pleine de bénédictions ! Comment te sens-tu ce matin ? Dieu veillera sur ton bonheur et sur celui de tous ceux qui te sont proches.

La chouafa enchaîna :

  - Ne t'inquiète pas pour ton fils, les amis de Dieu veillent sur sa santé. Il a des protecteurs dans le monde visible et dans le monde invisible. Je sais qu’il est chéri des puissances bénéfiques. Quand il sera homme, il sera un sabre parmi les sabres, un guerrier invulnérable, une ruche au miel recherché pour sa saveur et son parfum.

- Lalla, dit ma mère toute remuée, le miel et le beurre coulent de ta bouche et l'odeur du Paradis parfume ton haleine.

Et ma mère, extatique, les yeux au ciel, ajouta :

- Seigneur, qui m'écoutes du haut des cieux, répands tes trésors inépuisables, ô toi maître de tous les trésors, sur cette femme de bien; qu'elle soit vénérée comme elle le mérite dans ce monde et qu’elle bénéficie de tes largesses dans l'Autre. Que sa vie soit couronnée par l'accomplissement du pèlerinage aux Lieux qui nous sont chers, à nous tes esclaves auxquels tu as révélé la Vérité par l'inter­médiaire de ton Prophète (le salut soit sur lui, sur ses compagnons et ses proches, le salut et la Paix !) Amine ! O Dieu de l'Univers !

- Amine ! Répondirent en écho toutes les femmes. Pendant ce cérémonial, je m'étais levé et mis en djellaba. Mes oreilles bourdonnaient un peu, mais je ne me sentais nullement plus fatigué que d'habitude. La perspective de rester à la maison toute la journée, loin du fqih et de sa baguette de cognassier, me ren­dait tout heureux. Nous étions mercredi, le jour sui­vant était ordinairement jour de congé et le vendre­di l'école n'ouvrait qu'après la prière de midi. J’avais devant moi deux jours et demi, deux jours et demi à vivre comme un prince.

   Ma mère m'aida à faire mes ablutions et s'affaira, dans le réduit qui lui servait de cuisine, à activer son feu.

  Toute la maison retentissait du bruit des souf­flets. Il faisait un éclatant soleil. Bientôt la table fut mise. Il y avait des œufs frits à l'huile d'olive et du pain frais. Nous nous mîmes à manger. Allal, le mari de Fatma Bziouya, jardinier de son état, fit entendre sa voix à l'entrée de la maison.

- N'y a-t-il personne ? Puis-je passer ? Rahma répondit :

- Il n'y a personne. Passe !

  Son pas retentit dans l'escalier. Nous finissions de manger quand sa femme entra dans notre chambre. Elle tenait une assiette de faïence où reposaient deux beignets sfenj. J'en étais particulièrement friand.

  Ma mère se leva pour recevoir la visiteuse. Le visage ennuyé, la bouche pincée, elle débita les formules qu'exige la politesse en de telles occasions.

- Fatma ! Pourquoi t'es-tu dérangée ? Je ne peux accepter ! Nous avons, louange à Dieu, amplement de quoi nous rassasier ! Deux beignets ! C'est beaucou­p trop ! Par Dieu je ne puis accepter.

  Notre voisine essayait de vaincre cette résistance. Elle prenait la main de ma mère et protestait avec chaleur.

- Tu ne peux pas me faire un tel affront. Donne­ à Sidi Mohammed; qu'Allah lui donne la santé! Tu ne peux pas refuser, c'est si peu de chose !

Enfin, ma mère remercia.

 - Dieu te comblera de ses bienfaits, et te fera goû­ter des nourritures du Paradis qu'il réserve à ses élus.

 - Dieu ouvrira pour nous tous les portes de ses trésors.

Fatma alla rejoindre son mari et ma mère poussa de mon côté l'assiette avec les deux beignets.

- Mange-les, toi qui les aimes, me dit-elle; mon estomac ne supporte pas les beignets.

Je me régalai.

  Un apprenti de mon père, que tout le monde appelait Driss le teigneux, frappa à la porte d'entrée. Il demanda un couffin pour faire notre marché. Ma mère lui recommanda à haute voix de choisir une viande sans trop d'os, et des fèves vertes bien tendres. La situation de mon père était assez prospère. Nous pouvions nous permettre de manger de la viande trois à quatre fois par semaine.

  Papa, d'origine montagnarde comme ma mère, après avoir quitté son village situé à une cinquantaine de kilomètres de la grande ville, avait au début éprouvé des difficultés à gagner sa vie et celle de sa jeune épouse. Dans son pays, on était pillard et pay­san. A Fès, il fallait pour vivre exercer quelque industrie citadine ou monter un petit commerce. Dans notre famille, vendre et acheter a toujours été considéré comme le métier le plus vil.

   Mon père se souvint avoir été à un moment de sa jeunesse dans l'atelier de l'un de ses oncles maternels, tisserand de couvertures. Il s'acheta donc un minimum de matériel, loua un coin dans un atelier et s'installa tisserand. II faisait honnêtement son travail, améliorait de jour en jour sa production. Bientôt, ses articles furent très disputés et le ménage jouit d'un certain confort. Mon père avait un vieil ouvrier avec lui sur le métier; Driss le teigneux gar­nissait les canettes et faisait les commissions.

  Driss venait deux fois par jour à la maison : le matin acheter les provisions et au milieu du jour cher­cher le déjeuner de son patron. Mon père mangeait à l'atelier. Il venait seulement le soir après la dernière prière. Le vendredi faisait exception. Ce jour-là mon père était à son métier jusqu'à midi environ ; il payait ses employés, allait à la Mosquée pour la grande prière et nous déjeunions en famille.

 Driss revint chargé de son lourd panier. Ma mère en fit l'inventaire. Le teigneux n'avait rien oublié. La viande avait bon aspect et le vert des cosses de fèves faisait saliver abondamment. Le couffin conte­nait outre de l'ail, du persil et quantité de petits paquets d'épices. Nous avions de l'huile, du charbon et de la farine pour tout le mois.

 Quand ma mère parlait de « l'œil des envieux », elle pensait sûrement à ces richesses. Les voisines moins fortunées nous jalousaient un peu. Elles n’ignoraient d'ailleurs aucun détail de notre vie domestique. Ma mère, de son côté, connaissait les difficultés de tout le monde, l'état des finances de chaque ménage, les dettes qu'il contractait, ses dépenses de chaque jour et la qualité de son ordinaire.

  Les fèves furent versées dans un large panier en sparterie en forme de plat.

- Tu m'aideras à les écosser, me dit maman. J’acquiesçai et me mis aussitôt à l'ouvrage. Je fus vite dégoûté de ce travail. J'allai risquer un œil dans chambre de Bziouya. Elle roulait du couscous. Dans un coin, s'amoncelaient divers légumes : navets, carottes, courge rouge et oignons. Notre voisine m'aimait beaucoup. Elle laissa un moment son couscous pour fouiller dans un panier. Elle me ten­dit, avec un large sourire, un radis d'un rouge de rubis long d'un empan. Je lui fis un sourire pour la remercier et plantai mes dents dans la chair rose de cette friandise. Le goût en était si fort que les larmes me sortirent des yeux. Je ne dis rien, je partis à reculons, grimpai les marches qui conduisaient sur la terrasse et jetai par-dessus le mur qui nous séparait d'une autre maison, le beau radis.

  Le soleil était clair et chaud. Un chat blanc et noir reposait sur le mur et suivait mes mouvements de ses yeux à demi fermés. Je ne m'en approchai point. Le coup de griffe du matou pensionnaire de Sidi Ali Boughaleb m'avait appris à me méfier des chats qui ronronnent au soleil.

 Ma mère s'inquiétait déjà de mon absence, elle m'appelait à la cantonade. Je m'engageai dans l'es­calier pour redescendre. Quelqu'un montait pieds nus. Les pas mous et le froufrou des vêtements se rapprochaient. Apparut Rahma. Ma mère ne lui parlait plus depuis leur dispute. Les deux femmes évitaient de se rencontrer, moi, je ne savais pas s'il fallait lui sourire ou me sauver. Je me plaquai contre le mur et attendis que les événements décidassent pour moi. En arrivant à ma hauteur, Rahma s'arrêta, me caressa la joue et me glissa un objet dans la main un objet lisse et froid, mais dont le toucher me plongea dans un bain de délice.

- C'est pour toi, me murmura notre voisine.

    Je ne répondis rien et courus rejoindre ma mère qui s'impatientait. L’objet était toujours dans le creux de ma main et dégageait une fraîcheur d'eau de source.

 Installé dans un coin de la pièce, j'osai enfin le regarder. C'était un gros cabochon de verre à facettes taillé en diamant, un bijou fabuleux et barbare, provenant à n'en pas douter de quelque palais sou­terrain où demeurent les puissances de l'Invisible.

 Etait-ce un message de ces lointains royaumes ? Etait-ce un talisman ? Etait-ce une pierre maudite qui m'était remise par notre ennemie pour attirer sur la colère des démons ? Que m'importait la colère de tous les démons de la terre !

  Je tenais dans mes mains un objet d'une richesse insoupçonnable. Il prendra place dans ma, Boîte à Merveilles et je saurai découvrir toutes ses vertus.

  Ma mère me trouva dans mon coin. Elle me jeta un regard négligent et dit :

- Encore un bout de verre ! Fais attention de ne pas te blesser.

 

 

Par Abdelhaq
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